Vers l’autogestion... à l’école et ailleurs !

dimanche 15 septembre 2013, par Chambat Grégory

Vers l’autogestion... à l’école et ailleurs !

Quand la rentrée scolaire se double d’une rentrée littéraire, il y a de quoi alimenter les étales des libraires avec moult ouvrages consacrés aux questions éducatives. En général, ce sont les lamentations déclinistes et réactionnaires qui tiennent le haut de la pile, saluées comme il se doit par une presse d’un désolant conformisme. D’où l’intérêt d’aller voir ailleurs ce qui se dit - et surtout s’écrit - sur l’école et l’éducation, du côté des chemins de traverses, en saluant au passage Prévert qui nous rappelait que « lorsque l’enfant entend parler d’une société sans classe, il rêve d’un monde buissonnier ».

Pour poursuivre notre petit tour d’horizon de l’actualité éditoriale (voir le précédent billet « La haine des pédagogues »), une réédition incontournable.

Il s’agit probablement d’un des ouvrages les plus complets et les plus stimulants de ces 10 dernières années. Initialement publié en 2007, co-édité par les Éditions Libertaires et les Éditions de l’Icem-Pédagogie Freinet, Le Maître qui apprenait aux enfant à grandir, signé Jean Le Gal fait l’objet, en ce mois de septembre, d’une réédition en l’état.

Il s’agit à la fois d’une biographie militante, d’une réflexion pédagogique et politique sur l’autogestion et d’un guide utile à l’usage des enseignants qui pourront y puiser des idées et des exemples de pratiques alternatives.

Issu d’un milieu populaire, Jean Le Gal a suivi l’itinéraire type de l’instituteur de l’après-guerre. Sans sa sensibilité à l’injustice, son engagement politique humaniste, en particulier contre les guerres coloniales, il aurait probablement suivi le chemin qui lui était tracé à sa sortie de l’École normale... Mais ses combats contre le colonialisme, son antimilitarisme et sa prise de conscience politique l’amènent à s’interroger sur la cohérence entre ses engagements militants et ses pratiques quotidiennes d’enseignant. Au hasard d’un séjour à Vence, il découvre l’école de Célestin Freinet. Il est immédiatement séduit par ce qu’il y voit mais aussi par le personnage. Tous deux partagent en effet la même conviction que l’heure de la décolonisation de l’enfance à sonner :

« C’est par l’exercice de leurs droits, et non par la servitude, écrit Célestin Freinet en 1960, que les citoyens de ces pays libérés accèdent à la dignité d’hommes et à la liberté de citoyens. L’analogie est à peu près totale avec nos enfants. Parce qu’ils ne sont pas en mesure, à l’origine, de s’organiser librement, on juge qu’il faut, d’autorité, les diriger et les commander. [...] les contraindre à suivre, à imiter et à copier. [...] Notre propre expérience nous montre, poursuit l’instituteur de Vence, au contraire, que les enfants dégagés de bonne heure de tout l’appareil de servitude dont on les accable, nous donnent bien souvent des leçons de dignité sociale, de conscience politique et de courage civique dont nous devrions nous inspirer et que la Société gagnerait à ce que soient reconsidérés les conditions d’autodétermination des jeunes d’aujourd’hui, les hommes de demain. »

Dès lors Jean s’essaye aux techniques Freinet dans sa classe. Il rentre en contact avec le mouvement de l’École Moderne, il tient une correspondance avec Freinet où interrogations pédagogiques et questionnements politiques se mêlent et se nourrissent l’un l’autre.. « Nous ne comprendrions pas, souligne Freinet, que des camarades fassent de la pédagogie nouvelle, sans se soucier des parties décisives qui se jouent à la porte de l’école, mais nous ne comprenons pas davantage les éducateurs qui se passionnent activement pour l’action militante et restent dans leur classe de paisibles conservateurs. »

De cette période, on retiendra justement une lettre, que Freinet décidera de publier dans le bulletin du mouvement. Jean Le Gal y pose la question de « l’esprit de la pédagogie Freinet ». Cette lettre, reproduite dans l’ouvrage, est un texte essentiel. Elle dénonce la réduction du mouvement pédagogique à la seule utilisation dans la classe de nouvelles techniques, au prétexte qu’elles seraient plus efficaces, soulageraient l’enseignant ou amélioreraient les résultats : Jean Le Gal affirme que « Pour un éducateur de l’École Moderne, faire de la coopération à l’école un principe de base de la vie sociale et pédagogique de sa classe, c’est adhérer à une conception humaniste et démocratique, qui dépasse largement le champ de l’éducation. »

Dès lors, et ce jusqu’à aujourd’hui, Jean Le Gal va mettre en œuvre cette conception exigeante. D’abord en travaillant à la cohérence théorique de ses pratiques pédagogiques. Il reprend ses études, multiplie les recherches en prenant toujours soin d’y associer ses élèves pour ne pas en faire des cobayes mais des « apprenants-chercheurs ». Lui-même se définit comme « un praticien-chercheur c’est-à-dire, précise-t-il, un éducateur engagé, mobilisant ses capacités d’innovations pour tenter de résoudre les difficultés de mise en place d’une pédagogie au service d’une éducation, que pour ma part, poursuit-il, je ne peux concevoir autre que démocratique, coopérative et autogestionnaire, une pédagogie qui permettra à tous les enfants de développer au maximum toutes leurs potentialités ». L’autre facette, indissociable de la première, c’est l’exploration des pratiques d’autogestion. De manière visionnaire, avant d’être rejoint par le souffle de l’histoire en mai 68, il défend ce projet politique à la fois au sein du mouvement Freinet, mais aussi dans les AG, à l’université et dans la rue...

Mais c’est surtout dans le domaine de la pédagogie autogestionnaire qu’il mobilise son énergie : « Nous n’avons évidemment pas la prétention de changer la société par l’école, nous avertit-il, mais nous pensons cependant qu’une éducation, individuelle et collective, à la liberté et à la responsabilité, est un aspect important de la lutte autogestionnaire. Nous n’attendons donc pas une révolution hypothétique pour changer, à l’école, ce qui peut l’être. » « Il n’y a pas de socialisme autogestionnaire sans éducation autogestionnaire. » conclue-t-il de manière définitive...

Ce texte est celui de la chronique radio de l’émission de la CNT éducation le 2e mardi de chaque mois sur Radio Libertaire

Grégory Chambat, enseignant en collège, membre du comité de rédaction de la revue N’Autre école. Dernier ouvrage paru Apprendre à désobéir, petite histoire de l’école qui résiste avec Laurence Biberfeld publié aux éditions Libertalia, septembre 2013.

Le Maître qui apprenait aux enfant à grandir, un parcours en pédagogie Freinet vers l’autogestion, Jean Le Gal, Les Éditions Libertaires et Les Éditions Icem Pédagogie Freinet, 2013, 296 p., 15 €.

(http://www.questionsdeclasses.org/?Vers-l-autogestion-a-l-ecole-et)

- ;- ;- ; Voir aussi sur ce site

Lectures pédagogiques : Claire Hugon, Laurence Biberfeld et Grégory Chambat, Laurent Ott, Eva Blumenfeld, Le Lycée autogéré de Paris, Jean Le Gal

http://www.fondation-besnard.org/article.php3?id_article=1687