Pour supprimer les partis politiques !? (Réflexions d’un apatride sans parti)

samedi 15 juin 2013, par frank

Cohn-Bendit Daniel Pour supprimer les partis politiques !? (Réflexions d’un apatride sans parti), Montpellier, février 2013, 40 p., 3, 10 euros.

Une camarade m’a suggéré de lire et de commenter cette brochure d’un ex compagnon de groupe et de route, qui ne rechigne pas sur son passé.

Toute position repose sur des postulats, des bases considérées comme intangibles et évidentes. Dans le texte de Danny, j’en vois trois : la démocratie bourgeoise actuelle, le réformisme dans différents types de société et le dialogue, de préférence, avec des penseurs sur l’éthique et la société. Je reconnais que Danny a œuvré sur ces trois plans avec plus ou moins de réussites.

En revanche, je n’attache pas du tout la même valeur que lui à ces trois postulats.

Curieusement, les premiers mois de 2013 semblent consolider une même conception de la démocratie dans le monde. Le gouvernement grec impose à ses citoyens les diktats des FMI, BCE et autres organismes aussi maffieux que financiers, le premier ministre turc a grosso modo la même pratique contre une minorité contestataire et le guide suprême iranien impose sa solution divine, de même que le président des États-Unis reconnait la nécessité d’espionner ses citoyens et que ses services secrets continuent à employer la torture (si nécessaire) et une prison hors la loi et hors du pays. Un militant léniniste pourrait dire Bush Obama, bonnet blanc et blanc bonnet et il aurait entièrement raison en ajoutant Lénine, Staline, Khroutchev, Comité central du PC Chinois, on tire dans le tas pourvu que la nouvelle classe rouge garde ses prolétaires disciplinés et silencieux.

Mettre tous ces cas dans la même balance, c’est l’analyse de Noam Chomsky, dans « Les intellectuels et l’État », 1977 (http://www.fondation-besnard.org/article.php3?id_article=723).


Avec la montée de la démocratie “ la propagande prend une place de premier choix en tant que moyen unique de mobiliser les masses, ce qui est moins coûteux que la violence, la corruption ou d’autres techniques possibles de contrôle. [...] Et les éditorialistes [nord-américains] de continuer en soulignant le problème maintenant courant qu’il “ est impossible d’imaginer une véritable démocratie sans la science de la persuasion, comme on ne peut penser un État totalitaire sans coercition ”. [...]

Dans une société totalitaire, les mécanismes de l’endoctrinement sont simples et transparents. L’État détermine la vérité officielle. Les intellectuels technocrates et suivant la politique se font les perroquets de la doctrine officielle, qui est facilement reconnaissable.

Curieusement, cette pratique libère les esprits. Intérieurement du moins, on peut identifier le message propagandiste et le rejeter. L’expression déclarée de ce refus entraîne un risque ; l’importance de ce risque et son extension dépendent de la violence réelle d’un État.

Dans une démocratie capitaliste, la situation est beaucoup plus complexe. La presse et les intellectuels sont considérés comme étant farouchement indépendants, hypercritiques, opposés à l’“ establishment ” et adversaires de l’État [...] La réalité est quelque peu différente. II est vrai qu’il y a critique, mais un coup d’œil attentif permet de montrer qu’elle demeure dans des limites étroites. Les principes essentiels du système de propagande étatique sont assumés par les critiques. A l’opposé du système totalitaire, l’appareil de la propagande ne fixe pas tout simplement une position à laquelle tous doivent se conformer, ou contre laquelle on peut s’opposer en privé. Au contraire, l’appareil cherche à déterminer et à délimiter tout un champ de pensée : la doctrine officielle à une extrémité, et la position de ses adversaires les plus tapageurs de l’autre. Dans tout ce champ, des affirmations fondamentalement identiques sont suggérées, bien que rarement exprimées. Elles sont sous-entendues et non établies. [...] Le débat consiste à supposer que les États-Unis, les seuls dans l’histoire moderne, agissent par dévouement à des principes moraux abstraits et non à cause du calcul rationnel dirigeants, occupés par leurs intérêts matériels. [...]

Tout expert en endoctrinement confirmera, sans doute, qu’il est beaucoup plus efficace de limiter toute pensée éventuelle dans un cadre de suppositions tacites, plutôt que d’essayer d’imposer une croyance explicite particulière à coups de trique. Il est fort possible qu’une partie des résultats spectaculaires du système de propagande américain, où tout cela a été élevé au rang du grand art, soit redevable de cette méthode de désaccord prétendu, appliqué par l’intelligentsia responsable.

Depuis 1977, toutes les démocraties capitalistes des grands pays industriels font usage du «  grand art » des USA. Ce qui unit toutes les démocraties bourgeoises, populaires et religieuses, c’est leur imposition par la force de leur vérité, tout en tolérant que les opposants soient calomniés (dans la presse et ailleurs, Chomsky est un rouge à ne pas lire pour les uns, un fou pour les sionistes et les gouvernants d’Israël), frappés, emprisonnés, voire disparus.

