Ossip Tsébry

Souvenirs d’un partisan makhnoviste

Ukraine 1917-1921

mercredi 23 février 2005, par Ossip Tsébry

Diélo trouda - Probouzdénié, New-York, n°31, décembre 1949, pp. 17-19, et n° 32, mars avril 1950, pp. 13-14.

Souvenirs d’un partisan makhnoviste

Ukraine 1917 - 1921

JPEG - 43 ko

Le village de Tartaki, composé de 220 feux, est disposé sur la berge d’un affluent du Boug. Situé à deux kilomètres de Jmérinka, il en est séparé par la forêt du seigneur local et isolé par la rivière et la forêt communale. Légèrement en dehors du village, le domaine seigneurial P. Ralli, consacré à l’agriculture, s’étendait avant 1917 sur près de l.600 ha ; il était dirigé par un intendant et ses auxiliaires. Mon père, Vassily Grigoriévitch, jouissait d’une bonne réputation auprès de la population du village et de la région. Il était estimé et aimé autant pour ses conseils avisés que pour l’habitude qu’il avait d’aider tout un chacun se trouvant en difficulté ou dans le malheur. Le comptoir public de vins et d’alcool avait été fermé sur sa requête et remplacé par une coopérative de consommation.Par ailleurs, il était très fort physiquement et arborait une splendide barbe, ce qui lui avait valu d’être proposé par le district de Braïlovsky et son commissaire au poste de syndic du district. Mon père avait alors répondu qu’il n’avait aucun désir d’occuper une haute responsabilité, ne voulant ni dominer autrui, ni être dominé par qui que ce soit. Par la suite, j’appris qu’il avait effectué son service militaire dans un régiment de Petrograd, oô il avait subi l’influence d’un soldat de première classe, engagé volontaireet de convictions anarchistes bakouniniennes, qui s’était occupé pendant son temps libre à instruire ses camarades-soldats dont mon père. En même temps que l’instruction, cet anarchiste avait propagé, avec prudence, ses idées. Lors de la révolution de 1917, les paysans locaux se jetèrent sur les terres seigneuriales tant attendues. Ils se mirent à tout piller, incendier et détruire. En une semaine, la plupart des domaines de la région furent réduits en cendres. Lors du partage des terres, il y eut même une grande confusion et des bagarres. Au village de Tartaki, il en fut autrement : une assemblée générale fut réunie et un meneur, mon père, fut choisi en son sein. Il s’adressa immédiatement à l’assemblée :" Que devons-nous entreprendre et comment allons-nous nous comporter à l’égard du domaine seigneurial local ? " Selon lui, s’il fallait se conduire comme dans les villages voisins, en anéantissant tout et en criant que tout était à nous, cela n’aurait aucun sens. Si tout est à nous, alors il nous faut le conserver tel quel, puis le cultiver ensemble, ce qui sera source de profit pour tous. Il y eut de longues discussions, puis il fut décidé de cultiver collectivement le domaine. L’assemblée élut quatre aides pour assister Vassily Grigoriévitch.Ils allèrent tous les cinq trouver l’intendant et ses aides et les invitèrent à quitter les lieux dans un délai de deux jours. Puis, sur la base des décisions prises par l’assemblée générale, ils rassemblèrent les ouvriers agricoles du domaine et Vassily Grigoriévitch leur expliqua que tous ceux qui le désiraient pouvaient rester travailler et vivre au domaine : ils seraient accueillis avec satisfaction par la commune ; par contre, ceux qui ne le désiraient pas pouvaient foutre le camp avec les larbins du seigneur, ce dans un délai de deux jours. Presque tous les ouvriers acceptèrent avec joie de rester. Au début de l’année 1918, l’armée austro-hongro-allemande occupa l’Ukraine. Les gros propriétaires terriens et les anciens dignitaires, l’hetman Skoropadsky en tête, apparurent à sa suite. Ces satrapes se mirent avec zèle au travail : une grande arméepunitive de quarante mille hommes fut formée. Elle installa à Vinnitsa son principal Etat-major, ayant pour tâche de contrôler la province de Podolie. L’intendant général du domaine Braïlovsky revint également. Comme sa demeure avait été dévastée, il s’installa au palais du seigneur P. Ralli, conservé en parfait état par les habitants du district dans le but de le transformer en lycée. Cet intendant général, Ivanovsky, réclama qu’on mît à sa disposition l 50 