Anthony Lorry

Le syndicalisme révolutionnaire en Grande-Bretagne

Jusqu’en 1914

jeudi 3 mars 2005, par Anthony Lorry

Le syndicalisme révolutionnaire en Grande-Bretagne

Jusqu’en 1914

Contrairement à une idée très répandue, le mouvement ouvrier anglais possède une tradition révolutionnaire développée par un penseur original et difficile à synthétiser, William Morris. Son refus des réformes, son anti-étatisme prononcé et sa conception du mouvement ouvrier chargé de prendre en main tous les aspects de la production préfigurent certaines idées du syndicalisme révolutionnaire[1]. Cependant, la Ligue socialiste de Morris périclita rapidement et il faut reconnaître qu’au tournant du siècle le syndicalisme était inexistant en Angleterre.

Une organisation minuscule et selon James Hinton « férocement sectaire »[2] fut fondée en Ecosse en 1903, le Socialist Labour Party (SLP). Ce groupuscule diffusait les doctrines de l’Industrial Unionism développées par Daniel De Léon. Le SLP fut à l’origine de la formation appelée The Advocates of Industrial Unionism. Fondée à Birmingham en août 1907, sa seule action d’éclat fut de publier le mensuel The Industrial Unionist à partir de 1908, avant d’éclater en dissensions internes. Les dissidents formèrent une éphémère Industrial League.

Le retour en Grande-Bretagne de Tom Mann au printemps 1910 marque la fin du syndicalisme révolutionnaire « préhistorique ». Bien qu’ayant passé plusieurs années en Australie où il s’était rallié à l’Industrial Unionism, son prestige restait entier au sein du mouvement ouvrier anglais[3]. En mai 1910, Mann rendit visite aux syndicalistes français accompagné de Guy Bowman, un dissident de la SDF. Il en revint converti et lançait en juillet 1910 le premier numéro du journal The Industrial Syndicalist. Son activité trouva une expression organisationnelle avec la création en novembre de l’Industrial Syndicalist Education League (ISEL), dont Bowman fut nommé secrétaire. A la conférence constitutive de l’ISEL tenue à Manchester, Mann affirma que les 200 délégués représentaient 60 000 ouvriers organisés. La position de Mann qui fut celle, dans un premier temps, de l’ISEL était de travailler à l’intérieur des Trade-unions pour les conquérir. La ligue propagea également dès 1911 l’exigence d’indépendance syndicale vis à vis du Labour Party. L’émergence de la première organisation syndicaliste anglaise (et de la plus importante) coïncidait avec l’agitation ouvrière de 1910-1914, qui se traduisit pas des grèves très dures. Mann et Bowmann furent d’ailleurs arrêtés et emprisonnés en 1912 après la re-publication du fameux article « Don’t shoot », qui demandait aux soldats de désobéir si on leur donnait l’ordre de tirer sur les grévistes.

L’ISEL était en train de réunir tous les groupes syndicalistes jusqu’ici dispersés, et exerçait une certaine influence sur les secteurs du British Socialist Party favorables à l’Industrial Unionism et à l’action directe. Mais l’ISEL se désagrégea au cours de l’année 1913, pour des raisons complexes, à la fois tactiques et personnelles. Lorsque Mann s’absenta pour des tournées de conférences en Afrique du Sud et aux Etats-Unis, Bowman tenta d’imposer sa prédominance sur l’ISEL. Personnage au tempérament autocratique, il adopta une ligne favorable aux IWW, contre lesquels Tom Mann soutenait au même moment une dure polémique aux Etats-Unis. Les rapports entre les deux leaders se détériorèrent, tout comme le climat interne de la Ligue, divisée en factions concurrentes. L’ISEL n’avait jusque là pas d’organisation structurée. Ce fut la décision de transformer l’ISEL en véritable organisation, avec statuts, bureau et branches d’industrie qui amena son éclatement à la fin de 1913. Sous l’influence de Guy Bowman et de E. J. B. Allen, la principale priorité de la ligue devint de « créer un centre syndicaliste révolutionnaire séparé et distinct » des trade-unions, ce qui constituait un renversement complet par rapport aux idées de Tom Mann[4].

Mais avant de disparaître, l’ISEL fut à l’origine, en même temps que les hollandais, de l’initiative du premier congrès international des syndicalistes révolutionnaires (1913). Dans le contexte anglais, ce n’était pas ce qui pouvait arriver de mieux au mouvement syndicaliste international.

Anthony Lorry

[1] Morris adhéra à la Social Democratic Federation (SDF) fondée en 1884, mais partit l’année suivante pour former la Socialist League, acquise à ses idées.

[2] Cité (p. 102) par Joseph White, « Syndicalism in a mature industrial setting : the case of Britain » in W. Thorpe et M. van der Linden (eds.), Revolutionary syndicalism. An international perspective, Aldershot, Scolar press, 1990, pp. 101-118.

[3] Tom Mann (1856-1941) avait joué un rôle très important dans la grève des dockers de Londres de 1889. Après avoir appartenu à la SDF, il fut le premier secrétaire général de l’Independant Labour Party (fondé en 1893). Mann fut influencé par W. Morris, qu’il citait fréquemment. Il s’était par ailleurs solidarisé avec les anarchistes et les anti-parlementaires au congrès de Londres de 1896.

[4] Dans cette polémique, Bowman reçut le soutien des anarchistes, qui avaient déjà critiqué les options attentistes de Mann dans le journal de Guy Aldred, Herald of Revolt.

http://www.pelloutier.net/dossiers/dossiers.php?id_dossier=58