Sur la foi

mardi 26 juin 2012, par Conde Carmen

La foi peut avoir avoir bien des visages.

C’est pour cela qu’à un poème de 1937 dans l’Espagne révolutionnaire, j’ai ajouté des citations de la France de 1966.

Savoir raison garder est un dicton français que je trouve souvent mal appliqué en général en France.

Heureusement des camarades de tout bord le pratiquent quand même en se méfiant des appareils -grands ou petits-.

Frank, 26.06.12

Sur la foi

Croire c’est créer. Sans foi, sans ferveur, on ne construit pas et on ne détruit pas. Ne pas avoir de foi est un état tragique, un échec de l’être ; et l’être qui estime ses traits fondamentaux, vitaux et vitalisants, ne peut se lancer dans une vie sans fond et sans forme, celle qui est dépourvue de foi. Il faut remplir d’impétuosité l’esprit de celui qui croit. Il faut transmettre la Foi à celui qui est tombé, usé qu’il était d’excès de vie intérieure ou de par l’usure de sa vie extérieure !

Qu’est-ce que nous appelons la foi ? C’est la merveilleuse circonstance spirituelle qui rend capable de création. C’est par elle que le corps qui se tord de douleur sur le sable bouillonnant se dépasse, avance et se redresse. L’être naît avec un penchant spécifique vers la foi ou le pessimisme. Il est des racines ancestrales qui figent des positions a priori ; mais la science, la scientifique biologiste et celle de l’esprit, délivrent presque l’être de ses chaînes en le plaçant dans la disposition de croire et de faire. Quand des individus surgissent sans stimulation intense, limités par leur propre poids, c’est chez les croyants, les illuminés que vit, que réside la responsabilité de ceux qui apprennent à avancer, à s’enflammer, à s’élever à chaque minute au-dessus de leur négativité instinctive.

C’est par la foi que nous trouvons l’Idée qui revêt tout de la douceur de la fleur. Et le sacrifice, la douleur, et cette braise qu’est le cœur pris entre des glaçons aigus d’incompréhensions, d’intolérances, deviennent une douce eau d’où émane la plus belle lumière.

Sans la foi, il manquera à tous les paysages que nous montre l’existence le strict contour de notre âme. Nous marcherons alors à la traîne des journées avec le même air douloureux que nous aurions si nous suivions un bœuf très pesant, car c’est ainsi qu’est le Temps du pessimisme.

C’est contre la négation, la destruction, l’absurdité de ne pas croire que j’élève ma foi de cyclope, ma foi de siècles, mon sang en soi délirant.

Donnons pour la foi toute la vigueur vitale ; et répondons à la foi des frères par toute la plus grande importance que possède la vérité. Toute la responsabilité est égale pour tous et pour chacun. Si une personne n’a pas la foi, à quoi bon en vouloir pour moi ? Il faut la transvaser ardemment !

C’est comme cela, cela sera lorsque ce feu où je brûle me fera colonne soutenant un univers définitif.

Que personne n’élude son devoir vis-à-vis de la foi. Il faut croire. Personne ne peut et ne doit vivre sans foi.

Carmen CONDE 1907-1996 *

Périodique Mujeres Libres, XI mes de la Revolución [juin 1937], n° 9, p. 3.

*) [poétesse connue...] La guerre rapproche Carmen Conde de la Revue anarchiste Mujeres Libres, qui publia successivement des collaborations sous forme d’articles, de poèmes et une brève oeuvre théâtrale. Elle signa de son propre nom, par ses initiales C.C. ou le pseudonyme de Florentina. C’est sous ce prénom que débuta sa collaboration, dans le numéro 3, avec l’article intitulé "Sobre el delito de la obediencia [Su le délit de l’obéissance] ", puis, dans le numéro 9, son article "Sobre la fe [Sur la foi]". Les poèmes édités étaient "El mundo empieza fuera del mundo [Le monde commence hors du monde]" (n° 10), "A los niños que muèrent en la guerra [Aux enfants qui meurent à la guerre]" (n° 11) et "Poema del aire de la guerra" [Poème du souffle de la guerre] (n° 12). La petite oeuvre théâtrale "La Luna que se escapó del cielo [La lune qui s’échappa du ciel]" est sortie dans le dernier numéro de la revue, le 13. [...Carmen put ensuite rejoindre le monde des lettres avec son mari et son amante, qui l’accompagna de janvier 1936 à sa mort en 1996] (http://marymeseta.blogspot.fr/2010/12/carmen-conde.html)

Carmen Conde écrivait ce poème en prose au moment où se heurtaient les torrents révolutionnaires et ceux de la crasse bourgeoise et stalinienne unie, unie en pratique aux fascismes pour écraser des travailleurs conscients. Presque simultanément les uns sacrifièrent les tchècoslovaques et ne bougèrent guère pour les Polonais, attaqués par les nazis et les léninistes d’accord entre eux.
Ce sentiment de foi peut être vu aujourd’hui comme une source de tous les sectarismes.

Le camarade Christian Lagant a exprimé une vision critique et caustique sur la foi éteinte, « de l’attitude religieuse » Noir et rouge, N° 36, décembre 1966 (http://www.fondation-besnard.org/article.php3?id_article=553).

[...] c’est enfin par honnêteté tout simplement que nous devons nous efforcer de rendre à la révolution hongroise, quand nous en parlons, sa vraie place : celle d’un fait politico-social de portée internationale et primordial dans la lutte des opprimés, mais surtout pas celle réservée aux icônes, même illuminées par la flamme de notre « foi » révolutionnaire... [...]

C’est pourquoi il nous parait inutile, dangereux et plus encore ridicule d’idéaliser l’anarchie ou, plus prosaïquement, les réalisations anarchistes quand ce ne sont pas, plus absurdement, nos organisations. Comme si l’anarchie était un but en soi, comme si le triomphe des organisations libertaires, qui ne sont que des outils, se substituait aux règles simples que nous nous sommes choisies et nous nous voyons mal criant « Vive la Fédération Anarchiste ! » ou mieux encore « Vive Noir et Rouge ! » On nous dira que les trotskystes, gens sérieux comme on le sait, crient bien, eux, tout un après-midi « Vive-la-Qua-trième-Interna-tionale ! » dans les rues de Liège (5), ce qui est attitude de religion pure. Certes, mais nous nous défions tout autant d’administrer l’anarchisme en pilules, en piqûres ou en cours. Tout doit être étudié, discuté, soupesé et un débat, même désordonné, nous semble préférable au meilleur « professeur ».[...]

En somme, et je ne sais pas si je me suis bien fait comprendre, nous n’avons pas la foi, nous ne croyons en rien, pas même en l’Anarchie. Nous sommes malheureux car, pour nous, toutes les questions ne sont pas résolues,et ce ne sont pas de grands mots (le mot Révolution par exemple) qui nous donneront la bienheureuse béatitude. Il y a toutefois une nuance : on peut ne pas « croire » à la Révolution mais toujours faire « comme si », c’est-à-dire envisager la possibilité de ne pas voir la Révolution de son vivant tout en restant disponible dans le cas de son déclenchement, cela évite les désillusions. C’est aussi meilleur pour les nerfs.