gendarmes. Il convoqua les koulaks locaux qui lui apprirent les noms des responsables de la dévastation de treize grosses propriétés, à l’exception du village de Tartaki, lequel avait conservé sans dégâts le domaine seigneurial, mis en exploitation collective. Ivanovsky connaissait bien le meneur de Tartaki, Vassily Grigoriévitch, paysan rebelle mais honnête travailleur. Il vint le trouver en compagnie de son détachement punitif. "Vassily Grigoriévitch, où se trouve donc l’intendant ? demanda-t-il. - L’assemblée du village l’a invité, lui et ses aides, à s’éloigner. Ils sont partis, quant à savoir où, je ne peux le dire, répondit mon père. - Vassily Grigoriévitch, je suis très heureux que le domaine n’ait pas été saccagé, et je souhaite qu’il continue à être exploité collectivement par la commune, laquelle touchera le tiers de la récolte." Dans les autres villages, lvanovsky se donna à coeur joie dans la répression : il fit fouetter à coups de schlague les paysans rebelles et commit toutes sortes d’exactions, à tel point que les gens s’enfuirent en masse dans les forêts. Peu après la visite d’lvanovsky, mon père alla visiter son parrain, employé à Jmérinka dans les chemins de fer. Il apprit de lui qu’un wagon de munitions russes se trouvait sur une voie de garage de la gare, cela sans que le commandement allemand en ait été informé."Si les villageois souhaitent disposer d’armement, lui déclara son parrain, nous les cheminots, nous pouvons vous aider pour cette bonne cause." Le soir même, ils assistèrent ensemble à la réunion du comité révolutionnaire des cheminots de la ville. Il y fut décidé que Vassily Grigoriévitch se chargerait de réunir des hommes de son village et des villages avoisinants afin de transporter nuitamment les armes disponibles. Dans la forêt communale de Tartaki, à un kilomètre du village, se trouvait un immense ravin comportant de nombreuses cavernes ayant servi jadis à abriter des partisans slaves en lutte contre les Turcs. Vassily Grigoriévitch prit avec lui trois maçons et alla inspecter ces cavernes, afin d’y aménager des caches pour les armes. Une assemblée de toute la commune eut lieu le soir suivant ; quatre-vingts volontaires y furent désignés pour assurer l’autodéfense de la commune. Ceux-ci m’élurent commandant du détachement. Le dirigeant de la commune, Vassily Grigoriévitch, décida d’envoyer quatre membres de notre détachement d’autodéfense faire le tour des villages avoisinants, en proposant aux gens sûrs de se rassembler en secret, le soir suivant, au Ravin Sec. Le lendemain, nous avertîmes les cheminots que nos gens seraient à l’endroit convenu le jour dit, au nombre de cinq cents. Arrivés à Jmérinka, nous nous mêmes tous au travail et, au cours de la nuit, nous transport‚mes dans les cavernes près de mille fusils, dix mitrailleuses, cent révolvers, deux cents grenades à main et vingt mille cartouches.Un détachement armé de deux cents hommes fut mis sur pied dans le but d’opérer des raids nocturnes sur Jmérinka, avant de se disperser au matin, ses membres continuant à assumer leur part de travail au sein de la commune. Sous la direction de Vassily Grigoriévitch, cinq autres détachements de partisans furent constitués dans les villages avoisinants : ceux de Slomaki, Lioudavka, Gamarnia et Krivoï-rog.Chacun d’entre eux compta près de cent cinquante volontaires, placés sous le commandement d’un combattant détaché.Chaque détachement devait agir en toute indépendance, mais, en cas d’événement important, sur directive de Vassily Grigoriévitch, tous les cinq détachements fusionnaient sous son commandement. Tous ces détachements s’armaient avec le stock des "Grottes", il fut d’ailleurs aménagé aussi un hôpital. Ils n’agissaient que la nuit, en attaquant les convois de troupes et de produits évacués en Allemagne qui étaient anéantis et récupérés. Ils attaquaient également la garnison de Jmérinka et la Varda de l’Hetman, avant de se disperser le matin dans leurs foyers. Au moment de la moisson du blé, les partisans emmenèrent avec eux des mitrailleuses qu’ils dissimulèrent au milieu des épis. Des petits détachements de la Varta ou d’occupants austro-hongro-allemands vinrent à passer à proximité des champs ; les partisans