J. Maitron

Biographie de Pierre Besnard

dimanche 6 mars 2005, par Maitron. Jean

Nous remercions l’association des amis du Maitron et les éditions du Dictionnaire Biographique du Mouvement Ouvrier Français de nous avoir donné l’autorisation de reproduire la biographie de Pierre Besnard.

BESNARD Pierre Eugène

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P. Besnard

Né le 8 octobre [1886] à Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire), mort le 19 février 1947 à Bagnolet (Seine), incinéré le 24 février au Colombarium du Père-Lachaise, urne n° 10 759. Employé des chemins de fer. Militant anarcho-syndicaliste. Fondateur de la CGT-SR. (1)

Le 1er mars 1909, P. Besnard entra aux chemins de fer de l’Etat à Chinon (Maine-et-Loire) comme facteur auxiliaire puis nommé facteur chef à la gare d’Auteuil-Boulogne. Le 25 septembre 1912, il épousa Thérèse, Marie, Eugénie Montreuil née le 4 mai 1892 à Oissel (Seine Inférieure).

Le 14 mai 1920, P. Besnard fut révoqué des chemins de fer pour faits de grève en février-mars puis en mai. Il était, depuis le 4 mai, secrétaire intérimaire de la commission permanente du bureau mixte des syndicats parisiens de cheminots et principal dirigeant du mouvement pour la région parisienne. Il était également membre de la CE (2) de la Fédération nationale des cheminots. Il habitait alors 14, rue Henri-Monnier à Paris, IX e arr. puis, à partir du 1er juillet 1921, 22, rue Popincourt, XI e arr. au loyer annuel de 1 200 F.

Le 1er juillet 1920, il entra comme taxateur à la Compagnie piémontaise de Transports, 17, rue du Mail, II e arr. Etant demeuré après sa révocation, militant cheminot, il fut délégué le 19 août au congrès du réseau de l’Etat, Rive gauche, qui se tint les 21 et 22, 33, rue de la Grange-aux-Belles. Toutefois, deux mois plus tard, le 21 octobre, estimant qu’il n’était plus cheminot, il donna sa démission de ses fonctions de secrétaire du bureau mixte. En septembre, il s’était déclaré par lettre adressée au juge d’instruction, solidaire de ses camarades cheminots inculpés de « complot contre la sûreté intérieure de l’Etat ».

Le 20 mai 1921, Besnard remplaçait Monatte comme secrétaire général du Comité central des Comités syndicalistes révolutionnaires (CSR) (3), principale force d’opposition au sein de la CGT dirigée par Jouhaux. Besnard était assisté de Fargue et de Quinton (4), secrétaires. Depuis février, Besnard était signataire du « Pacte », société secrète de type bakouninien qui le liait à quelques-uns de ses amis anarcho-syndicalistes (5). En juillet, à la veille du congrès de Lille, Besnard démissionna de ses fonctions de secrétaire général pour devenir secrétaire adjoint, désirant ainsi se libérer pour un rôle national -on s’acheminait vers la scission- et international au sein de l’ISR (6) à la veille d’être créée -juillet 1921.

Au congrès de la minorité de la CGT qui se tint à Paris du 22 au 24 décembre 1921, après que deux courants se furent manifestés, l’un conduit par Besnard-Monmousseau favorable à la rupture immédiate, le second dirigé par Monatte conseillant la prudence, une motion votée à l’unanimité réclama la tenue d’un congrès extraordinaire au cours du premier trimestre 1922, les convocations devant être lancées avant le 31 janvier. La CGT ayant refusé, la scission était consommée. Au cours d’un des congrès qui vont se succéder, le II e congrès extraordinaire de la Seine par exemple, tenu le 9 avril1922, Besnard précisera ainsi sa conception du rôle des groupements syndicaux (cf. c. rendu, p.72) : l’Union locale « est, pour la localité, ce que la CGT est à l’ensemble du pays, ce que l’Union régionale est pour la région -c’est-à-dire l’expression complète du fédéralisme pour la localité. Elle est non seulement la cellule qui a charge d’organiser la production, mais aussi la répartition de cette production. Elle est plus que cela. Elle est l’organe de législation. Et cela nous conduit vers le syndicalisme complet qui, dans la révolution complète, nous permettra de suffire à tout ». Avec Toti et Lecoin (7)de même orientation que lui, Besnard fut délégué à la Conférence syndicale révolutionnaire internationale qui se tint à Berlin du 16 au 19 juin 1922. (8) Lorsque, le 25 juin, s’ouvrit à Saint-Etienne le 1er congrès de la CGTU la scission était un fait mais cette CGTU dont Besnard et ses amis avaient pu penser pouvoir prendre tout naturellement la direction, leur échappa. L’opposition était loin d’être unie et Saint-Etienne vit la défaite de ceux qui, anarcho-syndicalistes et anarchistes, en avaient pris la tête depuis le 20 mai 1921. Besnard, associé aux anarchistes groupés derrière Lecoin et Colomer, furent défaits par 399 voix contre 848. Ils se retireront peu à peu et, sans attendre, Besnard créera un Comité de défense syndicaliste dont il sera le secrétaire général (Le Libertaire 14 juillet 1922).

