Le pouvoir en milieu militant

Philippe Coutant

vendredi 26 novembre 2004, par Coutant Philippe

Le pouvoir en milieu militant
Débat du Samedi 13 Février 99 au Local
Résumé personnel

Assistance nombreuse : 50 à 60 personnes présentes, peut-être 70. Des personnes d’horizons variés, d’âges, d’expériences très différentes.
Ambiance un peu tendue au démarrage, un clash, mais au fur et à mesure de la réunion une volonté, un désir de trouver des solutions collectives s’est imposée. La nécessité d’un retour arrière sur les différents mouvements pour éponger les douleurs était évidente. Le besoin de parler était fort. Il y avait de fait une émotion chaleureuse et constructive dans cette séance, surtout à la fin. Le besoin d’aboutir a débouché sur le voeu que l’on n’en reste pas là.
Je vous livre ici les idées que j’ai repéré comme importantes, c’est donc une opinion personnelle qui ne vaut pas compte-rendu (à venir). Il y a des constats, des interrogations, des hypothèses, des souhaits, voire des revendications. C’est un peu pêle-mêle, mais la discussion était aussi comme ça.

La différence « pouvoir de », « pouvoir sur » semble assez opérante aux participant-es.
La notion de réciprocité, le besoin de rotation dans les modes de représentation, dans les tâches est soulignée et revendiquée.
La différence entre les actes et les paroles est une difficulté. Si on s’engage avec les libertaires et que l’on retrouve du pouvoir, c’est dur !
C’est ce qu’on fait du pouvoir qui pose problème.
La prise de conscience du pouvoir est individuelle, parfois douloureuse. L’autonomie est une conquête où on ne fait pas toujours l’économie des tensions.
On a besoin de contres pouvoirs.
Le Local va fermer, c’est peut-être le moment de faire le bilan.
Pour aller vers l’autonomie il faut tourner dans les délégations. L’effacement peut être nécessaire. La permanence est dangereuse. En revenant on apprend des choses des autres.
Il faut donner la capacité à d’autres personnes d’émerger.
Les étiquettes dévalorisantes sont pénibles. Le rejet a priori parce qu’on est ceci ou cela est inadmissible.
L’action commune c’est comme un puzzle avec des pièces différentes. Le collectif a besoin de gens très différents.
Le respect des personnes c’est important.

Au nom de la lutte contre le pouvoir on peut imposer un pouvoir. On a vu cela dans le mouvement des chômeurs.
Les abus de pouvoir, la violence sont à rejeter.
Dans les luttes, les syndicats, les groupes, il y a des points de vue, des intérêts différents. La difficulté c’est de trouver l’intérêt commun.
La parole peut être manipulatrice, réécrire l’histoire c’est possible et à condamner.
Est-ce que les enjeux des luttes (différence entre les luttes de solidarité et les autres ? ) n’expliquent pas les débats entre les courants politiques ?
A chaque lutte il faut retransmettre les acquis anciens.
Il faut se méfier de la tendance facile à prendre des boucs émissaires.

On a le droit de parler des abus de pouvoir.
La différence entre les personnes militantes et les personnes qui arrivent dans les luttes peut poser problème. Cela peut devenir déloyal comme méthode.
Dans les mouvements il est nécessaire de tenir compte de tout le monde. Les militant-es doivent au service du mouvement. Nous devons réinventer des façons de faire. Le débat est permanent. On avance ensemble.
Ce débat a certainement aussi lieu suite à tout ce qui s’est passé.
Militer s’est aussi identitaire. Le pouvoir a tendance à clore, pour aller vers l’autonomie on a besoin d’ouverture. Le problème c’est la concurrence entre les groupes. On n’a jamais la vérité.
La question de la vérité est revenue souvent dans les débats.
On peut penser la dissolution des groupes. Après dix ans d’existence on peut s’arrêter. Cela oblige à se poser la question : pourquoi fait-on cela ? Se reconstruire peut permettre de lutter contre la sclérose. Evidemment c’est difficile et il faut manier cela avec précaution. Mais si on apparaît que pour exister il y a un problème.
Le dogmatisme divise, exclut. L’imposition d’une légitimité ou d’une vérité au nom de l’idée libertaire étouffe. Moi je me sens libertaire même si je n’appartiens à aucun groupe.
L’unité dans la différence c’est ce qu’il faut rechercher.
L’indépendance c’est fondamental.
C’est l’autonomie qu’il faut viser, que nous devons viser cela pour nous-mêmes et aider les autres à y accéder.

Il ne faut pas oublier l’histoire, l’histoire politique.
On a besoin aussi de structures pour faire la révolution. Ce qui pose la question de la permanence des organisations.
L’unité, oui mais sur quelles bases ?
Les débats sur le pouvoir ne sont pas tabous, on en parle tout le temps.

