Occuper le Futur Noam Chomsky

dimanche 15 janvier 2012, par Chomsky Noam

Occuper le Futur

Noam Chomsky In These Times, 01.11.11

(Cet article est adapté de la causerie de Noam Chomsky au campement d’Occupy Boston sur la Dewey Square le 22 octobre. Il a parlé dans le cadre de la série de conférences pour commémorer la mémoire de Howard Zinn tenue par Occupy Boston sur le site Free University. Zinn était historien, militant et auteur de Une Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 a nos jours)

Faire une conférence en souvenir de Howard Zinn est une expérience aigre douce pour moi. Je regrette qu’il ne soit pas ici pour prendre part au mouvement et le tonifier ce qui aurait été le rêve de sa vie. En fait, il a posé bien de jalons de ce mouvement.

Si les liens et les associations actuels durant ces événements remarquables peuvent être prolongés au cours de la longue période difficile qui va venir- les victoires ne viennent pas vite - les protestations d’Occupy pourraient marquer un moment significatif dans l’histoire étatsunienne.

Je n’ai jamais rien vu de similaire au mouvement Occupy tant par son échelle que son caractère, aux États-Unis et dans le monde entier. Les avant-postes d’Occupy tentent de créer des communautés de coopération qui pourrait bien être la base pour ce genre d’organisations durables nécessaires pour surmonter les obstacles à venir et le retour de bâton prévisible.

Dire que le mouvement Occupy est sans précédent semble appropriée car il s’agit d’une ère sans pareil, et pas seulement en ce moment, mais depuis les années 1970.

Les années 1970 ont marqué un tournant pour les États-Unis. Depuis la création de ce pays, il a été une société en développement, pas toujours de manière très jolie, mais avec un progrès général vers l’industrialisation et la richesse.

Même dans les heures sombres, l’espoir était que le progrès continuerait. Je suis assez âgé pour me souvenir de la Grande Dépression. Vers le milieu des années 1930, même si la situation était objectivement beaucoup plus sévère qu’aujourd’hui, l’esprit était très différent.

Un mouvement ouvrier militant était en voie d’organisation - le CIO (Congress of Industrial Organizations) et d’autres - et les travailleurs lançaient des grèves, une étape juste avant de prendre le contrôle des usines et les faire fonctionner eux-mêmes.

Sous la pression populaire, la législation du New Deal a été adoptée. Le sentiment dominant était que nous allions sortir de la période difficile.

Maintenant, il y a un sentiment de désespoir, parfois d’abandon. Ceci est tout à fait nouveau dans notre histoire. Durant les années 1930, les travailleurs pouvaient prévoir qu’il y aurait un retour de l’emploi. Aujourd’hui, si vous êtes un travailleur dans le secteur de la production, avec un chômage pratiquement à des niveaux de crise, vous savez que ces emplois peuvent disparaître à jamais si les politiques actuelles persistent.

Ce changement des perspectives nord-américaines a évolué depuis les années 1970. C’est un renversement, plusieurs siècles d’industrialisation sont devenus la désindustrialisation. Bien sûr, la production continue, mais à l’étranger, ce qui est très rentable, mais mauvais pour la population active ici.

L’économie a réorienté le financement. Les institutions financières se sont considérablement accrues. Un cercle vicieux entre la finance et la politique s’est accéléré. La richesse se concentrée de plus en plus dans le secteur financier. Les politiciens, face à la hausse du coût de leurs campagnes, dépendent toujours plus profondément des poches des riches bailleurs de fonds.

Et les politiciens les ont récompensés par des politiques favorables à Wall Street : la déréglementation, les réformes fiscales, l’assouplissement des règles de direction d’entreprise, ce qui a intensifié le cercle vicieux. L’effondrement était inévitable. En 2008, le gouvernement, une fois de plus, est venu à la rescousse des firmes de Wall Street sans doute trop grandes pour échouer, avec des dirigeants trop gros pour être incarcérer.