Il abandonna le CDS le 1er juin 1923, en même temps qu’il se retirait du bureau exécutif de l’Internationale syndicaliste révolutionnaire constituée à Berlin du 25 décembre 1922 au 2 janvier 1923 (9). C’est alors, fin décembre 1923 - début 1924, qu’il songea à « faire ouvrir la porte à l’unité par la CGT » et écrivit une lettre en ce sens à Théo Argence, 3 février 1924 (cf. J. Maitron, Thèse, op. cit., tome II, pp. 67-68) en même temps qu’il songeait à « la réalisation de l’unité internationale sur le dos de Moscou » (cf. lettre à Argence du 21 février 1924, même source). Cette stratégie, quelque peu utopique, ayant échoué, Besnard s’efforça de regrouper les opposants à la CGTU dans une Union fédérative des syndicats autonomes à la CE de laquelle il appartenait et dont il deviendra le secrétaire général lors de la conférence de Saint-Ouen, le 1er juillet 1925. Dans la Voix du Travail, bulletin mensuel de l’AIT qui deviendra bulletin mensuel de la CGT-SR qu’il dirige et dont le premier numéro parut en août 1926, P. Besnard publia une série d’articles dans lesquels il préconisait « le groupement de tous les syndicats autonomes », article signé au nom de l’UFSA (Union fédérative des syndicats autonomes) par les secrétaires Huart et Besnard, la trésorière Planteline, le trésorier adjoint Saroléa, l’archiviste Lentente (cf. n°s 3-4, octobre-novembre). Ils se prononçaient pour une troisième CGT, les deux autres CGT étant « devenue organisme gouvernemental » et la CGTU ayant « piétiné le syndicalisme » et fait faillite.

Les 13-14 novembre se tint à Lyon le congrès de la Fédération autonome du Bâtiment sous l’égide de l’Union syndicale autonome dont Fourcade était le secrétaire. Par 52 voix contre 3 et deux abstentions, elle décida pour les 15-16 novembre la tenue du congrès constitutif de la CGT-SR qui donnera son adhésion à l’Internationale syndicaliste révolutionnaire de Berlin (anarcho-syndicaliste), création qui avait suscité peu d’enthousiasme (en dépit du vote) et même l’opposition de la part des leaders Guigui, Le Pen, Bastien. Une même attitude réservée sera observée par les congrès anarchistes et c’est ainsi qu’à celui de l’Union anarchiste de 1930, deux groupes sur vingt-deux seront favorables à la nouvelle confédération que certains par dérision, dénommaient la CGT-SR, CGT Sans Rien (10). A partir de 1929, Besnard fut le secrétaire de la nouvelle Confédération qui groupera en juillet 1939, quatre mille membres et disposera d’un journal Le Combat Syndicaliste fondé en 1928 tirant à 5 300 à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Au moment de la guerre d’Espagne, Besnard participa à la création des comités anarchistes syndicalistes pour la défense du prolétariat espagnol et il fut choisi comme secrétaire de la Conférence de ces comité qui se réunit les 24 et 25 octobre 1936. Il fut confirmé dans cette fonction en novembre par le Plenum de l’AIT qui se tint à Paris du 15 au 17 dans le but d’intensifier la propagande internationale en faveur de l’Espagne « rouge » (11).

Durant la Seconde Guerre mondiale, il se réfugia dans le Midi. Selon ce qu’écrivit L. Louvet, de façon assez énigmatique, dans Ce Qu’il Faut Dire du 10 mars 1947 -Pierre Besnard était mort le 19 février : « il y mena une activité qui ne fut pas du goût de tous les camarades et je sais aussi qu’il y publia un livre -je l’ai- qui ne fit pas l’unanimité parmi ses amis » (12).

Après la libération, P. Besnard fut vice-président de la Confédération générale pacifiste créée les 9 et 16 décembre 1945 dont Louvet était secrétaire général. Il mourut quatorze mois plus tard. Depuis 1928, il vivait avec Lucie Job née le 15 août 1889 à Paris, VI e arr., veuve Margerie et ex-compagne de Pecastaing.