On devrait tenir compte des approches individuelles, des peurs, des possibilités de chaque personne. La vitalité militante, la force d’action militante peut attirer, mais aussi être répulsive. Par exemple moi j’ai peur des flics, je n’aime pas aller au tribunal et je refuse de mettre les pieds dans une église, même pour les sans-papiers.
La volonté de vérité est dangereuse.
La violence entre personnes militantes est intolérable.

On peut peut-être revenir sur l’idée des comités d’action. On se met ensemble pour un objectif précis, une lutte puis après on s’arrête, on rentre chez soi.
Les différents niveaux d’approches de la contestation rendent difficiles l’unité. Par exemple dans le mouvement des chômeurs une personne vient en disant « j’ai faim ! », une autre dit « je n’arrive pas à boucler mes fins de mois. » et une autre parle de la révolution mondiale. Les revendications vont alors de « je veux bouffer ! », ou « je veux plus de sous par mois ! », à « changeons la société ! ». Si on impose un point de vue, ce n’est pas bon. La construction du collectif ce n’est pas facile, on peut essayer d’articuler.
Souvent on confond les buts avec les moyens pour y arriver. Pour avancer dans la lutte on construit des collectifs, puis le groupe devient un but en soi. Si le moyen devient le but on rejette des tas de gens, inévitablement.

Attention aux mots, par exemple le mot « trahison » employé tout à l’heure me semble vraiment exagéré.
Le respect des personnes est fondamental.
La personne qui a parlé de trahison admet : « Oui, tu as raison. Je voulais dire : travestir ».
Le poids des mots, encore ! Les mots qui tuent !

Dans la lutte anti-nuke on s’est sacrifié, il y avait une mauvaise ambiance c’est incontestable, mais on a tenu bon parce qu’il fallait obtenir un résultat. On s’est martyrisé pour y arriver, c’est vrai.
L’exemple d’une décision A.G. d’une asso non respectée est citée. Il y a débat pour savoir si c’est la responsabilité des personnes de la base qui ont laissé faire ou de celui qui n’a pas voulu lâcher son pouvoir.
Je refuse de dire ou d’admettre que la responsabilité de la domination vienne des personnes dominées. La solution ce n’est pas de convaincre les chefs, la solution est bien du coté des personnes dominées.
Quelles responsabilités ont les personnes qui délèguent leur pouvoir ou qui refusent de pendre en mains les tâches techniques, les tâches dévalorisantes ?
Il y a aussi des divergences d’analyses qui rendent incompatibles l’action commune.
Les dérapages du pouvoir s’accompagnent souvent d’une dérive du langage. De représentants on passe à chefs, de compétence on arrive à pouvoir. C’est très gênant.

Parfois on doit quitter la structure parce que c’est invivable. On peut aussi être dans plusieurs groupes à la fois pour s’en sortir.
La solution c’est effectivement la rotation des tâches comme cela a été dit, mais on constate que ça marche mal ou pas du tout. L’idée de l’autogestion est très belle, mais on la met si difficilement en oeuvre. Quelle place pour les personnes actives et militantes de longue date ? A un moment où à un autre elles se retrouvent devant.
Certaines personnes savent se rendre indispensables. La question dans les tâches techniques c’est : comment transmettre ? Si on lâche tout d’un seul coup, ça fout le bazar, les autres ne peuvent pas s’appropier les techniques. On a besoin de transition pour devenir compétent.
La valorisation est bien fixée par les chefs. C’est une valorisation politique. Pour devenir un bon libertaire il faut faire ses preuves. La personne qui commence à militer cherche alors à y arriver sans s’occuper des tâches techniques. Si les tâches techniques ne sont pas prises en main, c’est aussi parce que certains chefs font tout.

J’entends parler de tâches dévalorisantes, mais si elles servent à devenir chef, au bout du compte la valorisation est là, c’est bien joué !
La militance c’est un choix de vie. Le rapport entre les personnes militantes qui ont une expérience avec les autres est une question délicate.
Agir en vue des conditions de possibilité c’est une voie à ne pas négliger.
C’est bien ce qui me pose problème, le choix de vie. Si cela devient un objectif en soi, ça me gène. Moi je suis un peu dans l’ambiguïté face à cela, attirance / répulsion et puis il n’y a pas que ça dans la vie.

On peut réfléchir au pourquoi du départ de beaucoup de personnes des mouvements.
Se rendre indispensable, c’est une brutalité. Si les gens se barrent, c’est pervers.
On doit réfléchir aux structures. On ne peut pas être tous et toutes ami-es. On doit regarder les buts pour évaluer. Si les personnes militantes nous font payer la facture, ça ne va pas !

Que fera-t-on de tout ça ?
Un compte rendu est demandé, proposition acceptée.
Plusieurs personnes souhaitent recevoir ce compte-rendu et pour n’en reste pas là.
Une liste d’inscription circule. Les textes sont de nouveau distribués.
Un conclusion provisoire est proposée : Avec les nouvelles formes de luttes, les organisations, les personnes militantes doivent être au service des luttes. On doit avancer ensemble sans exclure.
C’est avec joie qu’on va boire un coup !

Philippe Coutant Nantes le 17 2 99