Aujourd’hui, pour le dixième du 1 % de la population qui a bénéficié le plus de ces décennies de cupidité et de tromperie, tout est chouette.

En 2005, Citigroup - qui, soit dit en passant, a été maintes fois sauvé par des aides du gouvernement - voyait les riches comme une opportunité de croissance. La banque a publié une brochure pour les investisseurs qui les a exhortés à placer leur argent dans quelque chose appelé l’Index de Plutonomie, qui identifiait les actions des entreprises implantées dans le marché de luxe.

" Le monde est diviser en deux blocs" - la plutonomie et le reste, résumait Citigroup. "Les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada sont les principales plutonomies, des économies basées sur les plus riches."

Les non-riches sont parfois appelé le "précariat", les personnes qui mènent une existence précaire à la périphérie de la société. La "périphérie", cependant, est devenue une partie substantielle de la population aux États-Unis et d’ailleurs.

Nous avons donc la plutonomie et le précariat : le 1 % et les 99 %, comme Occupy le voit. Les chiffres ne sont pas authentiques, mais l’image est exacte.

Le renversement historique de la confiance des gens en l’avenir est un reflet de tendances qui pourrait devenir irréversible. Les protestations d’Occupy sont la première grande réaction populaire qui pourrait changer la dynamique.

J’ai laissé de côté les questions intérieures. Mais deux développements dangereux sur le plan obscurcissent tout le reste.

Pour la première fois dans l’histoire humaine, il y a de véritables menaces pour la survie de l’espèce humaine. Depuis 1945, nous avons eu des armes nucléaires, et ça paraît un miracle que nous y ayons survécu. Mais les politiques de l’administration Obama et de ses alliés encouragent l’escalade.

L’autre menace, bien sûr, est une catastrophe environnementale. Pratiquement tous les pays dans le monde ont pris des mesures pour faire quelque chose. Les États-Unis prennent des mesures en marche arrière. Un système de propagande, appuyé ouvertement par les milieux d’affaires, déclare que le changement climatique est un canular des libéraux : pourquoi prêter attention à ces scientistes ?

Si cette intransigeance continue dans le pays le plus riche, le plus puissant au monde, la catastrophe ne pourra pas être évitée.

Il faut faire quelque chose, de façon disciplinée et prolongée, et vite. Ce ne sera pas facile à mettre en place. Il y aura des difficultés et des échecs, c’est inévitable. Mais à moins que le processus qui a lieu ici et ailleurs dans le pays et dans le monde continue à avancer et s’il devient une grande force dans la société et la politique, les chances d’arriver à un avenir décent sont sombres.

On ne peut pas lancer des initiatives importantes, sans une base populaire grande et active. Il est nécessaire de parcourir le pays et d’aider les gens à comprendre ce que le mouvement Occupy est en marche, ce que les gens eux-mêmes peuvent fairer aussi et quelles sont les conséquences si on ne fait faire.

Organiser une telle base implique éduquer et militer. L’éducation ne signifie pas dire aux gens ce qu’ils doivent croire, cela signifie apprendre d’eux et avec eux.

Karl Marx a dit : « La tâche n’est pas seulement de comprendre le monde mais de le changer." Une variante à garder à l’esprit est que si vous voulez changer le monde, vous feriez mieux d’essayer de le comprendre. Cela ne veut pas dire écouter une causerie ou lire un livre, encore que ce soit parfois utile parfois. On apprend en participant. On apprend des autres. On apprend des gens qu’on cherche à organiser. Nous avons tous à gagner la compréhension et l’expérience pour formuler et mettre en œuvre des idées.

L’aspect le plus passionnant du mouvement Occupy est la construction de liens qui prennent corps un peu partout. S’ils peuvent être maintenus et élargis, Occupy peut conduire à des efforts soutenus pour placer la société sur une voie plus humaine.

[l’original anglais est sur ce site]