Landauer Gustav La communauté par le retrait (et autres essais),

vendredi 17 décembre 2010, par frank

Landauer Gustav La communauté par le retrait (et autres essais), Paris, Édition du Sandre, 2009, 295 p. 28 euros

Landauer est un être particulier, un brillant papillon de la culture et de la pensée révolutionnaire unissant le feu de la mystique et de la révolution pour y mourir embrasé. Les dernières pages de ce livre illustra la révolution des conseils et la fougue de Landauer : la paix dans la révolution ou « le monde nouveau, l’esprit nouveau, le peuple nouveau, l’existence nouvelle » (p. 286).

Cela étant dit, il est normal de survoler des pages contradictoires où on peut discerner un brillant intellectuel à la recherche de lui-même, sensible aux influences de fortes personnalités -Tolstoï, Kropotkine- et, malheureusement, de celle de Martin Buber, philosophe-mystique-pangermaniste, puis sioniste, un mélange étrange et nauséabond.

Tout philosophe-mystique d’un isme quelconque est un fou dangereux en puissance, par exemple, Garaudy et ses incantations sectaires marxistes léninistes, puis islamistes, Heidegger et sa foi nazi de 1933 à 1945 puis dans le quant à soi, en quoi Martin Buber est un danger ? Justement par son discours lénifiant de nouvelle Jérusalem socialiste, dans son essai des années 1960 Utopie et socialisme, affublée d’un socialisme qui dissimule son élimination d’autrui : le Palestinien, le non Juif ou le Juif non pratiquant (identiques dans leur ignorance de la synagogue, donc dignes du mépris), un sarcasme de socialisme comme celui du nazisme (national socialisme).

Landauer est tombé dans le panneau de Buber, tout en critiquant son chauvinisme « qui en vient à magnifier le sacrifice des soldats juifs et à exalter la germanité » (introduction du traducteur Charles Daget, p. 23). Landauer avait envisagé un judaïsme socialiste où « le Juif ne peut se libérer qu’en même temps que l’humanité : être dispersé et exilé pour atteindre le messie et pour être le Messie des peuples. » (pp. 202, 1913). Et, parallèlement, il avait senti qu’ « il se pourrait qu’il advienne un judaïsme hébraïque, qui extirperait la tradition yiddish [alors en partie prolétaire et classiste...] seuls les doctrinaires peuvent vouloir cela ; le doctrinaire est celui qui prend l’unité pour le tout et qui néglige et réprime les autres expressions [...] (p. 204, même article).

On trouve de la naïveté et des éclairs d’élans solidaires dans cet intellectuel obnubilé par « de la connaissance on doit parvenir à l’in-connaissance divine » (p. 200) du mystique chrétien Eckhart (XIII siècle). Tout Landauer, et tout intellectuel qui ne voit que la pointe de son stylo, est, par exemple, dans le fait d’évoquer Kropotkine avec beaucoup de tact et une bonne connaissance en une dizaine pages pour finir par Dostoïevski (p. 195). Et le poids du romancier fait oublier à Landauer la face intellectuel vantant le pouvoir totalitaire tzariste et la foi orthodoxe qui va sauver l’Occident. Du coup, Landauer expédie dans la même page Kropotkine dans la sphère du poète pour finir par une double appréciation (dont la partie négative a été démentie par le rôle révolutionnaire des paysans russe en 1917-1921) « un ouvrage remarquable, en dépit de la sa psychologie simpliste et de son non moins simpliste fanatisme accompli. Les deux premiers sont L’entraide et Champs, usines et ateliers, le dernier nommé est La grande révolution. Le hasard a voulu que je les traduise tout trois en allemand, ce qui ne doit pas m’empêcher de parler de lui en une réflexion finale » (p. 196).

Un choix qui bascule vers des cloaques sans fond, si les exploités passent après les métaphores et les généralisations pimpantes et creuses. Landauer y a échappé, c’est le principal.

On connaît aussi son livre La révolution, dont le titre réel serait plutôt « Du questionnement de la monarchie à la Servitude volontaire de La Boëtie aux XVI et XVII siècles ». Landauer ignore presque la lutte de classe et les prolétaires, mais offre des intuitions (qui auraient gagné à se nourrir de la lecture de Bakounine) comme « Le fanatisme et la passion deviennent de la méfiance -le plus vil des rapports existant entre les hommes- et bientôt une soif de sang ou, du moins, de l’indifférence face à l’horreur du massacre. [Édition argentine, p. 147] ».

Il me semble important de donner brièvement des extraits d’un hommage à Landauer d’Helmut Rüdiger à l’occasion du quarantième anniversaire de l’assassinat de Landauer en 1959 dans la revue italienne Volontà (N° 5, année XII). En effet, Rüdiger, libertaire pro capitaliste et ardemment anti bolchévique trouve matière à s’appuyer sur des confusions de Landauer.

« La lutte de classe, affirmait Landauer, ne mène pas au socialisme : elle ne crée qu’un cercle vicieux dans le système capitaliste. Il trouvait naturel que les socialistes défendent les intérêts des déshérités, mais il s’abstenait de glorifier les ouvriers comme classe. Quand les communistes de Munich lui ont parlé de la dictature du prolétariat, il leur a répondu : « Je ne désire pas la dictature du prolétariat, mais la suppression du prolétariat. » [...]

Dans la préface à la seconde édition de Appel au socialisme, écrit en janvier 1919 (il fut assassiné le 2 mai suivant) [on lit] « le chaos est là ; de nouvelles transformations et d’autres découvertes s’annoncent. [...] Que naisse de la révolution une nouvelle religion, la religion de l’action, de la vie, de l’amour qui nous donne le bonheur, la rédemption, le progrès. Qu’est-ce que la vie ? On meurt vite, nous mourrons tous, on ne vit pas éternellement. Rien ne survit, seul ce que nous avons fait nous-mêmes demeure... la création vit, pas la créature, mais le créateur vit. Seule vit l’action accomplit par des mains honnêtes et la pratique de l’esprit vraiment pur. »

Frank Mintz