Frank Mintz

INSURRECTION MACEDONIENNE 1903

dimanche 3 avril 2005, par frank

Cette expérience révolutionnaire en Macédoine et en Thrace, a été quasiment effacée de l’histoire officielle. A l’heure où certains bon penseurs "socialistes" (anarchistes ou autres) essaient d’opposer lutte de libération nationale et lutte de classe, ce texte a tout son intérêt.

KROUCHEVO ET STRANDJA 1903

Si la commune de Paris est universellement connue comme un premier pas vers le socialisme et l’émancipation des travailleurs par eux-mêmes, par contre l’insurrection populaire de 1903 en Macédoine et en Thrace n’est guère étudiée en dehors de certains pays balkaniques.

En 1878 l’indépendance de la Bulgarie, avec l’aide de la Russie, contre la Turquie, fut sabrée par les décisions imposées par le congrès de Berlin, cette même année. La moitié du pays fut placée sous administration turque, mais avec une certaine autonomie, et les provinces de Macédoine et de Thrace demeuraient purement et simplement turques bien qu’elles aient été libérées par le soulèvement de leur population en grande majorité bulgare. Il s’agissait de pressions des impérialismes anglais et austro-hongrois pour contre-carrer l’influence russe dans les Balkans.

Le résultat prévisible fut des guerres expansionnistes entre la Turquie et la Bulgarie pour la Thrace, et entre ces deux pays et la Grèce et la Serbie pour s’emparer de la Macédoine, à la grande joie des marchands de canons anglais, français et allemands.

Ce qui, par contre, était inattendu, ce fut le développement d’un fort mouvement nationaliste en faveur de l’autonomie de la Macédoine et de la Thrace, dès 1893. Les fondateurs de « l’Organisation Révolutionnaire Intérieure de Macédoine et d’Andrinople » (Andrinople, en turc « Edirne », est en Thrace ; les sigles en langue bulgare et macédonienne sont VMRO) « tenant compte de l’existence des autres groupes ethniques, et surtout pour écarter l’ingérence des Etats balkaniques rivaux entre eux, défendaient l’idée de l’autonomie de la Macédoine. » (1). Grâce à cette tactique, la VMRO obtenait l’adhésion de la population locale, y compris turque, contre l’administration turque corrompue et brutale. Par contre, la conséquence était une coupure avec la Bulgarie : son Etat (qui s’empresse de créer une organisation parallèle prônant l’annexion de la Macédoine à la Bulgarie), ses partis politiques. Vu la tendance socialiste des révolutionnaires macédoniens et thraces, seul le parti socialiste bulgare, créé en 1893, aurait pu offrir une aide. Malgré la présence de certaines personnalités d’origine macédonienne, le congrès de juillet 1903 du parti social-démocrate ouvrier bulgare n’aborda que des problèmes intérieurs et la question syndicale, pour aboutir à une scission entre léninistes et non-léninistes.

Si les marxistes étaient indifférents à la question macédonienne, il existait une exception avec Vassil Glavinov qui partageait les vues révolutionnaires d’une autonomie obtenue par la lutte armée. Il n’est donc pas étonnant qu’ « en Macédoine, il y avait une influence particulièrement forte des populistes russes et des anarchistes, dont la vision était partagée par la plupart de la jeunesse étudiante macédonienne. » (2). L’adoption de l’action directe révolutionnaire et le refus des Etats ne pouvaient qu’attirer les anarchistes. Et dès 1895, de nombreux anarchistes bulgares se mêlèrent aux révolutionnaires macédoniens, dont le mot d’ordre était : « Libération de la Macédoine par l’insurrection dans tout le pays. », selon les paroles d’un des leaders les plus connus Gotse Deltchev (3).