Très doctrinaire, P. Besnard rêva toujours d’un ample mouvement révolutionnaire qui serait sa chose. Un militant syndicaliste qui l’a bien connu, Théo Argence, l’a ainsi caractérisé et, sans doute assez justement : « Sa trop grande rigidité (...) le conduisait à l’isolement. Ainsi peut s’expliquer, sans le justifier, son besoin de créer des groupements nouveaux qu’il voulait à son image ».

Sur la page de garde de son ouvrage Le Monde Nouveau, P. Besnard a lui-même résumé sa doctrine dans ces mots : « Toute l’économie aux syndicats ! Toute l’administration sociale aux communes ! »

OEUVRE :
Le Monde Nouveau, édition CGT-SR, 1936
L’Ethique du Syndicalisme, édition CGT-SR, 1938
Les Syndicats Ouvriers et la Révolution Sociale, Paris, 1930, 350 p.
Collaboration à l’Encyclopédie Anarchiste de Sébastien Faure

SOURCES :
Arch. J. Maitron ; Arch. Nat. F7/13668, F7/13676 ; Arch. Ppo., rapp. du 5 décembre 1921 et Ppo. 50, rapp. du 19 janvier 1922, carton 296 et B A/1717, rapp. du 10 mars 1922 ; La Voix du Travail (Jo. 68728). ; C. rendu du II e congrès syndical extraordinaire de la Seine, 9 avril 1922.

J. MAITRON

Notes de la Fondation Pierre Besnard

(1) Et fondateur aussi, avec d’autres anciens de la CGT-SR (comme Julien Toublet), de la CNT française lors de son congrès constitutif de Paris les 7,8 et 9 décembre 1946, et où Besnard fera un rapport internationale et exposera l’orientation syndicale de la nouvelle Confédération.

(2) Commission Exécutive

(3) Les CSR regroupent les opposants à la ligne réformiste confédérale de Jouhaux, qui revendique notamment la participation de la CGT à l’Union Sacré. Dans les CSR se retrouvent des militants communistes (qui suivent les recommandations de l’International Communiste), des anarchistes, des anarcho-syndicalistes et des syndicalistes révolutionnaires. Les CSR se sont créés au lendemain du Congrès de Lyon (1919) et seront à l’origine de la naissance de la CGTU.

(4) Fargue Pierre (19877-1950)
Camionneur, militant syndicaliste, membre de la CE de la CGTU (1927-1929). Partisan farouche de l’autonomie syndicale (il signa ainsi la contre-motion syndicale pour l’autonomie complète en novembre 1921). Cependant certains l’ont dit membre du PCF ( cf. Cahiers de l’Institut Maurice Thorez n°s 8-9, 3e trimestre 1974).

Quinton Augustin (1890)
Mécanicien-ajusteur, secrétaire de l’UD Calvados (1919-1921), secrétaire des CSR (1921). D’abord favorable à l’adhésion à l’Internationale Syndicale Rouge, il est néanmoins partisan de l’autonomie syndicale, et refusera qu’un membre de l’Internationale Communiste siège au CE de l’ISR. Il changera d’avis ensuite voyant l’inféodation de l’ISR au PCUS. Signa en septembre 1921 avec Fargue et Besnard le manifeste du Comité central des CSR, préconisant la création d’une CGTR (CGT Révolutionnaire). Quinton n’appartint jamais au « Pacte » conclu en février 1921 à l’initiative de Besnard, mais soutint néanmoins ses amis anarcho-syndicalistes. Il adhéra à la CGT-SR en 1927, mais arrêtera de militer quelques années ensuite.

(5) Le Pacte, société secrète lancée à l’initiative de Besnard en février 1921, a pour but de prendre le contrôle des CSR, puis de la CGT, et orienter ainsi ces organismes vers leur conception anarcho-syndicaliste. Sera rendu public le 15 juin 1922 dans la Bataille Syndicaliste. Besnard jura ensuite que le Pacte s’était de fait auto-dissout.

(6) L’Internationale Syndicale Rouge fut créée à l’initiative des bolchéviks dans le but de grouper les syndicats révolutionnaires en une seule organisation internationale. L’ISR était étroitement liée à l’Internationale Communiste. Elle devint rapidement l’Internationale des syndicats procommunistes. Ni la CNT, ni l’USI, ni les IWW, etc..., ne devaient la rejoindre.

