Temps Maudits n°13

Makaisky le visionnaire

Compte-rendu du livre, textes présentés par Skirda

jeudi 25 novembre 2004, par frank

Makhaïski le visionnaire [Makhaïski Jan Waclav « Le socialisme des intellectuels, textes choisis, traduits et présentés par Alexandre Skirda » Les Éditions de Paris, 2001,332 p., 19.82]

1898 ou 2002 ?? « La démocratisation de la société capitaliste exprime avant tout une croissance de la société privilégiée, une répartition plus « équitable » de la plus-value nationale entre les différentes couches de la société bourgeoise. Il est utopique de croire que le prolétariat, en s’exerçant dans les institutions démocratiques, puisse saper le monopole de la direction de la société bourgeoise, provenant de la base économique de la société actuelle, et en particulier de la propriété privée héréditaire. Il est tout aussi utopique de penser qu’il puisse acquérir tour à tour les différentes fonctions de direction, ce jusqu’à devenir lui-même dirigeant à égalité avec la société privilégiée. A l’aide de changements légaux, au niveau de la « superstructure » de la société actuelle, changements qui entrent d’ailleurs dans le fonctionnement normal de son fondement, il est tout aussi utopique d’aspirer à la destruction de cette même société. » (p.107-108)

Makhaïski, ne serait-il qu’un dénonciateur de l’impossibilité pour le réformisme de libérer les salariés de l’exploitation capitaliste, nous intéresse, mais il a fait davantage. S’attachant aux textes de Marx sur l’analyse du capitalisme, il remarque le distinguo de celui-ci sur le travail simple et le travail complexe, permettant aux épigones de justifier les différenciation salariales entre les ouvriers et une partie de la société considérée comme « progressiste », les intellectuels. Or Makhaïski affirme : « La croissance du progrès capitaliste est impensable sans la croissance de la société cultivée et de l’intelligentsia, de l’armée des travailleurs intellectuels. [...] Le profit, prélevé par les capitalistes, ne garantit pas seulement une existence parasitaire à la « poignée de capitalistes et de gros propriétaires terriens ». Il donne aussi la possibilité à toute la société cultivée de parvenir à un niveau de vie bourgeois. La société cultivée, toute l’armée des travailleurs intellectuels sont les consommateurs du « profit national net ».(écrit en 1900, p.182-183)

Le génie de Makhaïski est de dévoiler et de dénoncer les partis socialistes comme représentants des intellectuels pour remplacer l’exploitation capitaliste par la « répartition socialiste » du profit national entre les membres de toute la société cultivée, de l’armée des travailleurs intellectuels. Les ouvriers ne partagent pas cet idéal du fait de leurs propres intérêts de classe. Le mouvement prolétarien ne défend que les gens condamnés au travail servile physique. Son but est l’émancipation. » (écrit en 1900, p.191) Il est évident que les derniers mots de Makhaïski révèlent sa foi dans une sorte de devoir immanent, inhérent aux salariés, qui semble contredit chaque jour par l’indifférence, l’égoïsme, voire le double-jeu face aux patrons. En période de tension, de crise, à l’inverse, bien des comportements spontanés des salariés confirment encore cette « foi » de Makhaïski, et des penseurs de l’anarcho-syndicalisme, un exemple récent est celui de la Pologne de 1980. Dans un pays presque vierge de traditions d’entraide balayées par l’exode rural vers les villes, en proie au lavage de cerveau marxiste-léniniste (après les années de guerre contre le nazisme), avec comme mirage le capitalisme et où l’Eglise tendait à s’emparer de toute contestation dans ses desseins hiérarchiques, des sentiments de solidarité à la base entre salariés sont apparus pleinement.

« Les termes « socialistes scientifiques », « socialisme scientifique », qui reviennent sans cesse dans les écrits des lassalliens et des marxistes, prouvent par eux-mêmes que le pseudo-État populaire ne sera rien d’autre que le gouvernement despotique des masses prolétaires par une nouvelle et très restreinte aristocratie de vrais ou prétendus savants. [...] ils prendront en main les rênes du gouvernement parce que le peuple ignorant a besoin d’une bonne tutelle [...] sous le commandement direct des ingénieurs de l’État qui formeront une nouvelle caste politico-savante privilégiée. » Il est évident que cette analyse du marxisme par Bakounine dans « Étatisme et anarchie » de 1873 a directement inspiré Makhaïski. Ce dernier ne semble pas avoir repris la distinction entre « et anciens ouvriers [...] qui, dès qu’ils seront devenus des gouvernants ou des représentants du peuple, cesseront d’être des ouvriers et se mettront à regarder le monde du prolétariat du haut de l’État, ne représenteront plus le peuple, mais eux-mêmes et leurs prétentions à le gouverner. Qui en doute ne connaît pas la nature humaine. »

L’originalité de Makhaïski est de ne pas épargner les anarchistes de l’armée des travailleurs intellectuels aspirant à dominer les salariés (1905, voir p.218 et suivantes). Petite remarque, Makhaïski brode sur une seule citation du seul Kropotkine pour en tirer un pseudo respect des classes dirigeantes de la part des anarchistes, alors que des dizaines de textes de Kropotkine et de bien des anarchistes et des anarcho-syndicalistes allaient au contraire dans le sens de Makhaïski (orgueil d’intellectuel ou désir d’avoir ses propres groupes ?). Et dans la pratique il est intéressant de juger des actions de Makhaïski.

