Un ghetto en or

lundi 13 juin 2011, par Lagant Christian

Un ghetto en or (1)

J. est un vieil ouvrier (dans la cinquantaine, quoi !), il travaille depuis vingt ans ou plus - à ce point-là, on ne compte plus - dans l’imprimerie où moi-même opère comme correcteur, il est « conducteur » à l’Heildelberg, machine qui imprime en quatre couleurs. J. donc, vient me voir dans la cahute où je suis censé rétablir la pureté de la langue française ; il a l’air vaguement gêné, comme s’il avait, par exemple, à me faire l’aveu de moeurs inavouables ou quelque chose comme ça : Dis donc, toi qui a de l’instruction (sic) je voudrais que tu me conseilles sur un truc qui me chiffonne. Mon fils vient de me payer un disque de grande musique, de la russe ; ça s’appelle « Tableaux pour une exposition », je crois. Je dois te dire que c’est la première fois que j’ai un disque pareil, vu qu’après m’avoir offert l’électrophone, voilà deux ans,les gosses m’offrent plutôt, de la musique de danse ou des chansons, ce que je leur demandais d’ailleurs pour les anniversaires et fêtes. Alors, voilà figure toi que ce truc russe me plaît bien, c’est joli et j’aimerais bien en avoir d’autres, mais franchement, est-ce que tu crois que je peux écouter ça, car je n’y connais rien en grande musique, tu sais... À trois mots près - je ne suis pas un magnétophone - ceci m’a été dit, en 1970, en France, pays de la culture et de la liberté, comme chacun sait. J. n’est pas un cas isolé, on le retrouve partout. Et pour moi, toute l’aliénation du monde est dans de pareilles « petites » questions.

Oui, je sais, c’est curé de soulever ces problèmes et surtout de tenter d’y répondre, sur le tas, en rendant service, ce que j’ai fait en répondant immédiatement à J. que ça n’avait aucune importance qu’il n’y connaisse rien, s’il sent, s’il aime, que c’est justement là que les travailleurs, les gens exclus du ghetto doré de la Connaissance se font avoir car les gars en arrivent à se sentir indignes d’apprécier telle forme de culture quand ils la découvrent, par hasard, vu que ce n’est pas pour eux.

Oui, c’est curé, comme on dit dans nos bons milieux d’extrême-gauche, voire révolutionnaires ou gauchistes, que de se dépatouiller « ici et maintenant », quand on en a marre de voir la merde autour de soi, les mecs si malheureux. Je sais, faut d’abord faire la Révolution, qui, que, d’accord. Mais en attendant, tout va très bien : le principal, comme dit l’autre, c’est d’éviter la dichotomie intellectuels-manuels. Cela affirmé, la même classe, oui, je dis classe, car on en arrive à ça, exactement, continuera de fréquenter les mêmes bons cinés, où l’on voit les films « intelligents », de lire les bons livres, de discuter entre soi d’autres choses que du tiercé ou de Guy Lux, parce que nous, forcément, on n’est pas la masse ! On parle avec extase du prolétariat, d’accord, mais juste le temps qu’il faut, puis on se replonge avec délices - ou avec un ennui distingué - dans le petit monde de ceux qui « savent »...

Nous, ça veut dire quoi ? Je ne pense évidemment pas à la bourgeoisie de droit divin, celle-là a tout et c’est dans la logique du système, mais plus grave, je pense aux intellectuels, étudiants, et aussi, mais oui, aux militants. Je sais de quoi je parle : je milite depuis des années dans ce qu’on appelle le mouvement anarchiste, j’ai fait partie de groupes, nous avons même édité une revue, aussi, bien qu’issu d’un milieu non spécialement bourgeois, et n’ayant pas de ce fait bénéficié d’une éducation particulièrement poussée, j’ai néanmoins acquis une culture au cours de ces années par les contacts, les discussions et forcément les lectures. C’est pourquoi J., à mon boulot, vient me voir, moi le mec « qui a de l’instruction », et c’est en cela que je suis différent de lui, moins malheureux, bien que subissant journellement l’aliénation du travail qui bouffe ma vie et m’empêche de faire ce que je veux, bien sûr, mais j’ai une échappatoire à l’ennui profond, à cette « désespérance du vide » de la majorité de mes compagnons de chaîne.

