Petites lectures (par ordre chronologique) sur Bakounine

vendredi 3 août 2012, par frank

Petites lectures (par ordre chronologique) sur Bakounine

Iswolsky Hélène La vie de Bakounine, Paris, 1930, 291 p.

Une auteure sachant le russe et l’utilisant bien mal, ayant engrangée un savoir certain. Elle donne une image documentée de la jeunesse de Bakounine, fils aîné, tancé par son père Ce n’est pas malin de faire le Diogène ! Et la cause secrète du désaccord qui a surgi entre nous, est ton désir de dominer la famille (p. 44). Par contre, elle est affectée de deux défauts presque incurables : réduire la réalité à des images littéraires et l’incapacité d’une analyse psychologique et sociale. De Michel écrivant au souverain sa Confession et lui disant son mea culpa, et de Michel transmettant en secret les billets incendiaires à sa sœur, conservant dans son cœur la flamme sacrée de la révolte : quel est le vrai ? (p. 165, elle aurait pu poser le même problème pour une personne passée à tabac par la police française en 1929 et signant des aveux, puis niant une partie de ses réponses une fois qu’elle a un avocat). Bien entendu, l’auteure endosse l’argumentation bourgeoise chaotique de l’adéquation Bakounine-Netchaïev (qu’une partie des textes qu’elle utilise dément)

[...] il passa sa vie à se dévorer lui-même, à secouer les colonnes d’un temple chimérique, dont lui seul devait subir l’écroulement. Ce fut là le drame auquel fut condamné cet homme monstrueux et pathétique, Prométhée inutile ou ainsi que l’appela Herzen, Christophe Colomb sans Amérique, voguant vers une terre maudite, qu’il ne devait jamais atteindre (p. 290, dernières lignes cloacales de cette ouvrage en partie semblable).

Piroumova Natalia Mikhaïlovna Bakunin, Moscou, collection « Jizn zametchatelnykh lioudeï » [vie de personnes remarquables], 1970, 399 p.

Un livre à traduire en français car c’est une source de suggestions et de synthèse de documents, car l’auteure était une camarade qui se reconnut comme telle après l’auto bousillage de l’URSS. Les titres de certains chapitres sont caractéristiques De l’harmonie de Priamoukhino aux catégories de Hegel, « Être libre et libérer les autres », « Pour notre et votre liberté », Les chaînes de la liberté. L’introduction est conforme aux normes du socialisme réel c’est là l’enfance du mouvement prolétaire, comme l’astrologie et l’alchimie sont l’enfance de la science. Pour que la fondation de l’Internationale fût possible, il fallait que le prolétariat eût dépassé cette phase (Marx, Rapport de l’AIT sur, les prétendues scissions dans l’Internationale, mars 1872). Mais elle finit par une citation de la rédaction de la revue Iskra dirigée par Lénine en 1903 à propos d’une souscription pour ériger une statue à Bakounine. Nous devons ajouter qu’en dépit de profondes différences qui séparent nos points de vue de ceux de M. A. Bakounine, nous l’apprécions comme personne ayant combattu de façon forte et désintéressée pour ses convictions. De tels individus, malheureusement, encore trop peu nombreux chez nous en Russie, et leur mémoire doivent être estimés, même par leurs ennemis (pp. 5-6). La conclusion présentait également pour les lecteurs soviétiques un signe d’anticonformisme dans sa dernière phrase. La théorie et la tactique de l’anarchisme sont tombées en désuétude depuis longtemps, mais la mémoire du Bakounine révolutionnaire est restée. Elle demeure dans la mesure où on garde la compréhension et la force de l’abnégation de Bakounine et par conséquent il a combattu pour le triomphe de la révolution (p. 393).

Queiroz Norte Sergio Augusto Bakunin (Sangue, suor e barricadas) [Bakounine (Sang, sueur et barricades)], Campinas, Papirus, 1988, 139 p.

L’auteur a indiscutablement tous les connaissances pour faire un bon livre, mais il manque une ligne claire, d’où des hauts des bas pour stimuler le lecteur, mais des diamants indubitables : citer Enzensberger, finir par la Lettre à La Liberté (http://www.fondation-besnard.org/article.php3?id_article=1602), mais sans aucun commentaires, mettre en valeur la fiche policière allemande de Bakounine en 1850, taille 1 m 98, couleur des yeux bleus cendrés.

