À propos du génocide nazi

samedi 18 juin 2011, par frank Mintz

À propos du génocide nazi

Berr Hélène Journal, Paris, Tallandier, 2008, 301 p., 20 €.

Feierstein Daniel El genocidio como práctica social (entre el nazismo y la experiencia argentina), Buenos Aires, 2007, 405 p.

Les deux ouvrages se complètent puisque l’un est un message d’une condamnée à la mort à ceux qui n’ont pas compris ou n’ont pas voulu comprendre et que l’autre est une réflexion à partir des essayistes et des rescapés. Le terme génocide est important parce qu’il dépasse le concept de “ shoa ”, de plus en plus manipulatoire, comme la page de pub qui apparaît hors du texte d’Hélène Berr. On y sent tout en ensemble idéologique tendant à faire du massacre des Juifs le crime génocidaire par excellence, pour occulter les génocides actuels au nom de la civilisation judéo-chrétienne. Une des multiples formes d’éliminer des idées les conflits de classes.

Et justement, la religion, les classes sociales, les séparations a priori, répugnent visiblement à Hélène Berr qui s’était choisi une âme sœur, un fiancé non juif, tout en ayant un juif sous la main. Une bonne preuve de jugement original et personnel, “ je ne sens pas que je fais partie d’aucun groupe racial religieux, humain (car cela implique toujours de l’orgueil) (p. 254) ”. L’auteure et son texte (interrompu par son arrestation en février 1944) jaillissent soudain, en 2008, de la volonté des proches. Elle écrit entre 21 et 23 ans, mûri epar la situation, avec sa formation de brillante étudiante d’anglais bilingue et de fille de très bonne famille bourgeoise juive, bien introduite dans les milieux chrétiens équivalents. On en déduit que la religion ne joue pas de rôle important et que l’intégration est la clé de la réussite (en particulier financière). De gauche, elle n’a lu que Tolstoy et Roger Martin du Gard.

Un bref texte de cadrage de la responsable de l’édition, Mariette Job, une cousine, permet de déduire l’activité militante d’Hélène auprès des orphelins et des enfants juifs pour les placer clandestinement dans des familles non juives, en profitant d’une organisation juive de bienfaisance tolérée par les nazis et les pétainistes. Hélène évoque et admet toutes les critiques contre cet organisme fantoche (pp ; 225- 227), mais, elle, elle agit sans jamais le confier au papier, tout en sachant “ que je mène une vie posthume ” (p. 227).

Le Journal d’Hélène est d’abord sans autre importance qu’un témoignage personnel où la bigoterie est absente. Dix mois de silence et une décision à partir d’août 1943 “ j’ai un devoir à accomplir en écrivant, car il faut que les autres sachent. [...] comment purifiera-t-on le monde autrement qu’en lui faisant comprendre l’étendue du mal qu’il commet ? Tout est une question de compréhension. (p. 169) ” “ Est-ce que les catholiques méritent le nom de chrétiens, alors que s’ils appliquaient la parole de Christ, il ne devrait pas exister une chose qui s’appelle : différence de religion, de races mêmes ? (p. 173) ”

Hélène a le mérite de sentir son erreur en généralisant “ la nature humaine est ainsi faite que votre interlocuteur ne comprendra que si vous lui donnez des preuves immédiates, des preuves dont vous êtes le centre [...] je m’aperçois avec dégoût que je fais fausse route : que c’est moi qui suis devenu le centre d’intérêt, alors que la seule chose qui compte, c’est la torture des autres [...] Comment sortir de ce dilemme ? (p. 179) ” Elle imagine deux groupes de personnes, les incapables de comprendre et ceux qui le peuvent, dans lequel Hélène place “ une grande quantité de gens simple, et de gens du peuple, et très peu de ceux que nous appelons “ nos amis. ” (p. 180)

C’est une analyse de classes sociale simple et effectivement Hélène rapporte des exemples de solidarité spontanée qu’on lui prodigue à la vue de son étoile jaune. Mais sa culture issue des “ humanités ” - colportée par tout l’enseignement français et identique aux différents systèmes scolaires des bourgeoisies des pays industriels - repose sur la hiérarchie des prétendus plus intelligents.