Question de mauvaise conscience donc, me dira-t-on ? Ça, je m’en fous. Non, ce dont je commence à avoir ras le bol, c’est qu’on ne soulève jamais les vrais problèmes dans les canards dits révolutionnaires, qu’on se refuse à voir (précisément, ça gêne notre confort) que la lutte de classe passe par cette culture toujours réservée aux mêmes. Sur un autre plan, la lutte de classe passe d’ailleurs jusque et y compris dans les groupes révolutionnaires - ceux des militants qui bossent ou non, qui ont du fric ou non, etc. - mais on pourra y revenir un jour. Sur le plan plus précis de la trouduculture, en générai le cercle magique englobe le Quartier latin et ses annexes : là, à nous es bouquins, à nous la philosophie, à nous Maspero et les bonnes séances de ciné ou théâtre (question : pourquoi sont-ce précisément les étudiants qui bénéficient des réductions alors qu’ils gavés et archi-gavés ? Oui, il y a les étudiants pauvres, mais enfin...) Pourquoi nous retrouvons-nous toujours les mêmes dans les ciné-clubs ou les salles spécialisées alors que mon petit pote D., par exemple, qui a 25 ans, deux gosses et s’occupe d’une presse à « mon » imprimerie, ne pourra jamais y aller, bien que d’un esprit ouvert et d’idées gauchistes, vu qu’il n’a ni le fric, ni le temps pour ça ?

À propos de cinéma, petit exemple : voici environ un an, une petite salle dite d’essai sortit un film consacré aux prolos : « Le Temps de vivre », dont je vis une des premières représentations. C’était un vendredi soir, fin de ma semaine de travail, la tête comme une citrouille, après avoir avalé mes kilomètres de bandes à corriger, envie de dormir, mais intéressé par le film... À la fin, surprise ; un débat impromptu s’instaure (à minuit) avec la participation du réalisateur et de l’acteur principal, par ailleurs sympas. En gros, le réalisateur nous explique qu’il veut s’adresser aux travailleurs, les toucher, etc. Bon ! Salle dans l’ensemble intellectuelle-distinguée, style de gauche - les habitués, « nous » quoi ! - interventions lassées quoique savantes sur les ouvriers, sur la « classe y, je me fais profondément chier. À la fin, sachant bien que je vais jouer au prolo de service - ce qui est faux, d’ailleurs, mais j’en ai marre - j’explose et demande au brave réalisateur où sont les ouvriers, les exploités dans sa salle, ce soir ? Comment pourrait-il les toucher (!) à minuit d’abord, ensuite en leur présentant leur boulot, enfin en leur montrant un gars ne pouvant plus baiser sa femme, parce qu’épuisé par les heures supplémentaires, alors que précisément leur sexe, leur virilité, les gars en parlent, les exposent et les brandissent à tout bout de champ de dans les ateliers, ne serait-ce que pour se rassurer, se faire leur petit cinéma à eux se prémunir contre les vacheries de la vie, l’aliénation, l’ennui ? Bon, j’aurais mieux fait de la boucler, on me fait comprendre que je n’ai rien compris et qu’il faut trouver la « communication » sans s’exciter, qu’il faut éviter l’ouvriérisme sans tomber dans le paternalisme : on chante pas « l’Inter » en quittant les fauteuils, mais presque...

Alors, vieux, tu t’es bien défoulé, ça va mieux ? Et tes conclusions, maintenant ? Je n’en tire pas, ou si peu. Entre autre, marre des exposés ou des théories qui noient le poisson : nous préférons toujours jacter de la Palestine ou du Vietnam, c’est loin, le Tiermondisme, c’est de tout repos, alors que la culture-ghetto et les problèmes autour sont autrement casse-pied à appréhender. Pourtant, des tas de jeunes, depuis Mai surtout, sentent plus ou moins confusément que la vie, la vraie vie, c’est autre chose que le boulot et la merdouille « culturelle » qu’on leur alloué à la télé et ailleurs - bien bon pour eux - et que cela vaut bien la peine de foutre un monde en l’air pour ça. Que nous autres, intellectuels, militants et autres initiés du ghetto doré, prenions bien garde à ne pas être balayés avec si nous continuons à ronronner, c’est tout. Encore un mot : écrire dans l’ « IDIOT », mais ça ne touchera encore que ton ghetto, copain ? C’est peut-être là, précisément, qu’il faut commencer.

Christian Lagant (voir la partie Biographie)

1) Publié dans L’Idiot-Liberté, Livre-journal, n° 1, janvier 1971, pp. 13-14.