L’autogestion et ses multiples facettes

mercredi 26 juin 2013, par frank

Le texte qui suit est tiré du numéro spécial du "Monde libertaire".

« Occupons-nous de nos affaires ! Autogestion ! + Venezuela : la société du spectacle, entretien avec King Ju de Stupeflip » (59 pages grand format de textes et d’illustrations, dont 40 pour l’autogestion) se place surtout dans l’actualité et évoque des expériences en marche, avec des collaborateurs de plusieurs horizons.

L’autogestion et ses multiples facettes

L’important est ce que recouvre concrètement ce mot : [...] Notre idéal politique est connu : l’union libre de communes autonomes, de groupes de producteurs et d’autres, des associations, des fédérations. Cela entraîne une certaine forme d’organisation, qui développe chez les gens une grande solidarité, le rôle de la pleine identification de leurs intérêts avec ceux de la société, quel qu’elle soit. C’est une organisation libre, volontaire, fondée sur le libre accord (1).

Avant cette position, à propos des coopératives un camarade avait écrit : La coopération sous tous ses aspects est incontestablement une forme équitable et rationnelle du futur système de production. Mais pour qu’elle puisse atteindre ses buts qui sont l’émancipation des masses laborieuses [il faut la] propriété collective. Aussi longtemps que cela n’aura pas été fait, la coopération, dans la plupart des cas, sera écrasée par la concurrence toute-puissante du grand capital [...] Ainsi, dans les conditions actuelles de l’économie sociale, la coopération ne peut apporter l’émancipation aux masses ouvrières ; néanmoins, elle offre cet avantage que, même dans le présent, elle habitue les travailleurs à s’unir, à s’organiser et à conduire eux-mêmes leurs propres affaires (2).

Ces deux points de vue sont complémentaires car ils visent un futur hors du capitalisme.

Il existe, cependant, une pratique qui désire s’inscrire dans la société hiérarchique : Thèse 1 Nous revendiquons la mise en place d’une réforme autogestionnaire et démocratique à tous les niveaux du pouvoir de décision, d’un nouvel ordre économique qui conciliera le plan, l’autogestion et le marché. Thèse 20 Une autogestion authentique des travailleurs sera le fondement de la République autogestionnaire (3). On peut ajouter l’autogestion proposée aux détenus dans les années 1960 dans des prisons étatsuniennes à Terre haute (Indiana) et Leavenworth (Kansas), (4). Dans ces deux cas, mon commentaire est que les partisans de l’autogestion ont été écartés parce que les états-majors capitalistes ne supportent pas la discussion avec des subordonnés.

On a eut aussi deux pratiques léninistes. Lénine lui-même a affirmé : L’organisation de l’autogestion révolutionnaire, le choix par le peuple de ses représentants n’est pas le prologue, mais c’est l’épilogue de l’insurrection. Lénine s’est répété en précisant Tant qu’il n’y a pas encore de forces pour un soulèvement armée victorieux, jusqu’à ce moment il est ridicule de parler d’autogestion révolutionnaire du peuple (5). Les successeurs de Lénine n’ont même pas appliqué « l’épilogue ». La seconde expérimentation a été plus sérieuse, c’était celle de Tito en Yougoslavie, étudiée avec intérêt par Albert Meister, puis avec davantage d’informations, définie comme «  [...] les seules manifestations vivantes de l’autogestion dans les entreprises yougoslaves sont les grèves » (6).

On pourrait être tenté de rejeter à chaque fois toute revendication autogestionnaire se limitant à aménager la société actuelle. Ce serait une erreur car des luttes réelles on été autogérées (comme la grève avec occupation et production de plusieurs mois chez Lip en 1972). Des cadres psychologiques sont parfois proposés pour réguler les assemblées, y résoudre les conflits et les indignés espagnols cherchent à en appliquer en ce moment (7).

L’élément qui pourrait permettre de conjuguer les deux approches contradictoires sur l’autogestion est justement l’assemblée, comprise comme un groupe dont les décisions sont portées par des délégués, contrôlées et révocables (8). Dans ce lieu, les rapports hiérarchiques et capitalistes de gagnants et de perdants, de machisme, d’informations mensongères ou fragmentaires sont proscrits. Et en cela, les rapports humains le deviennent réellement. Et c’est cet oasis non autoritaire qui est susceptible de porter le projet libertaire.

