Horacio Prieto mon père

jeudi 14 février 2013, par frank

Lorenzo César M. Horacio Prieto mon père, Toulouse, Éditions Libertaires, 2012, 252 p., un cahier de photos de 32 p., 15 euros

En fait, César a imbriqué trois livres en un. Le principal, à mon avis, est la biographie d’Horacio Prieto qui a joué un rôle fondamental dans la CNT espagnole surtout entre 1930 et 1939, puis dans l’émigration jusqu’à la période 1944-1950.

Il s’ajoute ce que seul César était à même de présenter : les coulisses de l’histoire héroïque, des nombreux extraits d’œuvres inédites d’Horacio ; voire la sueur et les larmes de l’intimité de la vie d’Horacio Prieto.

Enfin, un fruit inséparable de cette vie qui consiste dans les rapports entre Horacio et César lui-même. Le père et le fils, le premier cultivant une carapace dont le second ne comprenait pas la raison, ni alors ni aujourd’hui.

Je ne commenterai que les deux premiers aspects dans la mesure où je pense que la vie d’Horacio Prieto était obnubilée par la CNT, pendant un moment social intense. Comme des milliers de camarades dévoués, ayant l’intuition des luttes cruciales en cours, Horacio s’est décuplé. Ils cherchaient à se fondre dans un énorme mouvement des travailleurs dont ils sentaient l’éclosion. Et le putsch militaire, fasciste-catholique le déclencha comme l’avaient pressenti en grande partie tous ces camarades, dont Horacio.

La différence est qu’Horacio a presque toujours voulu imposer des virages à la CNT. Il en découlait des déplacements de forces et de tensions, qui entretenaient chez Horacio toute une évolution tactique et psychique. Je le sens dans sa brochure de 1932 Anarco-sindicalismo. Cómo afianzaremos la revolución [L’anarcho-syndicalisme. Comment nous consoliderons la révolution], où je détache cette phrase dès que la grève révolutionnaire n’aura plus de raison d’être, tous les producteurs en général doivent réintégrer leurs postes de travail et reconstituer ainsi la situation prérévolutionnaire jusqu’à ce que les statistiques, l’examen serein des circonstances permettent d’établir des normes pratiques pour entamer le transvasement des producteurs d’objets inutiles et de contraintes, en les incorporant aux nouvelles demandes du travail social.

On constate que Horacio croyait possible de figer simultanément un moment social et les travailleurs pris dans la turbulence. Deux demandes impossibles et, de plus, lorsque des dictateurs ont imposé par la force des armées la fixité et l’obéissance, ce fut au prix de la paralysie du savoir faire des masses se repliant sur la débrouille individuelle et familiale pour survivre. L’URSS après Kronstadt (presque jusqu’à aujourd’hui) en est un bon exemple. L’Allemagne nazi aboutit à l’obéissance suicidaire suivie de la défaite-débâcle qui a plongé ses masses dans la même débrouille qu’en URSS, avant l’arrivée de la consommation.

Horacio a pu être magnifique quand il restait en phase avec la base des travailleurs, comme le démontre son texte de février 1936 : Un manifeste prophétique du CN confédéral écrit José Peirats dans le chapitre VI de La CNT en la Revolución española.

"Sur le pied de guerre prolétariat, contre la conjuration monarchiste et fasciste !

Le soupçon que les éléments de droite sont prêts à provoquer un coup d’état militaire prend de jour en jour de plus grandes proportions. [...] Le Maroc semble être le foyer principal et l’épicentre de la conjuration. L’action insurrectionnelle est subordonnée au résultat des élections. Le plan théorique et préventif sera mis en pratique si la gauche récolte un triomphe électoral. Nous, qui ne défendons pas la République, mais qui combattrons sans répits le fascisme, nous mettrons à contribution toutes les forces dont nous disposons pour vaincre les bourreaux historiques du prolétariat espagnol. De plus, nous n’hésitons pas à conseiller que, là où les légionnaires de la tyrannie se manifesteront par l’insurrection armée, on arrive, sans tergiverser, à une entente avec les secteurs antifascistes, en cherchant énergiquement à ce que la prestation défensive des masses suive les voies de la véritable révolution sociale, sous les auspices du Communisme libertaire. Soyez tous en alerte. Si les conjurés ouvrent le feu, il faut mener l’attitude d’opposition à ses ultimes conséquences, sans tolérer que la bourgeoisie libérale et ses alliés marxistes veuillent stopper le cours des faits dans l’hypothèse où la rébellion fasciste serait battue lors des premières tentatives. [...]