(7) Toti Henti (1882-1950)
Syndicaliste révolutionnaire puis communiste, pour finir socialiste révolutionnaire. Secrétaire de l’UD CGTU des Bouches-du-Rhône (1921-1923), membre du Bureau National et secrétaire confédéral (1921-1922), conseiller municipal de Marseille de 1929 à 1935. En février 1921, fut l’un des signataires du Pacte des « syndicalistes purs ». D’abord favorable au syndicalisme révolutionnaire, il adhéra par la suite au PCF, pour en être exclu en 1923 (il avait signé la déclaration du Comité de défense communiste qui rejetait les décisions du Ive congrès de l’IC). Il milita ensuite au Parti Socialiste Communiste, luttant tout à la fois contre la SFIO et le PCF. Pendant la guerre, participa au réseau de résistance Combat de la CGT clandestine.

Lecoin Louis (1888-1971)
Correcteur d’imprimerie, militant anarchiste, syndicaliste, pacifiste. Défenseur de l’objection de conscience. Hostile à l’Union Sacrée, Lecoin rejoignit le camp des anarcho-syndicalistes après-guerre. Célèbre pour avoir joué du revolver lors du congrès de Lille en 1921. Secrétaire du Comité Sacco et Vanzetti, il réussit à recueillir trois millions de signatures en faveur des 2 militants anarchistes. Actif pendant la Révolution espagnole (participe à Solidarité Internationale Antifasciste). Pour plus d’info, lire son autobiographie « De prison en prison », transformée en « Cours d’une vie ».

(8) A cette conférence de Berlin se présentèrent de nombreux syndicats révolutionnaires (FAU, USI, CGT, CNT, SAC, NSF FORA, anarcho-syndicalistes russes), ainsi que des représentants officiels de l’ISR (qui quittèrent la conférence quand une résolution favorable à l’arrêt des persécutions des révolutionnaires, y compris en URSS, fut votée, cette motion était à l’initiative des syndicalistes révolutionnaires minoritaires russes). Cette conférence prépara le congrès constitutif la même année de l’AIT.

(9) Ce fut le véritable congrès fondateur de l’Internationale Syndicaliste Révolutionnaire, qui choisit comme nom Association Internationale des Travailleurs, en référence à la Première Internationale. Se trouvaient à ce congrès la FAU, la SAC, la CGTU, la NSF, l’USI, la CNT, la FORA, ainsi que des minorités syndicales de Russie, du Danemark, et de Tchécoslovaquie. Cette Internationale syndicale se définit comme étant absolument indépendante de tout parti politique, révolutionnaire et fédéraliste. Y fut adoptée la déclaration de principe du syndicalisme révolutionnaire, rédigé en juin de la même année (voir note précédente). Le congrès se déclara en faveur de la Révolution sociale et pour l’organisation de la société par le communisme libre, contre le capitalisme et la déviation bureaucratique de la Révolution russe.

(10) L’Union Anarchiste se montra toujours méfiante dans la CGT-SR, n’y voyant qu’une division de plus dans le mouvement ouvrier français. Il faudra attendre la création de la Fédération Anarchiste Française (FAF) en 1936 pour qu’une organisation spécifique anarchiste se montre favorable à la CGT-SR. Malheureusement pour la Confédération de Besnard, la FAF ne dépassera guère 500 militants (environ 2 000 pour l’UA), et ne lui sera pas très utile.

(11) Besnard, qui était alors secrétaire de l’AIT, se montra très critique envers la collaboration de la CNT avec la bourgeoisie espagnole. Pour la CGT-SR, comme le montre les articles du Combat Syndicaliste d’avant-guerre, faire la Révolution et consolider les acquis révolutionnaires de juillet 1936 est le seul moyen pour gagner la guerre contre le fascisme, et non l’inverse comme le pensent les dirigeants de la CNT, qui vont aller de compromission en compromission. Le poids de la CNT dans l’AIT sera telle qu’elle étouffera les critiques de sa petite sœur française, Besnard y perdant son mandat au sein de l’AIT. La CNT choisira d’ailleurs souvent de travailler avec les pivertistes et l’UA en France qu’avec la section française de l’AIT... Pour sa part la CGT-SR continuera à faire de la propagande pour la Révolution espagnole, souvent avec le journal de la FAF, Terre Libre, lui aussi critique contre les concessions faites par la CNT. A ce sujet lire le livre de Jérémie Berthuin « La CGT-SR et la Révolution espagnole », aux éditions CNT-RP, 2000.

(12) Sur la prétendue ambiguïté de l’attitude de P. Besnard sous l’occupation, il n’existe quasiment rien. Seul G. Fontenis dans son livre « L’autre Communisme », fait allusion au congrès de 1944 où Besnard y aurait dit qu’il s’en expliquerait par la suite.

BAROUX Sébastien.