Le 2 août 1903, jour de saint Elie, une insurrection éclate en Macédoine dans la région de Bitola, les deux autres régions de Skplié et Salonique, moins bien armées, secondent mal le mouvement. En Thrace, les révolutionnaires interviennent également. Mais les troupes turques réagissent et écrasent les révolutionnaires. La Bulgarie n’intervient pas, car la monarchie préfère une Macédoine et une Thrace turques à deux provinces socialistes révolutionnaires.

A Krouchevo, en Macédoine, durant une dizaine de jours, il y eut une république qui fonctionna sur le modèle de la Commune de Paris, avec une population slave, grecque et vlasse (roumaine) (4), et aurait reçu un certain appui de la population turque avoisinante (5). Concrètement, il y avait dans la ville l’état-major des révolutionnaires qui s’occupait des affaires militaires et un conseil formé de soixante personnes de toutes les nationalités de la ville. Une commission de six membres était responsable de la justice, des réquisitions, des finances, de l’ordre public, du ravitaillement et de la santé. Des commissions existaient pour le ravitaillement, l’ordre public, la santé, les finances, et aussi l’habillement. Des ateliers de munitions furent créés. Un hôpital fut improvisé. Deux moulins donnaient de la farine à la population, et les pauvres étaient nourris gratuitement (6).

Les révolutionnaires de Krouchevo écrivirent un manifeste dont presque la moitié s’adresse à la population turque : « Venez, frères musulmans, à nos côtés, combattre nos ennemis, les vôtres ! Venez sous le drapeau de la « Macédoine autonome ! » La Macédoine est notre mère commune. (...) Toutefois, si vous croyez commettre une infamie en vous joignant à nous et en vous prononçant contre la tyrannie impériale, nous, vos frères de par la patrie et les souffrances, nous ne serons pas offensés, et ne vous haïrons pas pour autant. » (7)

Stanja est une région de la Thrace qui pendant une vingtaine de jours vit ses villages qui s’organisaient spontanément en communes sans argent ni propriété. « La population exprimait sa joie, dans les villages on dansait, on offrait des repas. Il n’existait plus « le tien-mien » : dans les forêts (...) nous avions des dépôts préparés ; toute la récolte était stockée en grains et en farine, dans des greniers et des dépôts communs. Le bétail était également possession commune. » Ces paroles du responsable militaire et organisationnel de l’insurrection, Mikhaïl Guerdjikov, anarchiste comme une partie des révolutionnaires, sont un des rares témoignages sur ce que l’histoire bulgare appelle « la république de Stranja » (8).

Ce mouvement révolutionnaire autogestionnaire fit brisé par la répression turque. Des dizaines de milliers de personnes se réfugièrent en Bulgarie.

Cependant, il avait démontré qu’une masse majoritairement paysanne, ethniquement composite, peut être unie et conscientisée de manière révolutionnaire par une tactique d’action directe et de mesures socialistes profondes (sans préparation d’un parti ni période transitoire). C’est ce qu’on retrouve également dans l’Ukraine de 1917-1921 et l’Espagne -avec moins de problèmes ethniques- des années 30. On peut ajouter que l’autonomie était fondée sur la communauté de l’oppression, et non sur des justifications chauvines liées au passé. Le facteur linguistique était résolu par l’admission de plusieurs langues. Si ces critères étaient respectés aujourd’hui, bien des antagonismes officiels disparaîtraient.

(1) Kratka istoria na Balgaria de Kossev, Khristov, Anguelov. Sofia, 1962, p.183-184.

(2) Istoria na Makedonskiot narod. Skoplié, 1969, II p. 163.

(3) idem II p. 227

(4) Kratka...p.206

(5) Istoria...II p. 238, mais Kratka...p. 206 affirme le contraire.

(6) Les deux dernières affirmations sont de Balkanski, Libération nationale et Révolution sociale, l’exemple de la Révolution macédonienne, Fédération Anarchiste, 1982, p. 113

(7) Texte français dans Questions actuelles du socialisme n° 9 (IX 1983) p. 11

(8) Balkanski. o.c.