La critique du FN par la CNT

jeudi 23 décembre 2004, par frank

La critique du FN par la CNT

La dénonciation de l’extrême droite et du lepénisme comme émanation du capital est une constante de la propagande de la CNT. Le Bureau Confédéral écrivait en janvier 1991 : “ Notre combat contre le fascisme, outre le fait qu’il s’inscrit dans une continuité historique, se situe donc naturellement contre les fondements de cette société que nous combattons par ailleurs sur tous les terrains. Aussi, loin de chercher l’unité avec ceux qui véhiculent des positions et pratiques racistes faisant le lit de l’extrême droite, notre activité contre l’extrême droite est indissociable d’une dénonciation des réformistes qui :
- comme la droite, sont pour le contrôle de l’immigration depuis 1974 ;
- comme la droite, souhaitent l’instauration de quotas dans les villes et les quartiers ;
- comme la droite, pratiquent une politique économique libérale instituant le chômage et créant des inégalités sociales ;
- comme la droite, envoient les flics contre les mal-logés dont beaucoup sont des immigrés ;
- comme la droite, expulsent du territoire, avec ou sans charters. ”
On trouve également dans un tract de 1998 :
“Face au Front National, construisons la révolution sociale !
Depuis une quinzaine d’années avec le F.N., le visage hideux de l’extrême droite resurgit : avec lui les discours et les actes racistes, l’antisémitisme, l’intolérance religieuse envers les femmes (commandos anti-IVG, femmes au foyer...)
Le F.N. se nourrit du désespoir des populations, de la situation faite aux travailleurs par le capitalisme mondial et national ; chômage, précarité, exclusions multiples alors que les patrons s’en mettent plein les poches, que la bourse flambe (+27% en 1997 pour la bourse française).
Hélas, rien de plus facile pour les démagogues de l’extrême droite que de détourner la juste colère des travailleurs vers des boucs émissaires (en premier lieu nos frères immigrés) comme ce fut souvent le cas dans l’histoire pour protéger l’ordre bourgeois. Car le F.N. est le plus redoutable chien de garde du patronat. Son discours est ultralibéral, ses références économiques sont le thatchérisme et le Chili de Pinochet ; il s’agit de recentrer les missions de l’Etat dans un sens exclusivement sécuritaire et de laisser le champ libre à "l’initiative" privée. (C. Mégret a récemment déclaré (entre autres horreurs !) qu’il faut des riches et des pauvres, que les ouvriers doivent respecter les patrons. A Vitrolles, ville dont il est le maire, les patrons se sentent suffisamment forts pour briser une grève à coups de barres de fer, comme ce fut le cas le 3 novembre dernier, avec l’envoi par la société TFE de vigiles pour lever violemment le piquet de grève des routiers devant leur entreprise. En fait, le F.N. est le reflet extrême de la tendance actuel du système : liberté absolue pour les charognards de tout poil, répression accrue pour les autres, contrôle social, flicage généralisé. [...]
Pour nous, syndicalistes révolutionnaires et anarcho-syndicalistes, la lutte antifasciste passe par le développement d’un projet social alternatif au capitalisme et à l’Etat. Seule l’affirmation du combat de classe, seul le développement de la lutte dans les boites, dans les quartiers peut faire reculer l’ennemi fasciste : le millionnaire Le Pen s’opposait aux grèves de décembre 1995 et il dénigre à ce jour la lutte des chômeurs.
C’est l’auto-organisation des travailleurs qui fera reculer les fascistes. C’est l’Internationale des Travailleurs qui contrera l’internationale brune.
Avec les fascistes, on ne discute pas ! Le véritable antifascisme, c’est l’anticapitalisme ! Partage égalitaire des richesses ! Ni Front National, Ni Front républicain, Révolution Sociale ! ”
On peut remarquer la triple argumentation cenetiste : -l’effet de la crise et la récupération simpliste qu’offre le FN ; -l’absence de réponses des autres courants politiques qui s’inspirent du lepénisme ; -une attitude de rejet frontal du lepénisme et du capitalisme. S’il y a des analyses qui coïncident avec celle de la CNT, peu arrivent à la conclusion nécessaire de la lutte sur le terrain de l’anticapitalisme.
L’opposition concrète est apparue contre les commandos anti-IVGs de l’extrême droite durant les années 90. On remarque également la solidarité avec un attentat symbolique contra le FN en 1999 .
Certains textes de la Commission Femmes sont éloquents : “ La lecture des “ petites phrases ” assassines relevées dans le programme du FN ont soulevé bon nombre de questions, de la part des plus jeunes notamment.[...] La liberté de disposer de son corps si chèrement acquise, est sans cesse menacée par les anti-IVG. Il est un programme à l’extrême droite, pas loin de nous, qui prône en six points “ La préférence familiale. Protéger et accueillir la vie ”. Citons-en trois : “ l’abrogation des lois sur l’avortement ”, “ la création d’un revenu parental d’éducation ” et “ d’un statut à la mère de famille ”. Autre extrait de ce programme de vie : “ respecter la vie de son origine à son terme et permettre l’adoption pré-natale, revenu parental et prestations familiales aux seuls ressortissants français ” !!! (Le Front national - Un programme pour gouverner). Autre perle du genre : “ l’affirmation que votre corps vous appartient est tout à fait dérisoire, il appartient à la vie, et aussi en partie à la nation ” (Le Pen - 1996).] Cette démarche nous a permis d’expliciter [...] à des jeunes filles, jeunes femmes qui lisaient sans bien comprendre ce que venait faire la nation dans cette histoire. ” (“ La Communarde ” N° 3, juin 2002)