Une fois de plus : soyez sur le qui vive, camarades ! Il vaut mieux prévenir avec courage, même en se trompant, que de regretter par négligence. - le Comité national. - Saragosse, 14 février 1936."

Le paradoxe d’Horacio Prieto en 1936-1939 comme auparavant en 1932 est de susciter l’action directe des salariés, pour la brider ensuite. Pire encore, Horacio ne voit pas que ces actions à la base, pour disparates et contradictoires qu’elles puissent apparaître à l’échelle du cadre économique (point de vue que reprend César page 102) étaient positives en soi et évoluaient en mieux (ce que Horacio admet après coup, p. 103), car c’était une matière en devenir.

La plus grande erreur d’Horacio est sa contradiction par rapport aux voies de la véritable révolution sociale, sous les auspices du Comunisme libertaire. Plus exactement, Horacio, comme des milliers d’anarchistes de l’époque, et des camarades devenus ministres comme Juan García Oliver, Juan López, Federica Montseny, tous en extase devant leur nombril et ne supportant point les critiques (surtout fondées), ne vivait pas vraiment les mots, les conceptions qu’il exposait. À la différence de Juan Peiró, capable de reconnaître publiquement ses erreurs et de choisir un domaine efficace où s’inscrire, Horacio a gaspillé son intelligence en tactiques gouvernementales, en démissions et en nouvelles tâches.

Pourtant, deux faits aveuglants émergeaient fin juillet 1936 : l’implosion-décomposition de l’État bourgeois et la capacité de reconstruction des salariés. Horacio, obsédé à juste titre (depuis 1932) par le rôle d’une armée révolutionnaire, vit la solution en consacrant ses efforts à renforcer l’État en y incorporant la CNT. Il ne surgit point d’armée efficace, encore moins un État capable (sauf à réprimer, ce qui est banal) ni non plus une CNT renforcée en dépit des trouvailles oratoires de Federica Montseny. Horacio cherchait des pistes, presque toujours dans les sommets des appareils

Son impatience -compréhensible, logique- se heurtait à une nouvelle situation historique à la fin de la II guerre mondiale. Son intransigeance, son enfermement en lui-même coupait Horacio de ses camarades, avec le point culminant de 1967, une sorte de disparition intellectuelle, avant sa mort physique en 1985. Quelques camarades de l’exil et d’Espagne viendront à son enterrement (pp. 156-157). C’est ce que je retire de l’évocation de César.

Quant à l’autre Horacio, celui de l’exil, de ses multiples manuscrits, de son rôle raté d’époux et de père. Je crois qu’il fait partie des bas fonds de chacun de nous, non pas dans le sens absurde des chrétiens multipliant les défauts diaboliques qui nous hanteraient (d’où la pseudo nécessité d’obéir à une hiérarchie psycho-sacerdotale), mais simplement parce que nous vivons tous les jours sans chercher -ni pouvoir- être des héros, des « parfaits » (comme chez les Albigeois). Les uns étant plus banals, plus oublieux que d’autres.

Enfin, au-delà de l’enfance en partie meurtrie par ses parents, et sans doute davantage par son père, César démontre par sa quête d’Horacio sa fidélité filiale, familiale. Celle de la génération des enfants d’exilés anarchosyndicalistes en France et dans d’autres pays.

Un aspect, sans doute pas assez abordé par César, est non pas d’agir comme si on n’avait aucune racine, mais d’inventer au jour le jour, en libertaire, en puisant largement dans le fond culturel que nous choisissons.

Un livre débordant d’épisodes du mouvement libertaire espagnol, une énergie vitale incroyable chez Horacio multipliant les années de prison et l’engagement anarchiste, puis syndical, une capacité de survie non moins forte chez César. Trois raisons de lire l’ouvrage.

Frank Mintz, 14.02.13.