Ma guerre d’Espagne (Brigades internationales : la fin d’un mythe. Postface de Jean-Jacques Marie)

jeudi 30 août 2012, par frank

Stein Sygmunt Ma guerre d’Espagne (Brigades internationales : la fin d’un mythe. Postface de Jean-Jacques Marie), Paris, Seuil, 2012, 268 p. 19 euros.

Difficile d’écrire ses mémoires quand on est usé, aussi mentalement que physiquement, par la vie d’exilé. Je le comprends à travers les témoignages, brefs et sporadiques, assez contradictoires de mon père.

Et (dans les deux cas) le léninisme soviétique en est la cause. En particulier pour Sygmunt puisqu’il était fonctionnaire du Parti, par déduction à partir de la courte biographie de sa fille, entre 1920 et 1938 (en Pologne, puis en Tchécoslovaquie et ensuite en Espagne), de l’âge de 21 ans à 39 ans, donc sans aucune formation professionnelle et, également, sans avoir créé de couple durable.

À mon avis, c’est le rendu de l’atmosphère dans les hautes sphères du PC polonais et dans l’organisation des Brigades internationales qui est important. Je vais énumérer à la fin de ce texte les confusions qui pourraient le rendre suspect.

L’essentiel, le moteur à faire fonctionner des centaines de fonctionnaires zélés, est un dévouement décérébré, une obéissance robotisée. C’est la fidèle reproduction de l’armée, du clergé et des administrations hiérarchiques capitalistes.

La différence se trouve dans la mentalité médiévale en plein XX siècle inhérente au léninisme. Évidemment, les engrenages du capitalisme se sont constitués au fil du temps, du disciplinement des individus, en les brisant et en piétinant leurs attaches extérieures à leur fonction.

La hiérarchie léniniste, forgée, organisée par Vladimir Ilitch lui-même grâce à la création du 20 décembre 1917 de la Tchéka, a dû effectuer en quelques années le labeur de la hiérarchie capitaliste. L’écrasement de l’individu, son décervelage, sa robotisation ont été obtenus par le même élément -en partie mental, en partie magique- qu’aux origines du capitalisme : la déviance spirituelle, idéologique. Cet écart hors de la norme a été brillamment organisé par les juges de l’Inquisition (invention française au XII contre les cathares, amélioré en Espagne). Lénine a réinventé cette organisation (sans vraiment l’améliorer, puisque les inquisiteurs faisaient attendre parfois quelques années avant d’accepter la nomination d’une personne à une charge, voir la vie du poète Góngora au XVI siècle, et que les léninistes mettaient n’importe qui du moment qu’il était au Parti, d’où bien des échecs techniques) avec l’invention du petit bourgeois, soit espion blanc, soit anarchiste, kronstatdien, membre de l’Opposition ouvrière, etc.).

Lénine et ses admirateurs, comme ceux du capitalisme de 2012 achoppent sur le même problème des dissidents, des pestiférés qui dévoilent leurs combines. D’où cette constatation de 1928 : Trotski, Zinoviev, Kamenev et tutti quanti, une fois installés au pouvoir, n’auraient-ils pas appliqué la même politique despotique insensée contre ceux qui n’ont fait qu’ouvrir la bouche ? N’y-a-t’il pas dans la conscience de l’opposition actuelle autant de fautes grandes et petites que celles qu’elles collectionnaient il n’y a pas encore si longtemps ? Si un coup de théâtre de l’histoire faisait que les trotskistes tuent les staliniens du Kremlin et qu’ils prennent le pouvoir, ne reverrait-on pas le même cirque ? La pratique soviétique abandonnerait-elle le favoritisme, la création de laquais, la paperasse, la censure, les emprisonnements et les exécutions ? Tout cela serait comme avant et chacun le sait.

La dictature bolchevique vue par les anarchistes dix ans de pouvoir bolchevique, Большевистская диктатура на свете на анахизма (десят лет советской власты,
Paris, 1928, 141 p. ; édition de l’organisation des anarcho-communistes russes Delo Truda et de la fédération des groupes anarcho-communistes d’Amérique du nord et du Canada.
(http://www.fondation-besnard.org/article.php3?id_article=496).