leur tendirent des embuscades et, par le feu nourri et soudain de leurs mitrailleuses, ils les fauchèrent tous. A chaque fois, ils allèrent trouver aussitôt le ommandement local de ces troupes, en les informant que des partisans inconnus, venus de la forêt, avaient décimé l’un de ces détachements, non loin de leur village ou hameau, et indiquaient une fausse direction prise soi-disant par ces partisans fictifs. Les villageois éloignaient ainsi les soupçons d’eux. Un jour, peu avant le battage du blé, l’intendant général lvanovsky et Koumanovsky, le commandant de son détachement punitif, furent tués au moment du dîner, à coups de grenades, dans leur palais. Tout le blé avait été ramassé en meules et il fallait maintenant le battre, alors que la batteuse avait été démontée, son tambour devant être réparé. En outre, c’était la seule batteuse -celle de Tartaki- à avoir échappé, en 1917, à la destruction générale des treize fermes avoisinantes. Les villages de la région se retrouvèrent en très mauvaise posture, pourquoi ?Parce que, non seulement leurs fermes seigneuriales avaient été brûlées, mais le bétail et les basses-cours avaient été également anéantis.Comment cela s’était-il passé ?De la manière la plus simple : celui qui était le plus fort et qui avait des fils pour l’aider s’était emparé des meilleures bêtes et terres de la ferme seigneuriale. Bien évidemment, c’étaient pour la plupart des koulaks, tandis que les bédniakis (paysans pauvres) ne purent recueillir que des miettes. Ou bien lorsqu’un bédniak avait pu emmener par exemple un veau, il n’avait en général pas de quoi le nourrir, ni d’enclos pour le garder ; il ne lui restait qu’à le tuer et à le manger.Par ailleurs, il avait reçu la plupart du temps un lopin de terre très mal situé et ne disposait pas des instruments nécessaires pour le cultiver. Aussi, très souvent, il en arrivait à demander au koulak de labourer sa terre, en échange de quoi il s’engageait à travailler avec sa famille pour lui. Ce sont surtout ces koulaks qui accueillirent le plus aimablement Ivanovsky, l’intendant général, à son retour, et qui lui dénoncèrent les bédniakis, responsables à leurs yeux de tous les maux. Ceux-ci durent payer très cherces accusations, parfois même de leur tête. Tous ces villages voisins regrettèrent beaucoup, par la suite, de ne pas avoir agi comme à Tartaki, où tous avaient de quoi manger et se vêtir, sans pour autant compter de koulaks ni de bédniakis. Mon père se posait régulièrement la question : "Où sont les anarchistes intellectuels ? ". A ses yeux, il était vraiment indispensable de disposer de deux à trois anarchistes propagandistes dans une ville aussi centrale que Jmérinka, et pourtant il n’y en avait aucun. Dans toute la province de Podolie, j’étais le seul à avoir quelque lumière sur l’anarchisme, lequel m’avait été d’ailleurs dispensé par mon père. La lutte contre 1’Hetman et les Polonais.En octobre 1918, sur l’ordre de l’Hetman Skoropadsky, une armée ukrainienne de la Mer Noire commença à se former, son principal Etat-major s’installa à la caserne de Lissaya Gora, dans la ville de Berditchev. Cette armée devait être composée de "volontaires" , mais ceux-ci avaient fui dans les forêts pour échapper aux détachements punitifs des régions de Jmérinka, Vinnitsa et Berditchev. Malgré tout, en deux semaines, à la fin octobre, plus de cinquante mille hommes furent assemblés. La majorité d’entre eux vinrent avec leurs propres armes et provisions. Parmi les officiers, plus de la moitié sympathisaient avec lapolitique de Pétlioura et de Vinnitchenko (leaders nationalistes ukrainiens. NdT). En ce qui concerne la masse, elle était prête à s’allier même avec le diable, pourvu qu’il chasse du pays les occupants austro-hongro-allemands et les argousins de Skoropadsky. Début novembre, celui-ci fut prévenu que cette armée de la Mer Noire était peu sûre ; il donna aussitôt de Kiev l’ordre de la dissoudre.A Berditchev, l’armée reçut l’ordre le soir, exécutoire pour le lendemain matin. Profitant de ce délai, l’arméeukrainienne attaqua, sous le commandement d’officiers pétliouriens, au cours de la nuit, la garnison des occupants austro-hongro-allemands, la désarma, s’empara de l’artillerie de Lissaya