J. Toublet

Refonder le syndicalisme révolutionnaire ?

Colloque "Un Autre Futur" organisé par la CNT en mai 2000

dimanche 13 février 2005, par Jacques Toublet

Ce texte, de J. Toublet, a été publié par le Monde Libertaire n° 1205.

Colloque « Un autre futur »

Refonder le syndicalisme révolutionnaire ?

Le 27 avril dernier, à la Bourse du travail de Paris, à l’occasion de l’initiative de la CNT Pour un autre futur, s’est tenu un intéressant débat public dont le thème était : Y a-t-il aujourd’hui renaissance d’un syndicalisme révolutionnaire ? Il est impossible, en ce bref article, de citer toutes les idées et propositions exposées durant cette soirée par les nombreux participants. Nous ne présenterons à nos lecteurs qu’un résumé des interventions d’introduction de Thierry Renard, de Sud-PTT, et de Raphaël Romnée, de la CNT, chacune représentative de leur organisation syndicale respective.

Une refondation du mouvement syndical
Thierry Renard, qui a tenu à préciser qu’il s’exprimait en son nom propre, rappela dans un premier temps que Sud-PTT et tous les Sud ne se réclament pas explicitement du syndicalisme révolutionnaire. Dans leur charte identitaire, les Sud se revendiquent d’une double filiation, celle de la Charte d’Amiens et celle du socialisme autogestionnaire de la CFDT des années soixante-dix.

Quelques faits, quelques tendances observés dans le mouvement social, selon le camarade Renard, incitent à penser que quelques-unes des idées-forces et des pratiques du syndicalisme révolutionnaire sont en train de renaître : en particulier une revendication d’indépendance et d’autonomie très présente ainsi qu’une résurgence d’une action directe de masse, due principalement au fait que la moindre lutte exige un rapport de force très important. En outre, un nombre de plus en plus grand de personnes estiment qu’on doit non seulement combattre les effets du capitalisme mais également s’attaquer à ses causes. Et la réflexion sur le type de transformation sociale à opérer n’est plus si incongrue qu’elle le fut qu’il y a quelques années. Cette recherche s’accompagne aussi d’une demande relativement forte d’un syndicalisme authentique, sans connivence avec le patronat, syndicalisme qui pourrait être un réel outil collectif pour les travailleurs.

On doit, pourtant, continue Renard, observer nombre de différences d’avec le syndicalisme révolutionnaire historique. Aujourd’hui il y a pluralité d’organisations dont la pratique et les valeurs ne sont pas sans rappeler le syndicalisme révolutionnaire. Il constate aussi, dans cette même mouvance, qu’on a coutume d’appeler mouvement social, l’existence d’associations, de mouvements de lutte qui ne sont pas des organisations syndicales, parce que les organisations confédérées d’aujourd’hui ont déserté la pratique interprofessionnelle sur toute une série de questions importantes, comme le logement ou la lutte contre le chômage, à la différence du syndicalisme révolutionnaire, qui était lui réellement interprofessionnel...

Puis Renard énumère quelques-unes des grandes différences politiques et sociales d’avec les périodes historiques précédentes : ce qu’on a présenté comme étant un communisme d’État, comme un Etat ouvrier, s’est écroulé ; les partis se réclamant du marxisme-léninisme sont en crise d’orientation très importante, ils n’ont plus ni projet ni stratégie ; la gauche a montré ses limites, ceux qui croyaient qu’elle pourrait initier un changement de société commencent à comprendre qu’ils se sont fourvoyés ; le réformisme syndical n’existe plus, les grandes centrales ont abandonné toute idée de transformer la société, même par réformes progressives...

En revanche, nombre de revendications d’aujourd’hui viennent directement du mouvement social, comme le partage des richesses, les luttes contre la précarité et pour l’accroissement des minima sociaux.

L’étape d’aujourd’hui se formule donc de la manière suivante : Comment, face au Medef et à son projet de société libérale, organiser une riposte du mouvement social qui pèsera concrètement sur la réalité. Commencer à répondre à cette question, c’est préparer une refondation du mouvement syndicaliste révolutionnaire.