À ce propos, la question évidente à poser, d’autant plus que la citation précédente vient du groupe de Makhno et d’Archinov, si décrié par certains anarchistes comme Max Nettlau, est si les anarchistes ne sont pas capables de « réinventer », comme Lénine et ses camarades, les capitalistes et leurs associés, une « pensée unique » et une chasse aux pestiférés ?

Un texte de Max Nettlau de 1934 (http://www.fondation-besnard.org/article.php3?id_article=1614) le démontre amplement, sans compter les pratiques de calomnies aussi expéditives (le cinqpointisme) que celles des léninistes de tout poil d’une partie de la CNT-AIT d’Espagne à une époque (http://www.fondation-besnard.org/article.php3?id_article=760). L’absence de structure hiérarchique fait que le mal est circonscrit, les multiples discussions sont aussi un antidote efficace.

Une autre question est fondamentale : Sygmunt ne nous donne-t’il pas le stade ultime de l’hystérie léniniste ? Khroutchev, Gorbatchov, le PC russe actuel et les PC des autres pays (à l’exception de ceux continuant à imposer le « socialisme réel) ne sont-ils pas les garants d’erreurs à ne plus recommencer ?

Deux exemples m’amènent à répondre non.

À la fin des années 1970, sauf erreur de mémoire, étant en Bulgarie en famille, j’ai offert, par l’intermédiaire de sa mère, un cadeau (un stylo à plume de marque occidentale) à une cousine de fait, travaillant dans les services secrets (la chimiste Olga Daskalova, la fille du menuisier du quartier Nadejda à Sofia, Kiril Daskalov, qui fit le premier bureau de Georges Dimitrov quand il revint en Bulgarie en 1944, après une quinzaine d’années en URSS). Plus tard, dans les années 1980, puis de sa bouche en 1992, j’ai su que son supérieur, un soviétique, remarqua aussitôt que son stylo venait d’un pays capitaliste et la pria de surveiller ses contacts avec des citoyens de l’Ouest (une bonne remarque car il y avait une flopée de produits capitalistes sur le marché bulgare, par le Korekom -boutique vendant en dollars- et les robes Dior, mais pas de stylos).

Les tentatives récentes et constantes des léninistes de réécrire l’histoire, toujours de façon manipulatrice et à leur avantage, leur incapacité d’analyser le léninisme et d’en tirer des conséquences pratiques, les affrontements physiques entre groupes léninistes en Argentine, par exemple, sont des preuves tangibles que l’obscurantisme demeure.

Pour revenir à Sygmunt, il s’approche des causes, mais ne les décèlent pas. Je compris que le travail des propagandistes était non seulement d’influencer... mais aussi d’empêcher les cerveaux humains de fonctionner (p. 67). Je sentais la crasse de la morale communiste me salir aussi (p. 112).

On constate chez Sygmunt sa “ lâcheté ” ou son incapacité à casser le cordon ombilical léniniste et à revenir au Bund ou à passer dans le milieu yiddish petit bourgeois des USA ou de l’Argentine. Il propose indirectement une clé qui semble authentique. Je ressentais aussi à cet instant une sorte de frisson mystique. Il y a 450 ans, la réaction espagnole avait chassé les habitants juifs de ces terres. Maintenant, des siècles plus tard, un petit groupe d’arrière-petits-enfants de ces Juifs revenait pour régler les comptes avec leurs tortionnaires d’autrefois (p. 228).

Sygmunt réussit grâce à son militantisme yiddish athée non sioniste, alors pratiquement seul le PC offrait cette possibilité en Europe, à créer un couple. Et c’est son épouse qui coupa le cordon avec le PC et employa son mari dans la petite entreprise de confection qu’elle avait créée à Paris à la Libération.

Quant aux confusions gênantes, elles sont géographiques (Saragosse, p. 207, qui n’a jamais été dans la zone républicaine, au lieu de Lérida, vraisemblablement) et déformatives (les armes soviétiques à Albacete étaient sans doute des antiquités, mais les photos et les témoignages surabondent sur l’aviation soviétique, les tanquistes soviétiques, les artilleurs, sous mariniers, etc.).

La postface de Jean-Jacques Marie reprend les parties historiquement discutables en offrant des sources certaines. Mais il s’en tient là, c’est bien dommage.

Frank, 30.08.12.