À propos d’une histoire socialiste libertaire de la Révolution française (extraits) [ou, aussi, démocratie fictive versus démocratie à construire]

jeudi 13 octobre 2011, par Daniel Guérin

À propos d’une histoire socialiste libertaire de la Révolution française (extraits)[ou, aussi, démocratie fictive versus démocratie à construire]

[...] La bourgeoisie révolutionnaire n’avait jamais conclu avec les sans-culottes un contrat aussi précis que le programme du Front populaire de 1935. Elle n’avait jamais inscrit, noir sur blanc, les limites de l’action commune à entreprendre. Au contraire, en déclarant solennellement, comme dit Bakounine, « que tous les hommes sont égaux, tous également appelés à la liberté et à l’humanité », elle avait réveillé les masses populaires de leur sommeil séculaire et avait fait entrer dans leur conscience l’idée qu’elles aussi avaient « droit à l’égalité, à la liberté et à l’humanité ». On avait (hardiment, ou imprudemment), c’est encore Bakounine qui parle, « posé le plus grand problème qui ait jamais été posé dans l’histoire, celui de l’émancipation de l’humanité tout entière (Bakounine, [Œuvres, édition Stock], I, pp. 34, 213.) ».

Quand Saint-Just lança (démagogiquement, à mon avis) la fameuse formule : Le bonheur est une idée neuve en Europe, cette invitation au bonheur, je l’ai souligné, fit frémir d’espérance les opprimés, les « petits (Discours du 3 mars 1794, in [Daniel Guérin, La lutte des classes sous la Première République 1793-1797, Paris, 1946], II, p. 97.) ». De même, en proclamant la souveraineté du peuple, la bourgeoisie avait elle-même incité le peuple à en tirer, par une déduction logique, la notion de démocratie directe (Ibid., I, pp. 23, 27, 28.). Les « bras nus », qui ne pouvaient pas encore être marxistes en 1793, ne croyaient pas faire la révolution bourgeoise, mais la révolution tout court. À l’exemple des travailleurs anglais du xvii, siècle, on les avait entraînés à la lutte au nom des principes généraux les plus beaux, de l’ éternelle justice » sans leur dire qu’au terme leur exploitation serait renforcée et l’absolutisme royal remplacé par celui de la propriété (Bernstein, [Sozialismus und Demokratie in der grossen Englishen Revolution, 1908], pp. 141-143.).

Comment donc, du point de vue des humbles, ne pas appeler « trahison » l’égoïsme rapace avec lequel la bourgeoisie tira un profit exclusif de la Révolution ? La société bourgeoise, souligne Marx, n’a opéré qu’une émancipation « politique », mais non pas l’émancipation humaine (Marx, La question juive, Œuvres philosophiques, éd. Costes, 1, pp. 200-202.). Max Stirner, à son tour, observe : « La Révolution satisfit les uns par ses résultats et laissa les autres insatisfaits, la partie satisfaite c’est le tiers-état... La masse est la partie insatisfaite (L’Unique et sa propriété, 1845, édition S.L.I.M., 1945, p. 174.). » Proudhon, de même, accuse les révolutionnaires de 1793 de n’avoir eu de souci que pour la propriété » et de n’avoir point songé « au travail » et il reproche à la Révolution de n’avoir point affranchi le peuple, mais de l’avoir seulement « changé de misère (Proudhon, Idée générale de la révolution au XIX siècle, 1851, Œuvres complètes Stock, pp. 94, 153, 233.) ». Après lui, Bakounine observe que « la bourgeoisie... est devenue tout naturellement à son tour la classe privilégiée, exploitante, oppressive ». Et il précise, avec une remarquable sûreté d’information : « Cette partie de la classe bourgeoise... s’était enrichie par l’achat des biens nationaux, par les fournitures de la guerre et par le maniement des fonds publics, profitant de la misère publique et de la banqueroute elle-même pour grossir leur (sic) poche. » Bakounine insiste sur le fait que c’est très consciemment que la bourgeoisie révolutionnaire traita ainsi l’avant-garde populaire : « Avant même que les travailleurs eussent compris que les bourgeois étaient leurs ennemis naturels... les bourgeois étaient déjà arrivés à la conscience de cet antagonisme fatal (Bakounine, op. cit., V, p 330 ; I, p. 210 ; V, p. 332.). »

Cet avis est, d’ailleurs, partagé par plusieurs de mes critiques. M. Merleau-Ponty admet qu’au sein du Comité de Salut Public « on peut discerner déjà des intérêts bourgeois qui s’autonomisent ». Il ajoute : il ne s’agit pas là d’une conjecture. La manœuvre est consciente et apparaît en clair... Cambon est un représentant de la bourgeoisie nouvelle, non pas « objectivement » et en dépit de ses intentions, mais très délibérément... Personne ne peut contester, donc, l’équivoque de la Révolution française (Merleau-Ponty, Les aventures de la dialectique, 1955, pp. 284, 297.) ». [...]

Jeunesse du socialisme libertaire extrait de « Controverses à propos d’une histoire socialiste libertaire de la Révolution française » (pp...145-146).