Pour une maturité sociale

jeudi 20 janvier 2011, par HIJOS La Plata

La validité de cette analyse, d’avril 2010, est encore frappante, en mettant l’accent sur la fracture entre les couches sociales abandonnées et d’autres cooptées, indifférentes et/ou attachées à leurs intérêts.

Frank Mintz 17.01.2001

Pour une maturité sociale

“Ce qui fait qu’un homme et un autre homme, et une femme et une autre femme, et d’autres hommes et d’autres femmes soient bien davantage que cela et deviennent un ouragan qui bouleverse et en même temps qui défendent : un projet en commun”.

Le 20 avril 1995 marque la naissance du groupe HIJOS (Hijos [enfants] en quête d’identité et de justice, contre l’oubli et le silence) réunissant des fils et des filles de camarades disparus, fusillés, exilés, prisonniers politiques et des jeunes engagés sur le passé récent de notre pays. Nous œuvrons pour la reconstruction de la mémoire historique des processus politiques argentins, la recherche de jugement et de châtiment pour les responsables des crimes contre l’humanité commis par la dernière dictature et la période de répression préalable, et la dénonciation de la represion policière et institutionnelle actuelle.

Cette anniversaire, ancré dans la même lutte que nos parents et leurs camarades ont menée pour un pays pour tous, a représenté un moment de bilan de ce que nous avons construit jusqu’à maintenant, de ce que nous avons pu modifier et de ce qui explique encore notre propre lutte comme génération.

Notre organisation a surgi à La Plata lors de deux hommages aux disparus des facultés d’Architecture et d’Humanités, mais elle s’est affirmée avec le feu des luttes universitaires contre la réforme ménémiste [du président péroniste néo libéral Carlos Menem] de la Loi d’Éducation supérieure.

En cette année 1995, la société argentine était secouée par les déclarations du génocidaire Scilingo, décrivant les “vols de la mort”, le général Balza reconnaissait institutionnellement la participation de l’armée aux tortures et aux disparitions, les barrages de routes [piquetes] envahissaient l’espace public, et dans le sud du pays, un ex détenu pendant la dictature flanquait une raclée à Astiz prenant ses vacances impunément [militaire infiltré parmi les Mères de la place de Mai, pour faire disparaître des animatrices, dont deux religieuses françaises].

Ce dernier fait nous réveilla et nous incita à nous rendre compte que les répresseurs sont de chair et d’os, qu’ils sont parmi nous et que c’est inadmissible. Cela entraîna ce qui est sans doute le plus grand apport d’HIJOS à la dynamique de la protestation sociale dans le pays : l’« escrache « [dénonciation publique]. Comme HIJOS nous avons ajouté à la demande des différents organismes de droits de l’homme la revendication de la lutte révolutionnaire des disparus, tout en mettant aussi l’accent sur la reconstruction du tissu social et pour générer la condamnation sociale des répresseurs de façon à ce pour que la société dans son entier sente comme sienne la blessure ouverte par le terrorisme d’État.

La lutte, au sein du groupe, est de ne pas permettre qu’on impose une institutionnalité interne verticaliste, alors que nous avons lutté afin de construire un modèle où ce sont la collectivité et la participation qui commandent et non pas les chefs. Car nous comprenons qu’un mouvement social est une collectivité qui a une proposition commune de changement ou d’opposition à quelque chose. C’est pourquoi sa légitimité comme courant issu du social est donnée par son action quotidienne, par sa capacité d’opposition - proposition. Notre caractéristique principale est d’être un mouvement social, où la légitimité n’est pas accordée par l’institution juridique ou légale, mais par les actions que nous pouvons impulser, en misant sur l’horizontalité et le consensus.

Des gouvernements comme ceux des Kirchner génèrent, sans le savoir, des fractures qui affaiblissent le camp populaire, par le biais de politiques de doubles discours en matière de droits humains et la cooptation politique pour répartir les finances de l’État. Certains de ceux qui étaient, il y a quelques années, avec nous dans la rue, qui luttaient pour le jugement et le châtiment de tous les génocidaires et non pas pour des procès saucissonnées, qui furent présents lors des glorieuses journées des 19 et 20 décembre [2001], semblent aujourd’hui à des années lumière de la lutte.

