Cuba, révolution dans la révolution

dimanche 3 juin 2012, par frank

Cuba, révolution dans la révolution

Chueca Miguel, Negrete Karel, Pinós Daniel Cuba, révolution dans la révolution, Paris éd. CNT RP, 2012, 325 p. 18 euros

Abondamment illustré, fortement documenté, le livre s’ouvre et se ferme sur deux contributions de Cubains de la revue Iztok, revue libertaire sur les pays de l’Est, dans les années 1980. Un hommage au passage sur la capacité anarchiste d’analyse des sociétés du socialisme réel (ou scientifique) bien avant que la majorité des léninistes voient imploser l’échafaudage de « l’invincibilité de la direction bolchévique » (avant-dernière phrase et citation de Staline, Histoire du PC de l’URSS en russe, 1939, réédition de 1945, p. 346).

Cuba, visiblement suit la voie chinoise et vietnamienne (copie conforme de la Yougoslavie de Tito de 1950-1980) : pénétration en masse des multinationales et direction souple et rigide du Comité central du PC. Cela explique le plan de création terrains de golf et les cultures transgéniques, en symbiose avec le licenciement de plusieurs centaines de milliers de travailleurs et la pseudo liberté d’ouvrir des petites entreprises privées (le carcan bureaucratique et impositif encourageant en fait le travail au noir).

Le passé est synthétisé par le muselage rapide des syndicats et des oppositions sur les lieux de travail, le bannissement des homosexuels et d’autres opposants. Son essence est bien exposé par « le vieux précepte identitaire de la culture juridique criolla [typiquement cubaine] : la ley se acata pero no se cumple [on respecte la loi mais on ne l’applique pas] (p. 197). Je ne suis pas d’accord dans la mesure où la vie quotidienne des travailleurs bulgares (si proche de leurs frères soviétiques) sous le socialisme léniniste réel fonctionnait sur la même constatation, bien ressenti par ma nièce qui à l’âge de douze ans, en 1966, expliquait « Quand je serais grande je me marierai avec un communiste ayant une voiture. » Sage remarque de cette sociologue en herbe sur le fossé séparant les lampistes de la bourgeoisie rouge.

Les contestataires qui s’expriment dans « Observatorio Crítico » regroupent des libertaires, des écologistes, des artistes, des pédagogues et des communistes contestataires. Il s’en suit une richesse de positions : la dénonciation du racisme anti noir et la revendication d’une confrérie d’origine africaine pour aider les opprimés quelle que soit le couleur de leur peau (peut-être une influence de la culture malienne du XIII siècle de l’abolition de l’esclavage et de la guerre contre les esclavagistes). La défense de la chanson de protestation, l’opposition à un néo libéralisme à la sauce des Cubains de l’exil. La revendication de l’autogestion, comme Pedro Campos Santos (p. 207), reprise plus tard par le PC cubain, dans le sens que le PC de l’URSS donnait au mot en russe (une vague autonomie locale, ets assez conforme à l’équivalent du « self-governement » de l’empire britannique à la fin du XIX siècle). Le mot autogestion recouvre une vision plus horizontaliste pour Dmitri Prieto Samsónov (p.211) et c’est une quête (pp. 276-277) pour Karel Negrete.

André Bernard dans Chroniques de la désobéissance et autres textes (Lyon, 2012, 279 p., 16 euros) donne un extrait essentiel d’un dialogue avec Karel Negrete et Daniel Pinós. La violence ce n’est pas notre moyen de lutte pour combattre un pouvoir qui, depuis notre enfance, nous rabâche que nous sommes les héritiers des guérilleros, des héros de la patrie. Il est évident qu’afin de transformer les choses, nous n’allons pas reproduire le modèle insurrectionnaliste de Fidel ou du Che. Si nous tentions de prendre les armes aujourd’hui, nous serions impitoyablement réprimés et condamnés à mort. Ce n’est que par le débat d’idées, avec des méthodes non violentes que nous y parviendrons.

La présentation du livre et l’intéressant débat qui s’en suivit sont sur ce lien :
http://www.dailymotion.com/video/xr6b4w_cuba-revolution-dans-la-revolution_news

Un livre riche et profondément actuel.

Frank Mintz, 03.06.12