Bakunin, Marx, al margen de una polémica, Cuadernos de Ruedo Ibérico, n° 55-57, janvier-juillet 1977, 192 p., offre des digressions, mais digressions et peu de confrontations. Le plus intéressant est sans doute un poème de Hans Magnus Enzensberger qui finit par L’Europe sent encore la police. C’est pourquoi et parce que jamais nulle part il n’y a eu, il n’y a et n’y aura pas de monument pour toi, c’est pourquoi, Bakounino, je te demande : reviens, reviens, reviens (Mausoleum. 37 Balladen aus der Geschichte des Fortschritts, 1975, voir aussi http://remue.net/spip.php?article2814).

Michel Bakounine , Paris, 2007 [première édition 1998], 79 p. [en PDF sur ce site], contient une brochure de 1909 sur la vie de Bakounine d’Amédée Dunois (33 p.), avec une biographie de ce camarade qui passa ensuite au PC, au PS pour mourir en camp dans l’Allemagne nazi en 1945. Et le texte est complété par une étude de René Berthier Actualité de Bakounine (40 p.) qui porte bien son titre.

La biographie de Bakounine est fort bien brossée. On constate les évolutions tactiques de Bakounine : tentative en Suède de lancer une tête de pont avec des émigrés en Pologne, mais l’insurrection contre le totalitarisme russe échoue, passage en Italie et pose de jalons contre l’emprise mystique et bourgeoise de Mazzini, contacts en Suisse avec ce qui apparaissait être une frange révolutionnaire de la bourgeoise (pp. 14 et 15, PDF p. 7). Adhésion à l’Internationale et grande participation au Congrès de Bâle de 1869 pour faire passer une résolution contre le droit d’héritage, contre l’avis du conseil général installé à Londres (d’où colère et jalousie de Marx, pp. 17-18, PDF p. 9). Apparition de l’intrigant Netchaïev (pp. 19, 23-24, PDF pp. 10, 12) dont Bakounine sut, un peu tard, se défaire. Dunois est sans aucune ambigüité sur Netchaïev. Rôle de Bakounine dans la préparation des esprits avant la Commune de Paris et sa tentative révolutionnaire à Lyon en 1871 (pp. 20-21, PDF p. 11). Séjour en Italie et dénonciation publique des idées de Mazzini (p. 22). L’éloignement en 1873 de Bakounine et un bilan qu’il laisse. Amédée tente ensuite lui-même un bilan de Bakounine comme penseur, que je synthétise en deux idées. L’accord avec Marx sur l’analyse économique (pp. 30-31, PDF p. 16) et cette belle affirmation : Émancipé des dogmatismes qui dessèchent, n’attribuant aux idées de l’esprit qu’une valeur temporaire et qu’une autorité révocable, Bakounine affirmait la supériorité de la pratique sur l’idéologie, en homme d’action et d’expérience qu’il était (p. 32, PDF p. 17).

René Berthier replace Bakounine dans le cadre de la dénonciation de ce qui fut le « socialisme réel » en URSS (et qui continue avec presque la même efficacité dans quelques pays), du rejet du néo libéralisme (ou plutôt capitalisme ravageur) et l’affirmation d’un vrai socialisme.

Dans l’exposé de Berthier, je retiens l’adoption de l’analyse marxiste (pp. 40, 48-49 ; PDF pp. 19, 23-24), l’organisation des producteurs (p. 59 ; PDF p. 30) et l’évolution de leur prise de conscience (p. 61), afin que l’ouvrier le moins instruit, le moins préparé, le plus doux, entraîné toujours plus avant par les conséquences mêmes de cette lutte, finit par se reconnaître révolutionnaire, anarchiste et athée, sans savoir souvent comment lui-même il l’est devenu (p. 64 ; PDF p. 33).

En conclusion Berthier souligne que les associations secrètes fondées par Bakounine correspondaient à la vigueur et à la rigueur de la répression. C’est un point que bien des intellectuels ne captent pas (d’Onfrais à May Todd, peut-être ne savent-ils pas comment la CIA et les services secrets français agissent en ce moment ?).

Frank, 02.08.12.