Ni catalanistes ni basquistes

mercredi 27 juillet 2011, par Lorenzo Anselmo

Ni catalanistes ni basquistes

par Anselmo Lorenzo (1)

(Article publié dans le périodique La Huelga General [la grève générale], Barcelone, n° 2, novembre 1901).

Je l’ai dit il y a peu dans La Protesta, de Valladolid, et je juge nécessaire de le répéter aujourd’hui dans cette publication barcelonaise, où que l’on veuille considérer et étudier un droit, individuel ou collectif, il apparaît une attaque commise par l’État, cet organisme destiné théoriquement à garantir à l’individu et aux collectivités l’utilisation de leurs droits légitimes, même si dans la pratique il ne parvient qu’à les léser.

La Catalogne et les provinces basques ont sûrement des motifs fondés de plainte contre l’État espagnol, comme l’ont toutes les autres régions et provinces, même si elles ne se plaignent pas ; comme en ont tous les individus ; comme doit à en avoir le respectable lecteur ; comme j’en ai, parce qu’à la fin, comme Renan l’a dit, l’État est un autocrate sans égal qui a des droits contre tout le monde mais personne ne peut en avoir contre lui.

Il se trouve, donc, que seules les deux régions nommées formulent le plus ouvertement des plaintes et un certain nombre d’aspirations, et à ce propos, afin que les travailleurs ne souffrent pas de déviation sur le chemin qui conduit à leur émancipation, je me propose d’exposer les considérations suivantes.

Le fait est que dès qu’il s’agit de lever un drapeau, la première chose qui saute aux yeux c’est le besoin de soldats qui donnent leur sang pour lui. En essayant de recruter des soldats pour une cause, on devine immédiatement qui ils vont être, et évidemment, ce ne peut être que les travailleurs, le dernier singe social, celui que a toujours le plus mauvais rôle en tout.

On observe parallèlement que les initiateurs, les porte drapeaux, les fils des privilégiés qui veulent briller, prennent un soin particulier à s’assurer leur retraite en cas de défaite et les moyens de monopoliser les bénéfices en cas de triomphe. Voyez-les, écoutez-les, lisez ce qu’ils disent les Catalans dans les meetings ou dans leurs discours dans le Congrès de députés ; ils ont deux visages, ou, pour mieux dire, deux masques : le séparatiste ou le nationaliste autonomiste ; avec l’un ils satisfont Saint Michel ; avec l’autre, le diable, et pour animer la chose il ne manque ni quelques insultes ou quelqu’un éloge pour les travailleurs, selon le poids des circonstances.

Maintenant [...] attention à ce fait : le catalaniste [...] aussi bien que le basquiste, disent pis que pendre contre le Madrilène, pauvre diable qui dans l’assemblée des régions en vient à être l’âne dans celle des animaux. Loin de censurer l’État comme institution dans ce qu’il a d’absorbant, de tyrannique et d’odieux, catalanistes et basquistes aspirent à fonder un nouvel État plus petit, dans lequel, eux, les propagandistes aujourd’hui et les dirigeants de demain, conserveront sans modification les mêmes maux qu’une saine critique trouve toujours dans tout État.

Dans les provinces basques, de même qu’en Catalogne, il y a un proletariat nombreux, intelligent et actif, en général connaisseur des questions sociales, avec des aspirations définies et concrètes, et qui place son espoir dans une future révolution sociale qui doit donner une forme adéquate et juste à l’organisation du travail et à la distribution des produits, et il convient que ces forces ne soient pas distraites de leur objectif et ne servent pas des idéaux qui leur sont pour le moins étrangers, pour ne pas dire absolument nuisibles. Les travailleurs ne doivent pas combattre pour un nouveau maître ni par une nouvelle classe de maîtres, et il faut qu’ils envoient promener ceux qui viennent avec des musiques régionales qui laissent subsister comme si une telle chose était normale, le propriétaire, le capitaliste, l’exploitant et l’usurier ; c’est-à-dire, les usurpateurs et les voleurs légaux.

S’ils suivaient les catalanistes et les basquistes les travailleurs ne parviendraient qu’à affaiblir cette grande vérité reconnue : "L’émancipation des travailleurs n’est pas un problème local (ni régional j’ajoute) ni national", et se feraient les ennemis des travailleurs des autres régions, y compris ceux de Madrid, où il y a aussi des travailleurs, même si c’est autre chose que veulent faire croire les catalanistes et les basquistes qui ont un Madrilène monté sur le nez.

Cette inimitié semblable, absurde et incommodante, saute aux yeux ; il faut être un bourgeois incurable ou fou pour s’attacher à la soutenir et à la favoriser, et il serait surprenant qu’il y ait en Catalogne et dans les provinces basques un travailleur avec deux doigts d’intelligence pour la parrainer. Tout cela indépendamment de cette considération que je laisse pour la fin : je ne sais pas comment marche l’administration municipale et provinciale en Biscaye, mais je dirai bien fort qu’à Barcelone on n’a pas besoin de Madrilènes pour l’administrer à la diable. Catalans, et bien catalans, plus ou moins catalanistes, sont ceux qui dans la Commune et la Députation ont manié le bazar jusqu’à maintenant, et pour juger de leur moralité il n’y a qu’a jeter un œil à la presse barcelonaise, et on verra à chaque pas un escroc. D’où la conséquence que l’on peut tirer que si nos dirigeants étaient de ceux qui savent dire setse jutges ils menjan fetje, ce serait bonnet blanc et blanc bonnet, parce pour nous qui sommes voués à être des vassaux, des sujets ou citoyens dans ce qui existe ou dans ce que les catalanistes et les basquistes essayent d’implanter, nous aurons toujours à ronger l’os de l’exploitation.

C’est pourquoi le mieux que les travailleurs catalans et basques puissent faire est d’aller directement à la grève générale, à la révolution sociale, et laisser les catalanistes et les basquistes tirer les marrons du feu avec leurs propres mains.

1. Anselmo Lorenzo (Tolède, 1841 - Barcelone, 1914), parfois appelle “l’ancêtre de l’anarchisme espagnol", fut l’un des premiers anarchistes espagnols et très actif dans le mouvement depuis sa rencontre avec Giuseppe Fanelli en 1868 à Madrid jusqu’à sa mort en 1914.

En 1871 il participa avec Francisco Mora et González Morago à la section espagnole de la Première Internationale, et à une conférence a Londres en 1871.

Il s’exila à Paris à cause des effets du procès de Montjuïc (1896-1897) et à son retour collabora à la maison d’éditions de l’Ecole Moderne avec Francisco Ferrer Guardia. Il participa au congrès de Barcelone de 1910 et à la fondation de la Confédération Nationale du Travail (CNT).

Actuellement la CNT a une fondation que porte son nom. [Traduction d’Antonio Martín Bellido]