Du reste, les pratiques qui devraient collectives et qui étaient démenties par la réalité, ont été dénoncées avec justesse par des non anarchistes Nous sommes contre le fait que seule la classe ouvrière supporte le poids des réformes économiques. Nous sommes pour l’autogestion de haut en bas, mais cela est impossible si les organismes autogestionnaires et parlementaires n’ont pas de représentants directs des producteurs (Lettre d’étudiants à Tito, juin 1968). En Argentine les pratiques horizontalistes entrainent des changements psychologiques quand nous voyons des femmes qui auparavant restaient chez elles, sans autre destin que de travailler comme domestiques, dirigeant une bibliothèque populaire, rangeant des livres et faisant des fiches ; quand nous voyons des jeunes qui étaient dans le gang du coin de la rue et qui maintenant produisent sans patron, luttant contre leurs propres habitudes pour s’efforcer d’arriver à l’heure [...] pour produire pour leurs voisins, nous constatons que, effectivement, ils sont en train de créer un monde nouveau (9).

L’autogestion des luttes et des organisations forment un tout anti hiérarchique, chez des personnes qui ne connaissent pas les idées anarchistes. C’est sa richesse, elle se passe de dieu et de maître. En effet, d’un point de vue libertaire, pour une vision strictement anarchiste, il n’existe pas de pouvoir authentiquement socialiste, de pouvoir populaire s’il ne se fond pas, ne se confond pas dans l’autogestion.

C’est le collectif local, l’assemblée générale des habitants qui décident, de même que les travailleurs de telle et telle entreprises du même secteur géographique, qui gèrent leur vie dans tous ses aspects. Les problèmes d’ordre général (des langues de communication, des vaccinations, et de l’éducation jusqu’à l’adoption de nouvelles techniques administratives, les regroupements économiques) sont étudiés au cas par cas par les collectifs locaux, selon leur rythme adapté aux leurs urgences.

C’est du local que des séries de liaisons partent au niveau horizontal (régional, provincial, national et international) et de façon concentrique vers un dôme (réseau sanitaire, éducatif, scientifique, etc.) dont les fondements s’écroulent si les ententes et les accords locaux viennent à disparaître.

Et je propose cette conclusion encore actuelle : une ligne, pas du tout droite, mais une ligne quand même, qui relie les plus grands événements révolutionnaires de notre histoire contemporaine : la Commune de Paris, la révolution russe et sa suite, les révolutions chinoise, espagnole, la vague révolutionnaire de 1956 dans les démocraties populaires et surtout la révolution hongroise (10).

Frank Mintz, 07.02.13.

1)Rousskaïa revolioutsia i anarkhism (dokladi tchitanie na sezde Kommunistov-Anarkhistov, v oktobr 1906 goda [La révolution russe et l’anarchisme (rapports lus au congrès des anarcho-communistes, en octobre 1906)], Londres 1907, pp. 58-59.

2)Bakounine Étatisme et anarchie, Appendice A, Paris, 1976, pp. 365-366.

3) Solidarnosc Programme adopté au Congrès de Gdansk, 07.10.1981.

4) P. Blumberg dans Self-Management (Economic Liberation of Man), Penguin, 1975, pp. 334-337.

5) Périodique Proletari, n°12, 16 (3) août 1905, “Boïkot bulguinski doumi i vosstanie »[le boycott de la douma de Boulguine et l’insurrection]. Proletari, n°14, 29 (16) août 1905, « Edinenie tzara s narodom i naroda s tzarem » [L’union du tzar avec le peuple et du peuple avec le tzar].

6) Meister Albert “Pour en finir avec l’autogestion yougoslave”. Revue Autogestions, n° 6, 1981, p. 255.

7) Je vois cela avec scepticisme car on risque de tomber sur des « gourous » maniant la psychologie au détriment de la lutte de classes.

8) une assemblée a ses règles comme des tours de paroles limités, des horaires précis, la recherche du consensus plus que le vote majoritaire, etc.

9) Zibechi Raúl Argentine (généalogie de la révolte), Paris, 2003, p. 268.

10) Belasz Nagy, Études, Bruxelles, X 1961, p. 120.