Sionisme verticaliste (Herzl) versus sionisme à la base (Lazare) Ou nationalisme chauviniste versus ethnies ouvertes sur les autres

vendredi 29 avril 2011, par Lazare Bernard

Sionisme verticaliste (Herzl) versus sionisme à la base (Lazare)

Ou nationalisme chauviniste versus ethnies ouvertes sur les autres

[...] Vous me parlez, mon cher Herzl, de mon « bon goût de littérateur » qui doit « me mettre en garde contre les déclamateurs et rhéteurs de bas étage qui défendent » [...] les humbles contre vous et le comité d’action. Je ne suis plus littérateurs quand je m’occupe de sionisme et des intérêts du peuple juif (1) et ce ne sont pas les déclarations de n’importe quel politicien ou orateur de carrefour qui guident habituellement mes pensées et dictent mes opinions. Mais j’ai, et depuis longtemps, des opinions, des idées, des pensées, des tendances qui sont radicalement opposés à celles qui vous guident, mon cher ami, et qui guident le comité d’action. Vous êtes des bourgeois de pensée, des bourgeois de sentiments, des bourgeois d’idées, des bourgeois de conception sociale. Étant tels vous voulez guider un peuple, notre peuple, qui est un peuple de malheureux, de prolétaires, vous ne pouvez le faire qu’autoritairement en voulant les conduire vers ce que vous croyez être le bien pour eux. Vous agissez alors en-dehors d’eux, au-dessus d’eux, vous voulez faire marcher un troupeau. Avant de créer un peuple vous instituez un gouvernement agissant financièrement et diplomatiquement et ainsi, comme tous les gouvernements, vous êtes à la merci des échecs financiers et diplomatiques. Comme tous les gouvernements vous voulez farder la vérité, être le gouvernement d’un peuple qui ait l’air propre et le summum du devoir devient pour vous « de ne pas étaler les hontes nationales ». Or, je suis moi pour qu’on les étale, pour qu’on voie le pauvre Job sur son fumier, raclant ses ulcères avec un tesson de bouteille. Nous mourons de cacher les hontes, de les ensevelir dans les caves profondes, au lieu de les porter à l’air pur, pour que le grand soleil les purifie et les cautérise. Notre peuple est dans la boue la plus abjecte : il faut retrousser nos manches et aller le chercher là où il geint, là où il gémit, là où il souffre. Il faut recréer notre nation, voilà pour moi l’œuvre solide, l’œuvre forte et surtout l’œuvre première. Il faut l’éduquer, lui montrer ce qu’il est, le grandir à ses propres yeux, pour le grandir aux yeux des autres, élever son cœur et son esprit...

Votre faute c’est d’avoir voulu faire d’une banque le moteur de votre œuvre, une banque n’est jamais, ne sera jamais un instrument de relèvement national, et quelle ironie de faire d’une banque le fondateur de la nation juive. En terminant cette lettre dont de nombreux passages, je le sens et je le sais, vous affligeront, laissez-moi, mon cher Herzl, vous dire une chose, de plus profond de mon cœur. Quels que soient les opinions, les principes, les idées qui nous séparent, rien ne fera que je n’aie pour vous la plus vive amitié, la plus grande admiration affectueuse. Vous avez su remuer les profondeurs d’Israël, vous lui avez apporté votre amour et votre vie, vous l’avez éveillé : aucun Juif digne de ce nom ne devra oublier cela, ni oublier de vous en témoigner sa reconnaissance. Mais dit l’adage : Amicus Plato, sed magis amica veritas[je suis ami de Platon mais plus encore de la vérité]. Il n’eût été digne ni de vous, ni de moi, de laisser subsister dans nos rapports une équivoque quelconque. C’est la condition d’amitiés comme la nôtre de ne se rien celer de leurs dissentiments, idéologiques, politiques ou sociaux. Nous aurons encore souvent l’occasion de discuter, d’exposer des vues contraires, du moins le ferons-nous en fidèles et loyaux amis se serrant cordialement la main avant la dispute comme après (2).

Le jour où j’ai vu au Congrès de Bâle le troupeau de rabbins galiciens, j’ai compris que le sionisme herzliste ne donnerait encore pas aux Juifs l’essentielle liberté. Conduire un troupeau d’esclaves en Palestine n’est pas une solution de la question. La seule façon dont ce troupeau accepte dès aujourd’hui de se laisser guider par un état-major gouvernemental qui use de toutes tromperies des gouvernements et des états-majors prouve que l’œuvre à faire est une œuvre d’éducation [...]

Pour faire une tâche pareille pas n’est besoin de congrès. Ce ne sont plus des réunions où l’on parle qui sont nécessaires mais des groupements où l’on agira et c’est dans les centres juifs, en Galicie et en Russie que ces groupements doivent se former, et ce n’est surtout pas un étroit sentiment nationaliste qui doit les guider. Israël cosmopolite a souffert en tout temps de l’exclusivisme, du protectionnisme et du nationalisme. Il doit s’en garder et aider s’il le peut le monde à se débarrasser de ce fléau. Culture juive ne doit donc pas signifier culture propre à développer ou à exaspérer des sentiments de chauvinisme, bien au contraire, cela doit signifier culture propre à développer des tendances humaines dans le plus haut sens du mot. Que partout donc où je le dis de pareils groupes s’organisent et que partout où il existe soit organisé le prolétariat juif en tant que prolétariat autonome (3).

1) « peuple juif » : [...] il y a parmi nous des israélites pratiquants, orthodoxes ou libéraux, sans doute des déistes, des panthéistes à la façon de Philon ou à celle de Spinoza, peut-être des positivistes et des matérialistes et assurément des athées. Être Juif, cela ne veut donc pas dire être de la même religion. [...une histoire commune] Tous les siècles de misère, de désespoir, de résignation et d’obstination héroïque [...] Partout, les Juifs sont divisés en une minorité bourgeoise possédante et une majorité prolétarienne.
(Bernard Lazare Juifs et antisémites, édition établie par Philippe Oriol, Paris, Allia, 1992, pp. 142, 144, 148).

2) Lettre de Bernard Lazare à Théodore Herzl, mars 1999, o. c., reproduit dans pp. xiii-xiv.

3) Lettre à Weizman, 24 juin 1901, o. c., pp. xv-xvi.