Il y a une anecdote remarquable pour les années de la dictature argentine de 1976-1983, une femme dit à Hélène que la répression ne touche pas les Français et pour les juifs “ on ne prend que ceux qui ont fait quelque chose. (octobre 1943, p. 199) ” Hélène note “ Le type de la rencontre qui fait tant souffrir. Et pourtant, je ne lui en veux pas, elle ne savait pas. ” C’est toute la formation / déformation de la culture de la hiérarchie, du respect que mériterait les institutions républicaines, nos préfets, notre chef d’état. Aucune erreur n’est concevable, sauf des détails dus à quelques fonctionnaires peu rigoureux.

En Argentine, la propagande officielle des génocidaires était d’attribuer les disparitions à des fugues individuelles (le bon goût offert dans les commissariat des défenseurs de la morale catholique était, pour une mère de disparu(e), “ vu votre incapacité à donner une bonne éducation, c’est normal qu’il/elle s’enfuit ”, pour une épouse “ avec la gueule que vous avez comment voulez-vous que votre conjoint reste avec vous ”) Un argument plus policé était les règlements de comptes entre subversifs, comme explication des disparitions ou des cadavres dans les rues. Le principe était “ algo habrán hecho ” - ces gens ont dû faire quelque chose de louche -, autrement dit les victimes sont identifiés comme des coupables, puisque le régime dictatorial a rétabli la civilisation chrétienne de la famille et de la morale.

Dans le cas du nazisme et de la dictature militaire argentine (si aidée par les USA et l’URSS), la même logique de la morale comme respect des lois iniques et de la culpabilité pour ceux qui les dénoncent est assimilée par les classes sociales tirant des bénéfices de la conjoncture.

Autre détail de février 1943, arrestation d’enfants juifs orphelins par un commissaire de police pour compléter un convoi, avec comme justification “ Que voulez-vous, madame, je fais mon devoir ! ” Qu’on en soit arrivé à concevoir le devoir comme une chose indépendante de la conscience, indépendante de la justice, de la bonté, de la charité, c’est là la preuve de l’inanité de notre prétendue civilisation. (p. 217) ” Hélène est proche de la conscience internationaliste lorsqu’elle constate la similitude fonctionnaires français et l’absence d’intelligence des Allemands.

Hélène évoque parfois la culture allemande sans pouvoir concevoir en quoi elle est liée au nazisme. Elle glisse de plus en plus vers la répulsion des Allemands (pp. 203, 270, 276-277), tout en étant capables de commenter à propos de soldats allemands qu’elles croisent “ ils ne connaissent pas tous les horribles détails de ces persécutions : parce qu’il n’y a qu’un petit groupe de tortionnaires, et de Gestapo qui y est impliqué. (p. 277) ”

Hélène se peint avec beaucoup de pudeur, dans la peur, elle ne peut construire rien dans l’insécurité, ses lignes sont des touches d’un pinceau hâtif. Son but est encore vague, son Journal est pour son fiancé (p. 190), pour témoigner de la fin d’une époque (p. 197).

Daniel Feierstein - sociologue argentin de l’université de Buenos Aires - publie un livre qui approfondit plusieurs de ses études précédentes sur le nazisme. “ Mon caractère d’héritier d’une famille juive ayant abandonné la Pologne avant l’arrivée des nazis, mon enfance dans une Argentine traversée par les automobiles Ford Falcon vertes allant vers les portes des camps de concentration, ne peuvent être écartés dans l’analyse de cet ouvrage ; ils l’empreignent de leurs traces plus ou moins visibles. ( pp. 27-28).

Feierstein après avoir analysé le rôle des délateurs et souligné qu’ils le sont “ non seulement par conviction idéologique ou par intérêt égoïste, mais aussi par la peur d’être dénoncé ” conclut : “ Cette logique, agissant comme mécanisme de destruction des rapports sociaux pendant la période proprement génocidaire, se restructure, se reproduit en tant que mécanisme de destruction des rapports sociaux désormais sans l’existence de l’appareil génocidaire en action. [...d’où] la terrible difficulté dans l’Argentine post génocidaire de mettre en place une pratique collective. (pp. 133-134) ”

Feierstein souligne deux aspects de l’armée, son rôle classique de combat fondé sur “ la stratégie, la discipline, l’obéissance, le courage ”, son rôle génocidaire basé sur “ la connaissance psychologique pour briser les victimes, l’effacement de la répulsion morale, la déshumanisation, le fonctionnement en horde, l’agression collective en supériorité numérique face à des individus sans défense ”. Pour Feierstein, il s’agit de deux types d’armées, comme les forces argentines capables de disparaître 30.000 personnes et les mêmes généraux et officiers se rendant piteusement aux britanniques en 1982-1893 aux Malouines.