Un tract régional d’avril 2002 synthétise la position confédérale :

“ Pourquoi ? La France et la démocratie parlementaire ont la gueule de bois, l’alternative présentée au corps électoral est le choix entre un président sortant corrompu, dans la vie politique depuis les années 60 et un fascistes, ex tortionnaire, lui-même impliqué dans la vie parlementaire depuis 1954.
Les sociaux-démocrates invoquent comme raison de leur échec l’abstention et le vote d’extrême gauche protestataire, marquant par là leur ignorance des réalités sociales et des préoccupations du monde du travail. Ayant abandonné toute référence au socialisme et collant au discours sécuritaire de la droite et de l’extrême droite, ils ont oublié sur le chemin de la mondialisation sauvage toutes les victimes de la précarisation, de la misère, les gens qui voient lors vies bouleversées par la recherche forcenée du profit.

Les travailleurs n’ont pas été associés à tous ces changements et les inégalités sociales se sont amplifiées. Les gigantesques profits gérés par le capitalisme n’ont pas été redistribués. La véritable insécurité est l’insécurité sociale : licenciements massifs d’entreprises bénéficiaires et leur cortège de misère, désespérance sociale.

Si le système politique parlementaire a explosé en plein vol c’est parce que la vraie question démocratique est la question sociale : résoudre le problème de la production et de la répartition des richesses. [...] . ”

On voit la similitude avec la position de 1998, plus claire il y a quatre ans. Et la position nationale ces jours là a été :

“ Le combat que mène la CNT ne se fera certainement pas en appelant à voter pour qui que ce soit. Chaque adhérent fera à ce propos ce qu’il juge bon. Le combat antifasciste de la CNT est indissociable de son combat anticapitaliste. Elle le mène internationalement, avec des organisations syndicalistes du monde entier. Elle mène dans les entreprises, dans les quartiers, pour la construction d’un autre futur sans exploités ni exploiteurs, sans dominants richissimes condamnant à la misère la plus grande part de l’humanité. C’est sur ce terreau, le chômage, la précarité, la misère, l’exclusion, l‚exploitation polymorphe, que croît le fascisme. ”

“ Mais c’est aussi sur ce terreau que grandit la conscience de classe et que pourra se construire une nouvelle organisation sociale. C’est pourquoi notre action syndicale a pour objectif l’auto-organisation contre la soumission à toute démagogie. ”

L’impact de cette analyse a été confirmé durant las manifestations du 1° mai dans de nombreuses villes par l’intérêt pour les cortèges de la CNT, avec 10.000 personnes qui étaient avec la Confédération à Paris.

A Lille il y a eu aussi une intéressante analyse dans le tract de la CNT du 26 avril : “ Radicaliser la lutte antifasciste pour une véritable alternative !”

