Nouveautés sur l’autogestion

jeudi 11 juillet 2013, par frank

Nouveautés sur l’autogestion

Deux publications différentes de 2013, un hors-série du Monde Libertaire et un livre des éditions de la CNT-RP, nous fournissent des approches utiles et parfois des sujets à résoudre. Dans les deux cas, l’expérience anarchosyndicalisme de l’Espagne de 1936-1939 est plutôt en arrière-plan, et la lumière se dirige sur le présent. Toutefois, on perçoit, dans le premier cas, une vision ouverte, pas recroquevillée sur des sigles, comme l’introduction du second, cas, heureusement contredite par une conclusion pluraliste.

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« Occupons-nous de nos affaires ! Autogestion ! + Venezuela : la société du spectacle, entretien avec King Ju de Stupeflip » (59 pages grand format de textes et d’illustrations, dont 40 pour l’autogestion) se place surtout dans l’actualité et évoque des expériences en marche, avec des collaborateurs de plusieurs horizons.

Deux pages saluent une expérience léniniste passée : « Qu’est ce qui a cloché dans l’ « autogestion » à la yougoslave ? Presque tout, en fait. » Et les seules manifestations vivantes de l’autogestion dans les entreprises yougoslaves sont les grèves ; des grèves qui se font contre les nouveaux patrons incarnés par les inamovibles délégués des syndicats, du Parti et des technocrates, (Alfred Meister, 1981, article « Pour en finir avec l’autogestion yougoslave »).

Les cas concrets, cinq, dominent aussi en pages sur les réflexions théoriques et ont comme traits communs : la franchise dans l’exposé des avancées et des obstacles, des liens pour que les lecteurs continuent le contact, une description assez large. Je pense que le plus intéressant est « Ambiance Bois », fruit de vingt cinq années de présence sur place en liaison avec les habitants.

Une critique, pourtant, pour l’exemple vénézuélien, on n’a pas dans l’interview de Rafael Uzcátegui de question sur les collectifs autogérés et le chavisme. Il est vrai que le « socialisme du XXI siècle », allié à la vierge de Betania -qui protège le nouveau président du Venezuela- n’ont pas encore découvert l’autogestion, mais bien les alliances avec les multinationales.

Le livre De l’Autogestion (théories et pratiques, ouvrage collectif), (Paris éditions CNT-RP, 2013, 346 p.) répond en partie à son titre, puisque la moitié du contenu repose sur deux études sur l’histoire de l’autogestion, et le syndicalisme et la pédagogie, et, l’autre moitié, sur des expériences.

À la lecture, l’intéressant exposé d’Aimé Marcellan est en quelques sorte bridé par le manque d’espace, d’où quelques allusions à l’autogestion yougoslave et une impasse sur un épisode des années 1950 (la FCL et Fontenis), qui aurait été utile pour ce qui va suivre.

Aimé donne un texte important de 1925, de Valeriano Orobón Fernández « Économie libertaire de la révolution, la réorganisation de la production »qu’il commente brièvement dans son contexte.

Cependant, je trouve aussi vitales les phrases de conclusion d’Orobón Fernández : « Face à la brutale franchise des formules autoritaires qui aujourd’hui nous disputent l’hégémonie des masses, les approximations ineffables ne peuvent rien.

Nous devons nous donner un mot d’ordre pratique et clair autour duquel focaliser méthodiquement notre travail. Et ce mot d’ordre pourrait être la lutte pour un régime coopérativo-fédéraliste, aspiration positive et libertaire. » (pp. 90-91).

Je me demande si on ne peut pas mettre dans les « approximations ineffables » la revendication de l’absence de permanents syndicaux dans la CNT-f (pp. 134-137, 204-206), presque toujours abordée sans tenir compte des réalités passées et actuelles (la CNT espagnole de 1931-1936, la CGT espagnole depuis 1990).

Un auteur anonyme, tout en en défendant l’absence de permanents, ne ferme pas le débat, puisqu’il note « [...] relativiser l’adage syndicaliste révolutionnaire : « tout le pouvoir aux syndicats » en y ajoutant « l’autogestion des luttes ». C’est aussi la condition pour que l’outil syndical conserve en toute circonstance une autonomie d’action et de pensée critique. » (p. 139).

Grégory Chambat (qui n’a participé à ce livre qu’en envoyant un article) aborde la littérature prolétarienne « ou autogestion de la parole ouvrière ». Puis « L’autogestion pédagogique à l’épreuve du réel », avec les écoles populaires kanak (=EPK) et ses heurts avec l’administration française et même le FLNKS, les politiciens kanaks. Un sujet passionnant.