En fait, je ne suis pas l’auteur sur ce plan. L’armée allemande nazie, l’armée française en Algérie, les soldats nord-américains en Irak utilisent les deux fonctions. Et quand on voit des reportages télévisés actuels sur les techniciens et ingénieurs de Total en Afrique ou ailleurs, on note cette même capacité des militaires à accomplir leur “ job ”, sans broncher, sans se soucier des autochtones qui croupissent dans la crasse. C’est la même vision indifférente que le soldat nazi imposant sa civilisation et liquidant les sous hommes. Attitude parfaitement assimilée en Israël, quand on créait de prétendus îlots de socialisme pour Juifs et interdits aux Arabes et qui est encore plus généralisée aujourd’hui. Et pour faire le lien avec l’Argentine, les militaires putschistes antisémites étaient armés et appuyés par Israël. En effet, pour les sionistes, la définition du juif est la synagogue. Comme il y avait pas mal de Brodsky, Appelbaum, etc., parmi les disparus, de surcroit dans des groupes de gauche, non seulement Israël n’a rien fait pour les sauver, mais la communauté juive argentine a nié tout antisémtisme (elle essaie vainement de passer du badigeon sur son passé depuis 2006).

Le système génocidaire argentin a d’abord fonctionné dans la province de Tucumán en 1975 et un chef d’opération a rédigé un livre Tucumán. Enero a diciembre de 1975 publié en 1977 durant la dictature. Feierstein en cite des passages “ je repensais les paroles qu’un spécialiste de la glorieuse armée française en Algérie a écrit dans "Subversión y Revolución" - mon livre de chevet durant mon séjour à Tucumán - [...] je décidai de me passer de la Justice, non sans déclarer une guerre à mort contre les avocats et les juges complaisants ou complices de la subversion. (pp. 259, 261)”

Ce dernier terme est repris par une sociologie, ex détenu disparu, Pilar Calveiro, dans Poder y Desaparición. Los campos de concentración en Argentina, Buenos Aires, 1998, “ la notion de subversion était suffisamment large pour inclure pratiquement n’importe qui, son usage était destiné à faciliter une persécution précise : celle des militants radicalisés et de tous leurs points d’appui. (p. 291) ”

Afin d’effacer les doutes chez des tortionnaires, le travail de soutien psychologique de l’Eglise a été profond et public, avant le coup d’état. Le 23 septembre 1975 le vicaire des forces armées, Vitorio Bonamín, déclarait : “ Je salue tous les membres des armées ici présents, purifiés par les eaux du Jourdain pour prendre la tête du pays. L’armée est en train d’expier les impuretés de notre nation. Christ ne va-t- il pas vouloir un jour que les forces armées aillent plus avant dans leur fonction ? (p. 310) ” En pleine dictature, qu’il avait réclamée, le même prélat affirmait que “ Cette lutte [des groupes spécialisés dans les disparitions] est une lutte pour la défense de la morale, de la dignité de l’homme, en définitive c’est une lutte pour la défense de dieu. C’est pourquoi je demande la protection divine dans cette guerre sale où nous sommes engagés. (p. 311) ”

Feierstein passe en revue diverses interprétations du nazisme, précisément celle qui l’élargisse. “ Les Allemands ne faisaient qu’appliquer en Pologne, Ukraine, les pays baltes et en Russie les mêmes principes et les mêmes méthodes que la France et le Royaume Uni avaient adoptés en Afrique et en Asie. (Enzo Traverso La violencia nazi. Una genealogía europea. 2002, p. 183) ” Visiblement Feierstein évite d’englober le “ stalinisme ” (séparé du léninisme !!) dans le totalitarisme, et il finit par citer le chercheur australien Tony Barta pour qui la population colonisatrice australienne adopte dans sa vie courante une attitude de disparition et d’extermination de la population colonisée. (p. 202). Feierstein adopte cette vision du génocide comme pratique social.

On sent une double frilosité fort courante en Argentine (et dans toute la gauche de tous les pays).