“ Le FN au pouvoir, c’est adieu les libertés individuelles et d’association, c’est le racisme instinctif, c’est l’amour fanatique de l’armée et de l’ordre moral, c’est l’attaque en règle et systématique de tous les droits conquis par les travailleurs : Le Pen, le patron multimillionnaire réclame et rêve de la flexibilité des salaires et du temps de travail, des privatisations, de la fin de la sécurité sociale et des retraites, de la remise en cause du droit de grève, des impôts qui pèsent lourd aux riches et pas assez aux pauvres. ”

Et dans la même ville, entre les deux tours, avec la mairesse et ministre socialiste Martine Aubry (qui a fait promulguer la loi sur les 35 h), dont la municipalité avait déjà été condamnée pour ne pas avoir réintégrer deux emplois jeunes, la mairesse a ajouté à son cas un nouvel exploit en envoyant les CRS réprimer l’occupation d’un local en faveur de sans papiers. Le bilan a été de plusieurs blessés et la confirmation des réflexes lepénistes du PS . Le verdict électoral de juin a été la perte du siège de la mairesse.

Ce dernier fait peut servir de conclusion : on ne peut attendre que peu ou rien de la gauche officielle en France. Par contre la pilule amère des élections peut amener la base des partis traditionnel de gauche à essayer de réagir, en travaillant avec la CNT et en trouvant une autre approche sociale. La CNT maintient la même analyse et la même position depuis des années, sans beaucoup influencer la société et les autres courants syndicaux. Cette nouvelle situation peut être une occasion à saisir pour la CNT.

On peut également mettre en rapport cette passivité avec la faiblesse des oppositions aux fermetures d’entreprises. Il y a eu des exceptions qui ont généré de violentes réactions pour exiger de plus fortes indemnisations, sans arriver à la gestion des stocks (Cellatex, Bata, Lu). On constate le recul actuellement pour ces travailleurs, dupés par les promesses de reclassement des différentes administrations, marqués par le patronat comme “ fortes têtes ” . Cette position globalement passive des salariés revient donc à une attitude d’acceptation de la suprématie patronale et de la perte de l’emploi.

Un autre facteur joue aussi : l’abandon du terrain social par ceux qui l’occupaient habituellement, catholiques et communistes, qui est vierge, avec parfois l’apparition du FN et des intégristes musulmans financés par l’Arabie Saoudite. C’est là que la CNT doit agir, comme elle le fait dans certains endroits, avec quelques autres organisations comme AC, Attac, etc. Le vote pour Le Pen est fluctuant comme les chiffres le montrent et il faut donner des exemples de pratiques et de positions clairement anticapitalistes.

Avec la nouvelle situation de 2002, il est probable que des réactions en phase avec la vision confédérale vont apparaître, du moins chez les jeunes et les salariés qui se sont sentis touchés par le résultat des élections qui opposaient un facho à un escroc et qui ainsi pourraient adopter une attitude carrément agressive face au capitalisme. Il est tout à fait sûr que la même tactique de compter sur la FN pour réprimer éventuellement des résistances des salariés contre le capitalisme, en récupérant les voix sur le plan régional et avec la droite s’alliant aux conseillers lepénistes, va continuer à être la norme des partis de la droite française. La formation par la propagande et par la pratique syndicale de type anarcho-syndicaliste et syndicaliste révolutionnaire (c’est-à-dire d’action directe et sans les partis politiques) des salariés conscients est une réponse sûre contre l’extrême droite.
Existent-ils d’autres moyens de lutter contre l’extrême droite ?
La répression policière en France s’acharne sur les jeunes et leur façon d’être (en dépit de bon nombres d’entreprises vident de la jeunesse -confection, musique, cinéma, revues, bars, etc.) et cela a des répercussions nettes sur le comportement de nombreuses familles contre les forces de répression. Et certains militants font partie de cette ambiance. C’est pourquoi l’extrême droite a sa musique qu’elle veut imposer. Il y a un espace important à orienter vers l’antifascisme (mot confus mais très clair au moment de l’action).
Les comparaisons avec l’étranger (extrême droite au pouvoir de fait en Espagne, monopole des médias en Italie, absence de réponse de gauche en France) soulignent les fortes disparités d’implantation de l’extrême droite, mais mettent en évidence l’inéluctabilité pour les antifascistes et les anarcho-syndicalistes d’être présents constamment à la base pour contrecarrer le discours des médias sur les salariés.
Une évidente constatation, apparemment oubliée, est que la « vérité » contre l’extrême droite énoncée depuis des sphères journalistiques ou des tribunes politiques sert à peu de choses, si les groupes militants parmi les salariés n’en discutent pas sur les lieux de travail et dans les quartiers.

Frank Mintz (juin 2002, revu à plusieurs reprises) extrait de « L’extrême droite en France, en Italie et en Espagne » publié dans « Libre Pensamiento » de la CGT espagnole, automne 2002, N°41