Nous pensons qu’à un moment donné ces compagnons qui voient maintenant dans le gouvernement actuel une possibilité de changement comprendront, comme nous l’entendons, qu’il est impossible que cette administration, avec sa politique de simple témoignage, puisse incarner dans la réalité le pays dont nous rêvons, celui invoqué par les 30.000 camarades détenus disparus et tous ceux qui sont tombés dans le combat. Mais surtout, et sans la volonté de devenir des militants de la dénonciation de l’insuffisance, nous ne croyons pas que le projet K soit la construction qui bouleversera le destin de l’histoire, car il demeure en elle la logique de répondre avec tout le “poids de la légalité” à la légitimité incontestable des demandes populaires, parce que la lutte pour la redistribution continue à faire pencher un plateau de la balance vers ceux qui possèdent le plus, et que nous, les majorités nous serons là d’une façon ou d’une autre quand le passage vers “du neuf” se fera vraiment et sérieusement.

Il a semblé que cela se concrétisait sur le plan de la Justice, avec la sentence de la Cour suprême de Justice d’août 2004 dans l’affaire "Arancibia Clavel” (n° 259), en déclarant l’imprescriptibilité des délits de lèse humanité, avec le rapport du procureur général Esteban Righi de mai de la même année estimant que les lois d’obéissance due et de point final sont inconstitutionnelles et la déclaration dans ce sens de la Cour dans la cas Poblete (N° 17.768 ), qui, strictement parlant, ne fut que de corriger la contradiction qui pouvait apparaître entre la poursuite pénale des responsables de délit de substitution d’identité mais pas celle de séquestration et de disparition de personnes, alors que les exécuteurs des deux faits sont les mêmes personnes. La tendance se poursuivit dans la province Salta pour l’affaire du Massacre des Palomitas, dans le Chaco avec la cause Margarita Belén, à La Plata Cause 44 ou cause Camps, à Buenos Aires pour l’Esma, la Première région militaires et d’autres, à Rosario avec l’affaire Feced, dans la province de Córdoba pour la Troisième région militaire, et cette tendance se généralisa dans le reste du pays. À l’heure actuelle, nous sommes las d’entendre les explications des magistrats sur le manque de ressources pour avancer dans les procès, et la réalité nous indique que les génocidaires continuent à mourir [dans leurs lits] sans répondre de leurs crimes et que la majorité des affaires est paralysée.

Pour toutes ces raisons, nous pensons que le droit est un simple instrument des décisions politiques et que la question consiste à comment construire dans notre pratique de tous les jours notre vision de l’utopie. C’est le défi que nous affrontons dans la mesure où nous voulons légaliser un élément qui cherche à transgresser, à se rebeller et à transformer. C’est l’usage du “Praeter Legem” [hors du plan de la loi, et par conséquent non illégal, wikipedia] comme nous l’entendons, non pas comme une coutume consuétudinaire, mais comme action antérieure à la loi qui agite le tissu social pour contribuer à l’enfantement de quelque chose réellement nouveau, vraiment unificateur.

Dans la mesure où nous nous organiserons, dans la mesure où nous nous étendrons, nous aurons davantage de légitimité dans la vision populaire, mais pas nécessairement dans une institutionnalité formelle. Et nous disons ici les choses telles qu’elles sont : l’institutionnalité ou la légitimité ne surgissent pas de la légalité, mais de la capacité de convoquer la population ou de refléter une réalité, de faire pression à partir d’une série de valeurs déjà assimilées et appuyées par une partie importante du Peuple. “Et derrière le peuple, le peuple”, disait le poète [Alfredo Zitarrosa].

Nous HIJOS nous sommes les rejetons légitimes de meilleurs filles et fils de ce peuple et la “légalité” ne nous soutient pas. Nous voyons comment de nombreuses personnes combatives, persécutées et incarcérées à une époque, sont aujourd’hui dans des espaces de pouvoir et défendent la “légalité”, tellement qu’ils en ont oublié la légitimité, tout comme d’autres, qui ont toujours été à l’opposé et qui profitent de ces espaces pour transformer la légalité en humanisme réformiste.

Si nous parlons de Justice, nous pensons légitime ce qu’expose la maïeutique socratique (adoptée par la logique libérale) comme origine des lois : la justice comme moyen terme entre le plus grand bien, c’est-à-dire commettre impunément l’injustice, et le plus grand mal, qui est de ne point pouvoir se venger de l’injustice. Cette sorte de juste équanimité [équilibre] naît de la volonté réellement double de ne pas commettre et de ne pas souffrir d’injustices, mais elle méconnaît que le plus grand bien est également le bien être des plus nombreux, et le plus grand mal, l’état de grâce d’impunité des moins nombreux au détriment des plus nombreux.

