Conscience de classe et conscience de caste (Point de vue bulgare) 1982

mercredi 17 août 2011, par frank

Conscience de classe et conscience de caste (Point de vue bulgare) 1982

Les travailleurs et les syndicalistes polonais ont été accusés par les communistes, entre autre choses, d’un grand « pêché » : avoir adressé lors de leur premier congrès un appel à la solidarité prolétarienne internationale, aux travailleurs de l’Ouest et à ceux de l’Est. Ce "crime" fut aussitôt âprement dénoncé par le Parti dans les pays de l’Est. Et c’est sans aucun doute une des raisons de la haine actuelle contre les syndicalistes polonais.

Cet appel à la solidarité des travailleurs de l’Est semble avoir eu peu d’échos mais les informations ne nous parviennent que lentement et difficilement. Par contre, il y eut un effet inattendu qui était néanmoins possible et prévisible : la solidarité des partis communistes au pouvoir.

Pendant les quelques mois d’existence des syndicats indépendants polonais, les différentes variantes des partis communistes au pouvoir eurent des attitudes distinctes allant du refus déclaré au rejet nuancé. Actuellement, ils ne cachent pas leur joie, il y a unanimité. C’est la fin d’une menace : le parti tchèque n’a plus peur de la contagion ; il en va de même pour le PC en RDA ; la dynastie des Ceausescu, en dépit de ses allures originales, s’aligne bassement sur l’URSS. Quant à la Ligue yougoslave qui avait fait preuve de certaines sympathies pour "Solidarność"(dont les déclarations d’autogestion s’inscrivaient clans la voie yougoslave), elle a été parmi les premiers à refuser la discussion sur le cas polonais à la conférence de Madrid [des eurocommunistes] (ce qui ruine en partie ce qu’elle avait elle-même contribué â construire à Belgrade !). Ne parlons pas des dirigeants hongrois toujours en proie, en tel cas, aux souvenirs de 1956 ; ni du PC bulgare depuis longtemps frappé de psittacisme moscovite. Le phénomène le plus important est le rapprochement entre Pékin et Moscou, qui en oublient leur différend de plus de 15 ans, si grande est leur anxiété face à la contestation prolétarienne.

On peut juger de la profondeur de la frayeur des PC à travers la presse officielle bulgare : "Au delà de l’atmosphère chargée de haine antisocialiste [...] l’hystérie humaine gronde contre la Pologne et l’URSS [...] pour séparer la Pologne du cœur de la Communauté [socialiste]. [...] il s’est avéré que le facteur le plus important des événements polonais -les forces saines du pays- a été sous-estimé [...], et au moment où les extrémistes tendaient la main insolemment vers le pouvoir, ces forces firent leur devoir, en barrant la route à la contre-révolution." (Otetchestven Front -Front patriotique- 29.01.1982, sous 1a plume de Guéorgui Stoyanov "La tourmente glaciale de l’impérialisme de l’information"). Paradoxalement, on trouve en même temps : "Toute la population progressiste du monde [...] des millions de gens s’inquiètent, s’agitent au sujet du destin de notre planète, des générations actuelles et futures [...], vivrons-nous, vivront-elles dans la paix et la sécurité ? [...] C’est le moment pour les êtres humains de se lancer dans le grand et bon combat pour édifier des barrières infranchissables face aux fauteurs de guerre, afin d’interdire un nouvel Hiroshima sur notre continent. " (Otetchestven Front, 18.11.1982).

On pourrait multiplier les exemples à base de citations du même genre, toutes plus hypocrites et scandaleuses les unes que les autres, pour une oreille occidentale.

En fait, ce vocabulaire est routinier et inséparable du Parti lui-même et de ses buts assignés par Lénine : le socialisme et l’Homme nouveau. Il en découle des consignes, un style des discours, des attitudes figés, intemporels, aussi idéalistes que la morale chrétienne face à la réalité des bûchers de l’inquisition lorsque les catholiques avaient le pouvoir : "En URSS, les gens regardent avec foi leur propre destin. Dans la culture de l’homme soviétique, il n’y a pas de place pour le mysticisme. L’art et la pensée reflètent une société équilibrée dans sa marche vers les progrès techniques et spirituels constants. Les soviétiques n’ont pas de raison de tourner le dos à l’activité sociale et de chercher le salut dans un monde imaginaire." (Noviat Tchovek, L’homme nouveau, du roumain Siméon Oeriou, éd. Bulgare, 1947, p. 212).

On aboutit donc à l’obscurantisme, avec cette différence qu’au moins la religion promettait le paradis, alors que les partis communistes n’octroient que l’exploitation dans le travail, un niveau de vie pénible et la trique comme gage de liberté.

Les événements polonais renforcent donc "l’Internationale des oppresseurs" (Elisée Reclus à la fin d’Évolution, révolution et idéal anarchique) autour de deux pôles.

D’abord, les partis au pouvoir (à l’Est, à Cuba, en Afrique, en Asie) ont condamné "Solidarność", indépendamment de leurs différences superficielles, ce qui montre que l’essentiel pour eux c’est l’identité de leur pouvoir terroriste et antipopulaire fondé sur 1a force. C’est la peur panique que le peuple ne se révolte un jour. C’est la conscience que la caste en place n’est qu’une minorité infime.

Ensuite, le pouvoir et l’État ne sont pas seulement une technique de gestion neutre, un instrument pour libérer mais au contraire ils étouffent la liberté. Dans le même temps ils représentent
aussi une source de privilèges et de richesses avec le plaisir pervers de dominer des millions d’êtres, sans avoir en retour à rendre des comptes.

Un parti au pouvoir -comme en Pologne-peut accepter tous les compromis et les concessions, à condition de ne pas céder le pouvoir, c’est-à-dire le principe léniniste de direction, de dictature. La "théocratie-partocratie" ne peut vivre à l’aise qu’avec la protection des divisions blindées et un contrôle inquisitoriale des citoyens. Cette analyse ne peut faire oublier les profondes similitudes qu’offrent les grands pays capitalistes et leurs ex colonies (Tchad, Salvador, etc.), avec le tableau plus compact des partis communistes au pouvoir.

Dimitrov, 14.03.1982