Le deuxième plan est celui du dialogue où Danny n’inclut pas Noam Chomsky (sans doute trop anarchiste). Les penseurs cités -Castoriadis, E. Morin, A. Gorz, Cl. Lefort, Habermas, U. Beck - ont un point commun : le long terme et la supposition que le capitalisme ne fera pas sauter la planète (par simple distraction sécuritaire) ou que le genre humain ne sera pas exterminé par sa science sans conscience. Autrement dit, ces penseurs se moquent des rapports de la FAO sur les millions d’enfants qui meurent chaque année, quelques milliers par jours, quelques centaines par heure, sans compter les adultes et la quasi impossibilité de dizaines de millions d’êtres humains d’accéder à des médicaments. Le tiers monde, les indigents du premier monde (de l’Australie à Suisse, en passant par les États-Unis et le Japon) ne sont pas pour les penseurs de Danny des problèmes immédiats. Je ne dis pas que leurs propos sont inintéressants, c’est de l’utopie proche des fictions religieuses. Et il leur est plus facile de se gargariser sur un progrès éventuel -virtuel, donc irréel- que de voir la réalité !

Le lien entre ces penseurs et le réformisme est le mythe sous-jacent de la figure personnalité et providentielle que Danny exprime à propos de José Bové : « la personnalité qui incarne le mieux ce rôle charnière entre le mouvement social et l’intervention institutionnelle en tant qu’élu du Parlement européen. » C’est, bien sûr, un autoportrait indirect de Danny.

Une question que Danny n’aborde pas au passage est le poids de la mouche du coche que Danny (et Bové) aiment à jouer sur le plan politique et médiatique. En effet, les mouvements sociaux tendent de plus en plus à remettre en cause le fonctionnement de la finance international et dans le même temps de celui du système parlementaire (du moins chez une bonne partie des indignés en Espagne. Donc, à quoi peut servir un « rôle charnière » entre un système (dont une partie du mouvement social ne veut pas) et le mouvement social ?

Le réformisme (inséparable de la figure à « rôle charnière »), comme pour les penseurs, pose la question de double regard, je ne dis pas de double pensée et d’hypocrisie, pour ce qui est de Danny.

Danny cite le réformisme de Mikhaïl Gorbatchev (une éventualité que Castoriadis refusait !). « C’est lui qui, sans faire couler le sang, instaure en URSS le suffrage universelle et remettra en cause la force nucléaire. » Et Danny évoque aussi un dialogue avec une sociologue marocaine, il y a une vingtaine d’années, « [...] il y a une chose qu’il ne faut jamais oubliée, c’est le miracle de la boîte noire, la boîte où tu mets ton bulletin de vote. »

Danny oublie deux éléments : le suffrage universel existait en URSS depuis Lénine, et Poutine en use de la même manière, par la trique, les flics et le fric de la corruption. Et pour le Maroc, comme pour la Tunisie et l’Égypte, le suffrage universel n’a libéré aucun opposant des prisons du sultan et n’a renversé aucun Ben Ali ou un Moubarak.

De plus, à propos de Mikhaïl Gorbatchev, bien des couches sociales (les retraités par exemple) avaient un niveau de vie supérieur à l’époque du socialisme réel qu’avec le capitalisme actuel. Mais les hauts dirigeants des PC, reconvertis à 80-95% dans le capitalisme, vivent bien mieux que sous le marxisme léninisme dans l’ex URR et ses ex colonies.

Un réformisme beaucoup plus positif et efficace est celui des verts allemands (et français, dernièrement), Danny et ses camarades (sauf erreur) mettent de côté le maintien de l’exploitation de type colonialiste imposée par les multinationales du premier monde (BP, Ikea, Nestlé, pour prendre des exemples ni allemands ni français).

Là aussi, le réformisme vert révèle des œillères inquiétantes, voire chauvines.

Et on trouve un double discours de Danny lui-même (j’en suis persuadé sur ce plan) lorsqu’il a demandé et obtenu l’envoi de troupes allemandes en Bosnie. Comme si le prétexte du maintien de la paix, n’était pas une exposition sur place des qualités militaires du matériel allemands ! Les acheteurs des dictatures du tiers monde venaient voir à l’œuvre, en pouvant les comparer, des engins espagnols, français, hollandais, etc.

Ces trois postulats étant critiqués, il demeure que la démarche finale très positive du refus des partis, de la recherche du dialogue sur des de véritables problèmes de la société capitalistes est une ouverture.

En effet, ce qui est en jeu, c’est la lutte pour l’immédiateté de la résolution des problèmes que le printemps arabes a déclenché. Et c’est parfait que Danny l’ait entendu.

Dans le même temps, ce même printemps arabe (et auparavant les luttes en Argentine et en Grèce) détruisent aussi les penseurs borgnes, les illuminés qui ne voient le développement social que par le suffrage universelle, l’allongement du départ à la retraite et la définition de l’emploi à partir d’une heure hebdomadaire rétribuée, etc.

Frank, 15.06.13