Nous réaffirmons par là la volonté d’exiger de l’État ce que depuis des années nous exigeons, sans nous soucier que ce soient Kirchner, Ibarra, Solá, Arslanián, Remo Carlotto [hommes politiques] ou Eduardo Luis Duhalde [représentants des droits de l’homme], car ce qui est en jeu c’est la vie et la dignité de tout un Peuple.

Un bref résumé de ces demandes nous montre leur non réalisation. La nullité des lois d’impunité n’est pas mise en place dans la justice effective : seulement 70 condamnés lors de procès dans tout le pays en 7 ans, avec un peu plus de 600 imputés (dont 39 en fuite) et 10 % des personnes jugées ont été acquittées. Ceci ne représente absolument pas la dimension réelle du génocide perpétré durant la dictature et constitue une plaisanterie de mauvais gout.

La continuité du schéma répressif est évident : les forces de “sécurité” des gouvernements qui se sont succédés depuis décembre 1983 jusqu’à maintenant ont assassiné 1.684 personnes, dans leur majorité des jeunes entre 15 et 25 ans (plus de 1.300 pendant les gouvernements des Kirchner), pour des cas de gâchette facile, et tout cela malgré les purges promues de Felipe “nous envisageons toutes les hypothèses” Solá, León “30 % des forces ne répondent à mon autorité” Arslanián, Daniel “main dure [pour réprimer]” Scioli, et Ricardo “tout mineur est un délinquant potentiel” ou “perte de l’avion” Casal. Les combattants populaires sont poursuivis, menacés et agressés, comme les militants Roberto Martino, Raúl Lescano, et Fernando Esteche, prisonniers et condamnés pour des affaires montées parce qu’ils sont des référents de leurs organisations.

Les prisons et les commissariats sont bondés du fait du durcissement de la législation pénale. Ce sont des lieux d’entassement de personnes sans le moindre respect des droits et des garanties. 70 % des prisonniers de la province de Buenos Aires sont en attente de début de jugement et effectuent des peines de condamnation avant la sentence judiciaire, les statistiques indiquant que les acquittements surviennent pour un procès sur trois. De plus, on a constaté que non seulement le personnel des prisons de la province de Buenos Aires torture, mais qu’ils redoublent impunément cette action contre ceux qui le dénoncent. Ces dernières années il y a eu plus de 4.000 affaires contre des membres du Service pénitentiaire fédéral pour de tels abus. Sur ce nombre, sept uniquement ont abouti à des verdicts condamnatoires.

La politique économique du “gaspillage” demeure intacte. Kirchner a promis de ne pas payer la dette extérieure au prix de la famine des Argentins, et il l’a fait en payant des milliards de dollars, au point que son gouvernement est celui qui destine le plus d’argent au FMI ces dernières décennies. Jusqu’à 2009 il a décide de payer 62,5 milliards de dollars, alors que 21 millions d’Argentins sont sous le seuil de la pauvreté et que la brèche entre les pauvres et les riches croît tous les jours, ces derniers gagnant 33 fois plus que les plus pauvres.

40 % des travailleurs touchent leurs salaires au noir et la majorité de ceux qui ont un travail officiel touchent aussi une part de leurs revenus au noir, les augmentions accordées par décrets ont été absorbées par l’inflation. Cependant on ne génère pas de travail véritable et on n’universalise pas les plans sociaux, mais on pratique des coupes sombres pour les écoles, les hôpitaux et la masse salariale de leurs travailleurs.

Devant cette conjoncture, nous HIJOS nous ne sommes plus des enfants et nous exigeons toujours la réparation du dommage historique causé par la dictature et son plan économique. Mais nous ne demandons pas uniquement le jugement et le châtiment des génocidaires et de leurs complices politiques, civiles et religieux, la nullité des grâces accordés aux assassins en uniformes, la restitution de nos frères et sœurs enlevés, l’ouverture de toutes les archives de la répression et la préservation des CCD [centres clandestins de détention]. Nous demandons aussi que l’ensemble de situations précédemment décrites soient résolues, car nous estimons que les Droits de l’homme se mesurent tous les jours, et tant que l’impunité existera et que les droits politiques, économiques et sociaux seront violés, nous poursuivrons la lutte. Et nous invitons la personne qui verrait les facteurs que nous analysons comme s’étant modifié, à nous dire éventuellement avec quelle lunette magique il observe la réalité.

HIJOS La Plata - 15 ans de lutte

Nous n’oublions pas - Nous ne pardonnons pas - Nous ne nous réconcilions pas

Jugement et châtiment des responsables de la disparition de Jorge Julio López, Luciano Arruga et Luciano González.

Jugement et châtiment pour tous les génocidaires, justice pour tous les camarades.