En 1908 Makhaïski propose « La conspiration ouvrière », la lutte clandestine immédiate pour des salaires plus élevés par la grève générale. Pour cela, il faut refuser les partis socialistes et les progrès attendus de l’éducation. Dans la pratique, malheureusement, Makhaïski n’a guère œuvré pour créer des groupes. Les quelques camarades qui se réclamèrent de ses idées ont souvent milité avec les anarchistes. Pendant la révolution soviétique, Makhaïski a brillamment démontré parmi les premiers l’inconsistance du programme marxiste-léniniste. Mais, isolé, avec des problèmes de santé (certainement aggravés par les années de prison sous le régime tzariste) il travailla sagement comme typographe dans la presse soviétique et mourut en 1926. Sa mort fut annoncée par le régime et ses idées ridiculisées : « une théorie anarchiste petite bourgeoise, avant-garde des chômeurs, des miséreux et même des voyous » (Pravda N°50, 2.3.1926).

Cette citation est fournie par l’anarchiste Archinov qui lui rendit un hommage en donnant ce passage comme authentique de Makhaiski « L’action ouvrière doit concentrer toutes les forces révolutionnaires des masses dans l’intérêt des revendications économiques et du développement des mouvements de grèves, pour libérer ces luttes des embûches placées par les socialistes, qui, avec plus de succès que les sermonneurs libéraux et démocrates, obscurcissent l’intelligence des travailleurs avec des fables sur les droits des peuples et les libertés démocratiques de l’État. L’action ouvrière dictera la tendance à la grève économique dans toute la Russie, en la transformant en révolution ouvrière, en une attaque unanime contre la société bourgeoise et son pouvoir étatique par des revendications concrètes exigeant des solutions immédiates, elle dictera l’organisation du complot ouvrier pour réaliser ces buts. »

« Un tel mouvement fait appel à l’union au niveau de la lutte économique des travailleurs, par le combat des chômeurs pour obtenir la nourriture qui les tirera de la famine, qui aura lieu dans les grands centres ; le combat des masses affamées des villes et des villages de toute la Russie. »

« Un tel mouvement se déployant totalement, au moment des grandes insurrections et des conquêtes de la classe ouvrière, sera en mesure de trouver un écho qui éveillera les travailleurs de 1’Europe occidentale, endormis par les prédications pacifiques des socialistes, et placera les travailleurs à la tête de la révolution dans le monde civilisé. » (prologue au travailleur intellectuel, l905)

Et Archinov finissait ainsi : « Nous ne sommes cependant pas d’accord sur tous les points avec Makhaiski. Après avoir commencé par refuser l’idéologie du parti social-démocrate, il en est arrivé à refuser toute idéologie, et entre autre l’anarchisme, d’où il tira au début sa force et son inspiration dans sa lutte contre la social-démocratie. Nous considérons que la classe ouvrière doit avoir son idéologie sociale et révolutionnaire, mais cette idéologie doit être son idéologie, issue directement de ses besoins, de sa lutte quotidienne contre le capital, de sa psychologie. Et nous pensons que cette idéologie est l’idéologie de l’anarchisme révolutionnaire. » (Dielo Truda N°11, avril 1926)

Dans son excellente présentation, Skirda omet certains courants ouvriéristes de la I Internationale qui montrent la filiation de Makhaïski avec des réactions prolétariennes séculaires. À un des premiers congrès de la I Internationale, le proudhonien Tolain propose d’exclure de l’AIT : « les travailleurs de la pensée » (c’est-à-dire ceux qui ne travaillent pas directement de leurs mains : les intellectuels et donc les patrons). On lui objecte que Marx « a consacré sa vie au triomphe de la classe ouvrière ». Tolain réplique : « Comme ouvrier, je remercie le citoyen Marx [... mais] je crois qu’il est utile de montrer au monde que nous sommes assez avancés pour pouvoir agir par nous-mêmes ». Cette proposition faite au I congrès à Genève en 1866 ne fut rejetée que par 25 voix contre 20. On peut ajouter la méfiance des militants espagnols de la CNT des années 30 qui n’avait qu’une poignée d’intellectuels sur un million d’affiliés (avec ou sans le carnet).

Alexandre Skirda a repris en l’élargissant son édition de 1979. Il faut lui être reconnaissant, ainsi qu’à son éditeur, de publier cet ouvrage qui permet de mieux analyser les « échecs » du marxisme, de la social-démocratie et des nouveaux tenants de la gauche, Attac, etc. Il n’y a pas eu d’« échecs » puisque dès la formation de ces tendances, il s’agissait d’embrigader les salariés dans une structure copie conforme du capitalisme. Makhaïski le vit et le dénonça dès 1898 et s’il n’a pas eu de successeurs, je pense que c’est à nous de l’être aujourd’hui, en célébrant, par exemple, le centenaire de son analyse « La science socialiste, nouvelle religion des intellectuels » en 2005.

Frank Mintz