Charpak Georges Mémoires d’un déraciné, physicien, citoyen du monde,

vendredi 17 décembre 2010, par frank

Charpak Georges Mémoires d’un déraciné, physicien, citoyen du monde, Paris, Odile Jacob, 2008, 313 p. 7/8 euros.

La première page citant en bien Nestor Makhno (« qui fut un héros pour les militants du monde entier »), et vu mes ignorances scientifiques, j’ai acheté le livre. Étant arrivé au terme de mon survol-lecture, je peux dire que je sais qu’un grand domaine de la physique m’échappe (il était condamné par les mandarins marxistes soviétiques comme non conforme à la « dialectique », p.193 ; voir la remarque 1) et que Charpak est un savant illustre et un militant engagé. Au passage, il note avec raison l’efficacité du CERN, centre scientifique européen, dont les équipes cosmopolites réunissent des milliers de savants passionnés.

Sur ce dernier point, j’ai lu les passages concernant la lutte contre les armes nucléaires et en faveur du nucléaire en soi (fort convaincante, en dépit des affirmations sympathiques des écologistes) en pensant aux analyses de Bakounine sur les savants unis pour résoudre les problèmes de la cité. [...] je prétends, moi, que cette législation et cette organisation seront une monstruosité et cela pour deux raisons. La première, c’est que la science humaine est toujours nécessairement imparfaite, et qu’en comparant ce qu’elle a découvert avec ce qui lui reste à découvrir, on peut dire qu’elle est toujours à son berceau. [...]

La seconde raison est celle-ci : une société qui obéirait à une législation émanée d’une académie scientifique [...] serait une société non d’hommes, mais de brutes. [...]

Mais il est encore une troisième raison qui rend un tel gouvernement impossible. C’est qu’une académie scientifique revêtue de cette souveraineté pour ainsi dire presque absolue, et fût-elle même composée des hommes les plus illustres, finirait infailliblement et bientôt, elle-même, par se corrompre, et moralement et intellectuellement. [...] Le plus grand génie scientifique, du moment qu’il devient académicien, un savant officiel, patenté, baisse inévitablement et s’endort.. [...] (Discussion avec Bakounine, éditions CNT-RP, 2006, pp. 44-45).

Les deux premières causes sont évidentes, mais la troisième ?

Georges Charpak, auréolé de son prix Nobel de 1992, avec son collègue Richard L. Garwin (physicien collaborateur de la bombe à hydrogène), écrivent l’un en 2008(« Ceux qui visent aujourd’hui à la neutralisation de toutes les armes nucléaires sont des citoyens ayant exercé des responsabilités aux niveaux les plus élevés de l’État [nord] américain. Henri A Kissinger et George Shultz, anciens secrétaires d’État, Sam Nunn, ancien sénateur spécialiste de défense William Perry, ancien secrétaire à la Défense » [...], p. 225) puis l’autre en 2008(« George Shultz, William J. Perry, Henri A Kissinger et Sam Nunn sont des personnalités dotées de sens pratique et du souci de la sécurité de l’humanité », p. 242).

Quelle naïveté de s’adresser à quatre spécialistes de la Défense des USA et à Henri Kissinger ! Ce dernier a laissé un souvenir impérissable en Argentine, en donnant le feu vert à la junte militaire (1976-1983) pour appliquer les disparitions (30.000 sans le double ou le triple de détenus-disparus provisoirement, violés, torturés au point qu’ils s’en souviennent aujourd’hui encore presque tous les jours.

Je soupçonne que l’argument principal de Charpak et de Garwin est semblable à celui de parents disant à des enfants de ne pas jouer au ballon dans la cuisine et d’aller ailleurs parce qu’ils risquent de salir les plats en préparation. Dans le cas précis, c’est ne jetez pas de bombes nucléaires, ça va polluer mon jardinet, voire, ne balancez pas de morceaux de « subversifs » charcutés et décapités sur le trottoir et la chaussée, on risque de glisser et c’est de mauvais goût. Le capitalisme se marie mal avec des armées non criminelles et moins encore avec le pacifisme

Il est vrai que c’est du « sens pratique et du souci de la sécurité », un peu comme le rachat de certains juifs aux nazis par des associations humanitaires dans les années 1940, ou les contacts entre le groupe sionistes de Menahem Begin et ces mêmes nazis. Cela permet de résoudre quelques cas en laissant les mains à l’appareil de destruction. Les lettres à divers présidents de la république française sur le bannissement du nucléaire militaire relève de la même illusion sympathique (peut-être), mais qui ne questionne en rien le rôle colonial de l’armée française dans la France à fric et ailleurs.

Et Charpak rejoint Bakounine (« Le plus grand génie scientifique, du moment qu’il devient académicien, un savant officiel, patenté, baisse inévitablement et s’endort ») en ne reconnaissant pas les limitations, la vanité de ses efforts auprès des assassins-dirigeants politiques. Une allusion aux « avions renifleurs » (p. 210, prétendument capables de détecter des gisements et séduisant Giscard d’Estaing et bien d’autres) aurait dû être approfondie !

Certes, les engagements de Charpak touchent aussi l’enseignement des sciences et la diffusion d’une méthode destinés aux jeunes pauvres des banlieues nord américaines, selon la pratique de Léon Lederman (prix Nobel). Dans la mesure où quelques lumières dans l’obscurantisme pédagogique nord américain et français sont visibles, cela permet à certains de survivre avec de l’espoir.

Remarque 1 Du point de vue de l’analyse de la vie, Proudhon utilisait une dialectique dite sérielle, puisqu’il considérait que deux éléments contraires ne pouvaient jam&is être « synthétisées », comme le prétendent les marxistes. Il s’avère que toute la physique dont s’occupe Charpak et des milliers d’autres physiciens (l’univers, l’origine des planètes, etc.) relèvent d’éléments possédant leur contraire (protons, neutrons, etc.). Pauvres marxistes et pauvres physiciens soviétiques, pour ceux qui subirent l’incarcération à cause des protons-neutrons !

Frank