Nicolas Faucier

Du contrat collectif au contrôle ouvrier

Le Monde Libertaire du 3 juillet 1936

mercredi 16 février 2005, par Nicolas Faucier

Du contrat collectif au contrôle ouvrier

Nicolas Faucier - Le libertaire 3 juillet 1936

Au cours de la vigoureuse action qu’ils ont su conduire victorieusement contre le patronat supérieurement organisé, les travailleurs ont acquis de précieux enseignements qu’ils devront savoir utiliser dans la lutte constante qu’ils ont à mener pour leur affranchissement. Après avoir longtemps négligé l’organisation syndicale, minée par des divisions intestines, ils ont compris aujourd’hui la nécessité du groupement et imposé du même coup au patronat la reconnaissance du droit syndical et l’établissement d’un contrat collectif mettant fin aux abus dont ils furent trop longtemps les victimes. Mais ce n’est là que le début de la tâche à accomplir, et, ces premiers avantages acquis, les vainqueurs d’un jour auraient tort de les considérer comme définitifs et de s’en remettre, pour leur application, a la loyauté de leurs exploiteurs qui n’ont aujourd’hui qu’un but : reconquérir, par tous les moyens, le terrain perdu.

Il semble cependant que, cette fois, les travailleurs, groupés dans une organisation puissante, ne sont guère disposés à se laisser ravir le fruit de leur victoire. Au sein de l’entreprise, ils s’organisent pour consolider les améliorations obtenues. Les sections syndicales fonctionnent, les collecteurs de cotisations sont désignés : le monde du travail, à pied d’œuvre, prend conscience de sa dignité et du rôle social qui lui incombe. Par l’intermédiaire de délégués judicieusement choisis parmi les meilleurs et les plus compétents, les travailleurs ont maintenant la possibilité de défendre et d’améliorer les conditions de leur exploitation. Le contrôle permanent sur l’application des lois sociales, le respect du barème des salaires, l’embauchage et le débauchage, l’hygiène et la sécurité dans le travail donnent à l’ouvrier le sentiment de sa capacité à la gestion de l’entreprise. C’est ce rôle, en effet, qu’il doit se préparer. Le contrat collectif, pour être efficace et profitable aux intérêts ouvriers, ne doit pas se borner à réglementer dans la paix sociale les rapports entre patrons et ouvriers ; il doit être le moyen par lequel l’ouvrier étend son contrôle sur la marche de l’entreprise et revendique en conséquence de meilleures conditions de vie. Bien entendu, l’application de cette méthode nécessite un immense travail d’éducation sociale qui doit être entrepris, sans tarder, par la section d’entreprise, prolongement du syndicat sur le lieu de travail. Son rôle immédiat consiste à entretenir chez le travailleur la nécessité de continuer son effort et de mener d’une façon persévérante la lutte de classes sur le lieu de travail pour augmenter ses avantages. Elle doit, en outre, s’employer à développer sa compréhension de la lutte revendicative, à élever sa compétence sur le plan économique qui lui permettra de pénétrer les rouages du système d’exploitation capitaliste et d’appliquer toujours plus largement son contrôle pour passer du contrat collectif au contrôle ouvrier sur la production et le profit capitalistes. Par des assemblées d’informations à la sortie du travail, par le journal intérieur de l’entreprise où seront exposées les revendications particulières à l’entreprise, enfin par une large diffusion des brochures annoncées par la C.G.T. sur le rôle des délégués d’atelier, le contrat collectif, le syndicalisme, etc. Cette besogne doit donner d’excellents résultats.

Le contrôle ouvrier ne doit plus, en effet, rester une revendication théorique. Les événements de ces dernières années ont consacré définitivement la faillite d’un régime qui a abouti à créer toujours plus de misère au fur et à mesure que se développaient les moyens de production. Après le magnifique mouvement revendicatif qui vient de s’accomplir et qui a démontré la puissance et la cohésion du mouvement ouvrier, les travailleurs ne sauraient borner leurs revendications à des augmentations de salaires ou à la cessation des brimades patronales. Ils doivent exiger un droit de regard toujours plus étendu sur les conditions d’exploitation dont ils sont l’objet, afin de dénoncer les contradictions économiques issues de la loi de profit et se préparer à exercer eux-mêmes la gestion des moyens de production et d’échange, en vue de l’expropriation qui reste le but de notre effort commun.

Dans la bataille qui vient de s’engager, le prolétariat a clairement montré par les méthodes employées, et dont les résultats ont souvent dépassé ceux fixés par les dirigeants syndicaux, qu’il n’avait qu’une médiocre confiance en ces derniers et qu’il entendait ne plus s’en remettre à eux du soin de la défense de ses intérêts par des interventions auprès des Pouvoirs publics ou des compromis avec le patronat qui tournaient trop souvent à son détriment. Dans un sursaut de révolte, à la fois contre ses oppresseurs et les endormeurs de la paix sociale, il est revenu aux saines conceptions de l’action directe qui firent leurs preuves dans le passé et qui lui ont rendu sa confiance en lui-même pour l’accomplissement de sa mission libératrice. Qu’il se persuade que cette méthode lui sera nécessaire pour écarter de son chemin les médiateurs de la politique et autres qui multiplient les obstacles pour maintenir son asservissement.

Le contrôle ouvrier est justement une de ces formes d’action directe par laquelle la classe ouvrière affirme elle-même sa capacité à la gestion future. C’est cette arme indispensable qui permettra la réalisation de la formule de Proudhon tant décriée par certains réalistes. et selon laquelle, " L’atelier remplacera le gouvernement. "