Gora et décida de marcher au matin sur Vinnitsa, pour y affronter le corps punitif de quarante mille hommes qui s’y trouvait. La même nuit, Vassily Grigoriévitch fut mis au courant des événements par un envoyé spécial de Berditchev. A deux heures du matin, le tocsin sonna l’alarme à Tartaki et, une heure plus tard, cinq détachements étaient assemblés, prêts à partir. Mon père déclara qu’au matin une Armée Révolutionnaire allait marcher contre les occupants et leur fantoche Skoropadsky, et proposa à tous les volontaires d’aller s’unir sous son commandement à cette Armée Révolutionnaire, à Berditchev. Presque tous exprimèrent ce désir. On me désigna comme dirigeant provisoire de la commune de Tartaki, à la tête d’un détachement de cent hommes restés pour garder le village. A l’aube, à la tête d’un détachement de six cent cinquante hommes, Vassily Grigoriévitch se dirigea vers Vinnitsa, où il se joignit à l’Armée Révolutionnaire et participa à la bataille qui vit la défaite des quarante mille hommes du détachement punitif. Après cette première victoire, l’Armée Révolutionnaire marcha sur Kiev, à proximité de laquelle un nouveau détachement de nationalistes galiciens se joignit à elle. Vassily Grigoriévitch déclara alors aux siens : " C’est ici que devraient se trouver en ce moment les anarchistes propagandistes, car il est possible de tout faire avec cette masse. " Bien entendu, Pétlioura et Vinnitchenko tirèrent profit de la situation et gagnèrent la masse à leur cause. Les bolcheviks ne sommeillèrent pas non plus et menèrent une propagande effrénée. En parvenant aux abords de Kiev , la masse fut bientôt convaincue que Pétlioura n’était pas bien différent de Skoropadsky. Après la prise de Kiev, le conflit avec les bolcheviks provoqua la division de l’Armée Révolutionnaire en trois parties : les uns rejoignirent les bolcheviks, les autres regagnèrent leurs foyers , enfin les koulaks et les éléments bourgeois restèrent avec Pétlioura. A la mi-janvier 1919, Vassily Grigoriévitch revint avec ses hommes à Tartaki. A l’assemblée qui suivit, il déclara que le détachement avait rempli son rôle : " Nous avons chassé le pire ennemi du peuple laborieux et maintenant nous allons pouvoir nous consacrer à un travail paisible, du moins tant qu’un nouvel ennemi apparaisse. " Celui-ci ne tarda pas à faire son apparition sous les traits des dénikiens. Des combats s’ensuivirent, puis le calme revint. Pendant tout ce temps, le blé fut moissonné et battu, puis réparti également entre tous. Vers la fin de l’année 1919, les bolcheviks apparurent dans la région de Jmérinka et,sans trop se faire remarquer, menèrent une intense propagande : " Il n’y a que les bolcheviks qui peuvent donner au peuple le paradis terrestre ! C’est seulement sous leur pouvoir que les propriétaires terriens et leurs mercenaires n’oseront plus réapparaître en Ukraine". Bref, ils promirent beaucoup. Les paysans, quant à eux, raisonnèrent ainsi :"Ceux-là nous promettent la même chose que les pétliouriens, et qu’avons-nous obtenu de ces derniers ? La terre n’appartenait plus aux seigneurs, mais à l’Etat. Pour l’instant, nous allons continuer tranquillement à travailler et à vivre notre vie ; quant à ces parasites, ils n’ont qu’à tous crever. " Début 1920, les Polonais apparurent à leur tour, Pilsudsky en tête, accompagné de son "ami" Pétlioura. Ayant occupé l’Ukraine, les Polonais répétèrent sans cesse à la population : ," Cette région appartient entièrement à la Pologne et vous, les moujiks russes, vous allez travailler pour nous. "La population accueillit sereinement ce discours et examina avec soin l’équipement français de ces troupes, En automne 1920, les armées polono-pétliouriennes s’enfuirent en pleine panique, chassées bien entendu par les partisans des campagnes, lesquels offrirent ainsi la possibilité aux bolcheviks d’occuper Kiev, Vinnitsa, Jmérinka et toute la province de Podolie. Vassily Grigoriévitch décida alors de m’envoyer avec un petit détachement à l’aide des makhnovistes. Lorsque je lui fis mes adieux, il me dit, les larmes aux yeux, que le mouvement makhnoviste ne parviendrait pas à résister, car nos hommes ne se doutaient pas encore de ce que leur réservaient les bolcheviks.