Dans la partie concrète, je ne vois pas grand-chose d’autogestionnaire dans les contributions sur les services publics, le groupe Doux, et les réalités zapatistes On a ensuite quatre expériences, dont deux seulement traités en profondeur. C’est maigre pour un livre se revendiquant d’ « une pratique autogestionnaire » (p. 5) produit « d’une vingtaine de militants » (p. 6). Il est aussi curieux qu’aucun d’eux n’aient posé la question à un des auteurs de la préface sur un écrit de décembre 2008 où il abandonnait -avec un autre camarade- la CNT-f et le syndicalisme pour le NPA. « Nous concevions cette organisation syndicale comme un exemple autogestionnaire [...] Une alternative syndicale révolutionnaire ayant une pratique conforme a son éthique et ses principes [...] Sur l’ensemble de ces perspectives nous considérons aujourd’hui que la CNT non seulement ne se développe pas sur ces bases mais en outre suit des orientations et des valeurs inverses. ». La contradiction avec la préface mérite quelques explications, dans une prochaine publication.

Et que penser de cette affirmation « le prolétariat international [...] trahi depuis plus d’un siècle par le stalinisme [...] la contre-révolution stalinienne » (pp. 12-13, 14) ? La vingtaine de militants ayant participé aux livres a lu ce mensonge sans réagir ?

Je rappelle dans la foulée que la Tchéka a été créée par Lénine, avant qu’il ne lance les premiers camps de concentration, dénoncés par les insurgés de Kronstadt en 1921. Une révolte que Lénine jugeait ainsi Cette contre-révolution a ceci de particulier qu’elle est petite bourgeoise, anarchiste, et j’affirme qu’il existe un lien entre les idées, les mots d’ordre de cette contre-révolution petite bourgeoise, anarchiste et les mots d’ordre de l’Opposition ouvrière » (cité par Skirda dans Kronstadt 1921 (Prolétariat contre dictature communiste), 2012, p. 163).

Et à propos de la déviation du courant de Fontenis, on constate une vision tout aussi étrange de Staline que celle des éditions CNT-RP [la FA] doit éviter un anti stalinisme facile capable de nous couper définitivement des exploités abusés par les partis communistes. On ne combat bien le stalinisme qu’en se montrant plus dévoué que lui à la cause des exploités.

La position d’ex camarades de Fontenis, sur la pensée du « maître » était : « un essai de justification du social démocratisme bolchevik, [.... Sans] reconnaître que les germes du totalitarisme soviétique étaient notamment impliqués dans l’organisation bolchevique, [...] une légitimation du léninisme, présenté progressivement comme un mouvement ouvrier et révolutionnaire par contrepoids à une critique du stalinisme... »

On pourrait objecter que le choix de ne pas critiquer Lénine sert à être mieux reçus par l’extrême gauche, surtout lors des contacts internationaux avec des groupes révolutionnaires du tiers monde, presque tous léninistes. C’est, bien au contraire, leur rendre service que de mettre Lénine à son niveau de bourreau du prolétariat soviétique, et leur faire sentir que le centralisme omniscient des leaders a amené de multiples défaites et déroutes (du Che en Bolivie aux PC cubain, PKK, et de nombreux groupes africains et latino-américains).

Je m’étonne également de deux absences inexplicables : les articles du n°27 (et un autre dans le n°28) de la revue de la CNT Vignoles Les Temps maudits, consacrée à l’autogestion et la révolution (un total de 75 pages) et l’absence du syndicat du SUB. Pourtant, ce syndicat a produit L’autogestion, ça ne marche pas toujours. Ce titre étant celui d’une intervention lors de la Foire à l’Autogestion à Montreuil le dimanche 9 juin, très intéressante par sa clarté et sa sincérité.

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Bref commentaire sur ces publications par le biais de cette dernière expérience : l’autogestion est une façon d’envisager la vie et le militantisme à partir de la situation concrète des travailleurs. Pas forcément visible, puisque des dizaines d’années, de lustres, durant, des générations de léninistes n’ont généralement vu en URSS et ses colonies, en Chine, que des travailleurs satisfaits. Une démonstration éclatante du caractère idéaliste -surréaliste- de leur socialisme scientifique.

C’est pour cela que les rapports humains entre militants, entre groupes, passent par l’autogestion, sinon les étiquettes de libertaires, d’antiautoritaires ne sont qu’un masque de carnaval.

Frank Mintz, 26.06.13.