Exprimer un objectif révolutionaire
Si se pose aujourd’hui la question de la renaissance d’un syndicalisme révolutionnaire, commence Raphaël Romnée, c’est parce que, sous des formes multiples, syndicales ou extrasyndicales, depuis plusieurs années, au moins depuis 1995, dans divers secteurs de la société et dans une partie de la jeunesse, s’est exprimé un fort besoin d’auto-organisation. Ce fait, ce renouveau est désormais un acquis.

Le point essentiel à examiner, la question la plus importante, c’est le contenu de ces diverses formes d’auto-organisation, leur orientation, leur mode de fonctionnement. Contenu qui ne peut être compris que replacé dans la perspective de ce que fut le syndicalisme révolutionnaire du début du siècle et de sa progressive dégénérescence...

Qu’est-ce qu’a donc été le syndicalisme révolutionnaire du commencement du siècle et la Charte d’Amiens ? Ça a été l’affirmation du monde du travail, du parti du travail, comme le disait Emile Pouget, à un moment donné, face aux institutions bourgeoises ; une sorte de contre-société ouvrière qui se dressait en opposition au monde de la bourgeoisie, avec ses syndicats, ses bourses du travail, ses universités populaires, etc. C’était la volonté, pour les travailleurs, d’avoir des outils bien à eux. Telle était la démarche première, qui s’était construite contre la bourgeoisie et aussi contre les différents partis politiques, y compris ceux qualifiés d’ouvriers ou de socialistes. Il en était résulté un compromis, la Charte d’Amiens, affirmation que tous devaient s’accepter. On était à côté des partis politiques et, grâce aux syndicats, les travailleurs se réappropriaient leurs luttes.

C’est en 1914 que cet équilibre se rompt. Parce que des militants, issus du mouvement syndical, vont tendre la main à la bourgeoisie et apporter une caution ouvrière à la boucherie impérialiste. C’est la première brèche : celle de la collaboration de classe dans la défense de la patrie puis dans la gestion de la société, la recherche d’un fallacieux intérêt général entre le travail et le capital...

La deuxième brèche dans le syndicalisme révolutionnaire fut l’organisation de séduction opérée par l’Internationale communiste auprès des militants syndicalistes et anarchistes dans le but de construire le parti communiste, opération qui s’appuyait sur l’apparent succès de la Révolution russe et réussit à tromper nombre de camarades, au moins dans un premier temps. Les résistances qui s’organisèrent, comme la CGTSR, approfondirent la réflexion et affirmèrent que pour que le syndicalisme existe il était nécessaire qu’il s’oppose et combatte les partis politiques en tant que tels.

Une troisième phase viendra plus tard, celle de l’intégration progressive du syndicalisme à l’État, au travers du paritarisme et de la cogestion. Des résistances à cette intégration ont toujours existé, avec plus ou moins d’intensité.
Durant les années soixante-dix, des comités de base tentèrent de s’y opposer, sans grand succès. Divers courants politiques, y compris libertaires, s’essayèrent à construire des oppositions syndicales dont l’objectif était de changer la nature des confédérations intégrées. Toutes furent plus ou moins brisées...

Aujourd’hui, l’axe de construction d’un nouveau syndicalisme révolutionnaire se résume à reprendre en main les luttes ; c’est cela le syndicalisme d’action directe : gérer les luttes aujourd’hui pour gérer la société demain. Et, si on veut être crédible, c’est promouvoir l’indépendance par rapport aux institutions et refuser toute forme de paritarisme et de cogestion.

Enfin, même si aujourd’hui la volonté révolutionnaire n’est pas majoritaire parmi les travailleurs, si on parle de syndicalisme révolutionnaire, on se doit de dire explicitement, en tant qu’organisation, que l’objectif est de transformer la société. C’est le premier acte d’indépendance et d’autonomie ouvrière face à tous ceux qui veulent nous représenter, que ce soit sur le plan électoral ou, comme ce fut la situation hier, ceux qui prétendent se constituer en avant-garde dirigeante. C’est le premier acte de refondation du syndicalisme révolutionnaire.

Compte rendu rédigé par J. Toublet