Maxime Quijoux Néolibéralisme et autogestion L’expérience argentine

samedi 21 juillet 2012, par frank

Maxime Quijoux « Néolibéralisme et autogestion L’expérience argentine », Paris, décembre 2011, 280 pages, 19 euros

Ce livre est une étude sérieuse, franche, sympathique, mais, bien sûr, avec certains points discutables.

Maxime Quijoux a travaillé (au sens prolétaire et au sens sociologique, ce qui lui donne une double expérience et une double approche) depuis des années sur deux entreprises de la ville de Buenos Aires -Bruckman, confection, un temps présenté comme un bastion trotskiste et maintenant une paisible chasse gardée péroniste ; La Nueva Esperanza, ballon pour enfants-.

J’émets une forte réserve sur le titre Néolibéralisme et autogestion L’expérience argentine à cause de la « pauvreté » du champ de la recherche, 2 entreprises sur environ 200, sans un éclairage sur les plus ternes et les plus lumineuses (Fasinpat -voir plus bas-, Bauen, Chilavert). Si ce n’est pas rachitique, c’est un camp minuscule.

J’aurais préféré « Deux expériences d’autogestion dans le marécage néo libéral argentine, quelques conclusions ».

Les qualités du livre sont multiples car la connaissance approfondie des deux cas permet d’éviter des généralisations sans fondements.

L’influence d’un courant politique ouvriériste est soulignée. C’est celui qui est mis en évidence dans le film The Take, fire the boss (tourné en 2003) d’Avi et de Naomi Klein. L’entreprise qui accepte de ranger ses revendications sociales au vestiaire obtient rapidement un statut officiel stable. Le MNER (Mouvement national d’entreprises récupérées) est également décisif dans les deux cas présentés (pp. 158-164, 181-184, 223). Il suppose par ricochet un rétrécissement des activités solidaires hors des entreprises.

La partie du « bricolage communautaire » qui serait la permanence de conflits latents ou sur le point d’éclater dans les deux coopératives me semble amener plus sur la conception de l’auteur que sur les cas argentins. Dans toute expérience collective économique, à un moment X, il existe des parties plus ou moins lubrifiées. On peut les voir comme une annonce indubitable d’échec à brève échéance ou de freins qui vont être résorbés par le collectif des travailleurs.

Par exemple, Albert Meister avant 1968 colportaient la thèse de la transformation de toute gestion coopérative en France en gestion de plus en plus minoritaire de haut en bas, par souci d’efficacité, et parce que l’économie serait ainsi faite. Il changea ensuite heureusement comme le démontre ces textes sur le Pérou, puis la Yougoslavie (où il dénonçait en fait ses propres écrits antérieures).

Pour maxime Quijoux, du fait du choix extrêmement restreint du champ d’analyse, de deux entreprises paternalistes, une partie des conclusions étaient contenues implicitement dès le point de départ.

La rupture du paternalisme (la disparition du patron et des salaires dus dans un cas, la même situation, dans l’autre, aggravée par le vidage de l’entreprise de toutes ses machines) fit se briser la confiance généralisée des salariés envers leur direction. Et c’est progressivement que l’occupation se mit en place avec l’apparition d’une nouvelle conscience de la réalité, que rien n’avait préparé auparavant. Il en découle actuellement des poids sur la conception de l’autogestion.

Une étude étendue à un deux cas de plus à Buenos Aires, avec l’hôtel occupée BAUEN ou l’imprimerie Chilavert, aurait enrichi les conclusions, qui, sur un plan national, sont squelettiques, voire déformantes. Par exemple : Tout au long de ces pages, le lecteur s’est rapidement aperçu que l’enjeu même de ces mobilisations ouvrières n’étaient pas déposséder leur patron, mais de conserver leur emploi. Il s’agit plus que d’une nuance, car derrière le terme d’emploi, il n’est pas seulement question de revenu et de reconnaissance, mais véritablement de culture, au sens de valeurs de représentations, constitutives d’un univers singulier (p. 263).

La création d’emplois (BAUEN), la solidarité offerte au quartier (cantines, organisations de base, etc.), donnent dans cet autre cas une vision politique absente des deux cas vus par Quijoux. Ce type d’expérience démontre que dans la pratique le mécanisme de fonctionnement du système capitaliste, basé sur le taux maximum de profit, c’est-à-dire : prix maximum, volume de vente maximum, coûts salariaux minimes, n’est pas le seul. C’est une question nouvelle, l’efficacité ne dépend pas que des prix et des coûts, mais de la qualité de vie en jeu dans le travail (comment on peut mieux travailler, avec motivation, sans aliénation, en étant conscient de la destination du produit du travail, etc.), Fabián Pieruci du BAUEN (CGT Autogestión ayer y hoy, Madrid, 2001, p. 140).

Et si on prend l’usine récupérée de céramique ex Zanon à Neuquén, en Patagonie au nom de Fasinpat (fabrique sans patron), on constate des créations d’emplois importantes ciblées sur les indiens mapuches et des personnes handicapées, indépendamment des rapports de solidarité avec les détenus de la prison et les autres usines, presque tous les exclus. Une conception d’embauche aux antipodes de l’ex propriétaire italo-argentin de l’entreprise et de tous ses collègues argentins.

Quant au dernier trait présenté en conclusion, le rôle du travailleur zélé comme fait social, je me demande si ce n’est pas la figure du « syndicaliste bon ouvrier » du début du XX siècle afin de pouvoir gérer le passage de la chute du capitalisme à la nouvelle société socialiste. Et en ce sens le rôle du leader syndicaliste Raúl Godoy à Fasinpat est tout-à-fait emblématique.

Frank, 21.07.12.