La première vis-à-vis du totalitarisme marxiste léniniste, suggéré, mais pas confirmé.
Pourtant, M. I. Latsis chef de la Tchéka en Ukraine proposait une approche nette : “Lors de l’interrogatoire ne recherchez pas des indices et des preuves que l’accusé a agi par ses mots ou par ses actes contre le pouvoir soviétique. La première question doit être : quelle est sa classe, son origine, son éducation et sa formation. [...] La Commission extraordinaire [contre la contre-révolution et le sabotage, dont Tchéka est l’abréviation russe] n’est pas un organe d’enquête ni un tribunal [...] Nous ne faisons pas la guerre aux individus. Nous exterminons la bourgeoisie en tant que classe.” http://www.gmu.edu/departments/economics/bcaplan/museum/his1e.htm On peut déduire d’une telle vision les ravages génocidaires dans des têtes fragiles (d’abord chez Lénine, puis Staline et les paysans prétendument riches, Pot Pol au Cambodge). Le marxisme léninisme a introduit sciemment cette vision de boucherie avec les mesures léninistes des otages que Kropotkine critiquait sans nuances dans ses lettres à Lénine (Kropotkine œuvres).

La deuxième gêne chez l’auteur est la difficulté à voir la conduite de son propre groupe social dans un miroir. Le comportement de toute la société argentine envers ses trois groupes indigènes, comme elle les appelle, alors que ce sont des citoyens argentins appartenant aux civilisations originaires du continent américain, est très exactement génocidaire, depuis l’indépendance du pays en 1810. Les citoyens argentins dits indigènes ne survivent que dans des zones abandonnées par les autres Argentins, ou comme main d’œuvre meilleur marché que les machines.

C’est tout simplement la vision des classes dirigeantes française vis à vis des Kanaks et des ex colonisés de banlieues. Il n’existe même pas un coup de peinture fraiche à la mode US et à la Sarkozy, pour mettre quelques indiens dans des ministèrez, des arrivistes et des naïfs pris dans le tas des miséreux.

Cette attitude n’est nullement innocente ni une exception. Les pays du G 8, les classes sociales des autres pays prétendant et désirant les imiter, ont en commun d’écraser économiquement, socialement les perdants, les pauvres. Et la charité est proposée comme solution pour les plus pauvres, par des requins comme Bill Gates, les différentes Eglises, etc.

Les génocides locaux sont peu visibles derrière les panneaux publicitaires. Autrefois des croisades sanglantes, des campagnes militaires de conversion ont semé leurs crimes durant des siècles, et elles sont à juste titre jugées comme des signes de fanatisme insoutenable. Mais définir le capitalisme comme le pillage de différentes sociétés, la destruction progressive de la planète, les génocides à répétition, est mal venu, d’autant plus chez les politiciens et les syndicalistes qui en tirent des profits.

Aujourd’hui comme hier, l’absurde vient des cerveaux fragiles, déments, qui prétendent qu’un idéal (religieux, athée, social) soit imposé à tous et aussitôt, et par la force, si besoin est. Du christianisme à la révolution française, on voit les “ justes ” s’effacer derrière les hommes de mains, les nervis, les sicaires. Les grandes valeurs impliqueraient les grands sacrifices, prêchent les assassins. Lorsque la pilule est lourde à avaler, les criminels sortent le fameux principe de l’omelette qu’on n’en fait pas sans casser des œufs.

L’écrivain roumain, sceptique et critique de la révolution soviétique, Panait Istrati, étant à Moscou, répondit magistralement à cet argument : “ Je vois les œufs. Où est votre omelette ? ” (Rapporté par Victor Serge dans Mémoires d’un révolutionnaire 1901-1941, éd. 1978, p. 291). À trop développer l’industrie lourde, le marxisme léninisme a écrasé les peuples. On pourrait craindre que Lénine ait perdu ses idées socialistes du départ, par bonheur pour lui, il n’en avait pas.

J’ajoute que comparer les êtres humains à des œufs, des formes fétales, embryonnaires, est une escroquerie, aussi bien dans le cas des fanatiques de la lutte contre l’avortement, que dans celui d’une transformation économique ou mensongèrement révolutionnaire.

En définitive, le génocide nazi s’est mué en une action banale et automatique, un totalitarisme généralisé : la mondialisation capitaliste.

Frank Mintz