La liberté c’est quoi ? (Robert Misrahi)

mercredi 27 juillet 2011, par Martín Bellido Antonio

La liberté c’est quoi ? (Robert Misrahi)

Un livre très intéressant sur le sujet est “Qu’est-ce que la liberté” de Robert Misrahi.

Il s’agit en quelque sorte une histoire de la liberté vue à travers des doctrines des philosophes depuis l’Antiquité (messianismes, stoïciens, épicuriens, etc.) jusqu’à Sartre, Levinas, Jankélévitch et Ricœur, en passant par La Boétie, Descartes, Spinoza, Kant, Bergson, Kierkegaard et Hegel.

Ce livre est aussi très intéressant car il explique comment des philosophes, comme Descartes, cherchant à établir contre les déistes et les athées l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme en les appuyant sur des preuves rationnelles et non plus apologétiques ou empiriques arrive en continuant le travail déjà commencé par la Renaissance à détruire l’ancien monde médiéval et aristotélicien et suscité les plus graves conflits politiques et religieux. On sait que la démarche fondamentale et fondatrice de Descartes est le doute. Non plus le doute sceptique, passif et sans issue, mais le doute actif, méthodologique et préliminaire, c’est-à-dire l’examen critique destiné à faire table rase des superstitions, des dogmes et des préjugés, dans la perspective d’une reconstruction de l’édifice entier du savoir. Malgré la prudence et la mesure avec lesquelles Descartes exprime ses thèses sur la liberté la doctrine cartésienne est en réalité subversive. On se souvient que, dans le Discours, la critique de la formation et de la tradition scolastiques prenait une telle ampleur par le doute et la contestation que l’on se trouve en présence d’une revendication libertaire en acte. Penser par soi-même était déjà la premier geste philosophique de la liberté, comme libération d’une culture. C’est ce geste qui, dans les méditations trouve sa racine et son fondement et fait de Descartes celui qui, réellement, ouvre la modernité à la pensée de la liberté.

Dans les derniers paragraphes du chapitre consacré à La Boétie, Misrahi écrit :


En effet, la Boétie montre que c’est l’individu lui-même qui s’attache au tyran et se soumet à lui en convoitant les biens que le tyran lui offre en effet ; comme prix de la satisfaction des désirs de son vassal, le tyran se l’attache et le place sous sa dépendance. Mais c’est toujours librement que le vassal choisit d’obéir à la condition que le tyran décrète avant de s’assurer la satisfaction des intérêts du vassal : et cette condition est la servitude. Mais la soumission d’un seul obligé ne suffirait pas à établir le pouvoir d’un tyran. Celui-ci achète dès lors la soumission de cinq ou six subordonnés directs, leur accordant bénéfices et délégation relative de pouvoir, sous la condition d’une extension du processus. Chaque nouveau chef se soumet alors dix ou cent nouveaux subordonnés, ces lieutenants se soumettant à leur tour, par la même complicité consentante, cent autres sujets. Ainsi de proche en proche, le libre choix d’accepter une soumission pour obtenir un bénéfice, s’étend à un nombre suffisamment important pour que les décisions individuelles deviennent ensemble un phénomène social et qu’ainsi la servitude personnelle se diffuse et donne naissance à un régime politique de tyrannie. Les institutions autoritaires sont alors tellement consolidées par le consentement de la servitude volontaire que la liberté n’apparaît plus, laissant au contraire la place à un despotisme qui parait naturel, insurmontable et extérieur aux individus soumis.

Or, pour La Boétie, c’est la liberté qui est naturelle, et non la tyrannie : la soumission n’est qu’une seconde nature, fondée sur l’habitude, celle-ci résultant de l’imagination en se laissant prendre aux mirages des avantages matériels et à l’illusion de participer aux richesses et à la puissance du tyran. C’est en réalité l’effet lointain d’une volonté libre qui choisit de se soumettre.