La lutte contre les bolcheviks et la tentative de se joindre à l’armée makhnoviste

Le détachement de partisans de Tartaki passa par le village de Yarochenkoï, des volontaires locaux le renforcèrent, lui donnant un effectif de 350 hommes. Il s’appela désormais " Détachement combattant anarcho makhnoviste ". Son commandant devint le camarade Korchoun (pseudonyme), le camarade Matchouliak lui fut adjoint, et Bali en fut le greffier. Fin août 1920, le détachement se dirigea vers Kharkov, ayant appris que le noyau central de l’armée makhnoviste s’y trouvait. Le détachement se donna pour but de se frayer un passage pour se joindre à l’armée makhnoviste. Stationnés au village Dachevo, les éclaireurs nous apprirent qu’un bataillon d’infanterie bolchevik approchait de la localité. Nous nous disposâmes immédiatement à la lisière de la forêt du village, au-dessus de la route qui y menait. Une pluie fine tombait. À l’approche de l’infanterie bolchevique, les fusils et mitrailleuses crépitèrent, la mettant en déroute. Les partisans attaquèrent à la baïonnette, puis l’obscurité naissante empêchant de s’y reconnaître , nous rompâmes l’engagement et gagnâmes le village de Tarrasch. Trempés et épuisés, nous nous comptâmes au petit matin : il y avait douze disparus et dix blessés. Korchoun envoya un éclaireur sur les lieux du combat nocturne. Lorsqu’ils apprirent que notre détachement était makhnoviste, les paysans locaux en furent très contents et se chargèrent immédiatement de recueillir les blessés, répartis dansplusieurs foyers. Tout le district était profondément hostile aux bolcheviks.Poursuivant sa route, le détachement désarma les miliciens du village Piatigory. La population locale lui réserva le meilleur accueil. Korchoun décida de passer l’hiver au village de Tétiev , fortifié pour l’occasion. Les combattants furent répartis parmi les foyers du lieu ; ils devaient les aider dans leurs travaux et, en cas d’alerte, se rassembler immédiatement à un endroit convenu pour affronter l’ennemi. Treize petits villages furent ainsi organisés, ayant chacun son détachement et son commandant. Un détachement rouge de cinq cents hommes vint à passer ; tous les détachements de partisans du lieu fondirent sur lui, l’encerclèrent et l’anéantirent en une demi-heure. Les bolcheviks n’avaient d’ailleurs pas le temps de réprimer les paysansrebelles, car ils avaient à affronter en permanence la Grande armée de Nestor Makhno, ainsi que les nombreux détachements de partisans. Korchoun parvint à établir la liaison avec l’Etat-major central de Makhno ; on lui transmit l’instruction suivante : "Tous les détachements qui se réclament de moi doivent agir en complète indépendance. Vous n’êtes pas isolés, de nombreux autres détachements luttent dans toute l’Ukraine. Le moment viendra où nous nous réunirons tous en une seule grande armée et alors nous vaincrons l ’ennemi. Pendant tout l’hiver, les bolcheviks tentèrent d’inquiéter les partisans retranchés à Tétiev, mais à chaque fois ils furent repoussés avec de lourdes pertes. Au printemps 1921, groupant cinq cents combattants, notre détachement se dirigea vers Znamenka. Sur sa route, il dut affronter à de nombreuses reprises des unités rouges et subit en conséquence de sérieuses pertes. À la fin de l’été, nous rejoignîmes le détachement makhnoviste de Bélach, à Tatievka, qui fut bientôt défait à Znamenka. Avec deux compagnons, je passai en Pologne, puis en Autriche et en Yougoslavie, enfin en France.

Ossip Tsébry

Diélo trouda - Probouzdénié, New-York, n°31, décembre 1949, pp. 17-19, et n° 32, mars avril 1950, pp. 13-14.