Le syndicalisme en URSS

vendredi 26 novembre 2004, par frank

Le syndicalisme et l’URSS

Les anniversaires ont le mérite de permettre de jeter un nouveau regard sur des réalités banales. Sans chercher le paradoxe en soi, il faut trouver un lien, un apport à notre réalité de 1997.

Dès 1905, le syndicalisme traditionnel et classiste, organe nouveau et presque inconnue en Russie, a été dépassé par rapport à un organe né spontanément dans les luttes sociales : le soviet, ce qui veut dire le conseil (donné à quelqu’un et le conseil municipal, par exemple). Il est difficile de dire qu’au départ il y a eu une conflit de pouvoir entre les travailleurs unis spontanément dans une lutte et les quelques travailleurs déjà actifs avant cette lutte. Ce sont les traditions paysannes collectives d’union et de discussion (mir, zemstvo) qui semblent s’être imposées, face à une situation sentie comme insupportable.

Face à cette réalité, le but des organisations politiques et des rares syndicats fut, bien évidemment, de s’intégrer dans cette structure de représentation exclusive des travailleurs, pour la fixer dans le schéma politique de réformes dans le cadre du tzarisme.

En 1917, on retrouva en grande partie cette opposition : un ras le bol généralisé dans les soviets et une vision politique progressive, selon des plans pré-établis, dans les partis. Les libertaires partisans du syndicalisme n’étaient pas la majorité dans le mouvement anarchiste. Et les partisans du syndicalisme comme organe social organisateur d’une nouvelle société étaient minoritaires parmi les militants des partis politiques. Les uns et les autres furent marginalisés au profit soit du développement de l’individu soit du combat révolutionnaire (Ukraine) chez les anarchistes ; au profit des aléa de la vision de Lenine chez les marxistes du PC. Curieusement les syndicalistes du PC acceptèrent la liquidation de Kronstadt, sans comprendre que leur propre liquidation était inhérente au centralisme du PC. Le syndicaliste de l’Opposition Ouvrière Miasnikov constatait : Une nouvelle sorte de communiste est en formation. Éhonté et matérialiste, ce qui compte le plus pour lui c’est comment être agréable à ses supérieurs, chose que ces derniers apprécient beaucoup. Avoir une influence sur les travailleurs l’intéresse très peu. (cité par G.P. Maximoff, voir plus loin)

Pendant le régime marxiste leniniste, la nature du syndicalisme a profondément changé, il est devenu unique, obligatoire de fait (mais non légalement) et étatique. Des camarades anarchistes russes émigrés décrivaient ainsi la situation en 1928 :

Jusqu’à présent, la tranquillité de la mort règne dans les syndicats. Les fondements de l’éligibilité, de la glasnot [= transparence, déjà un mot d’ordre creux !], de la subordination, de la responsabilité sont annulés dans la pratique. L’obéissance aveugle aux directives et aux ordres, la discipline de caserne, la bureaucratisation mécanique ont transformé les syndicats en appendices sans âmes des organes centraux du Parti. Ils remarquait une grande fluctuation de la main d’oeuvre, nette indice d’insatisfaction, qui entraîne une période de grande désorganisation, un travail de qualité inférieure, et c’est un sérieux obstacle à une rationalisation ultérieure de l’économie.( La dictature bolchevique vue par les anarchistes : dix ans de pouvoir, en russe )

Les archives du KGB trouvées en 1941 à Smolensk par les nazis et récupérées en 45 par la CIA confirment l’exploitation des travailleurs, mais aussi leur volonté d’opposition. Les rapports des mouchards et des kaguébistes indiquent

1929 La compétition est une trouvaille pour faire travailler l’ouvrier à la sueur de son front [...] La compétition socialiste est l’esclavage pour les ouvriers et la prospérité pour la Direction [...] la tâche la plus importante des organisations syndicales consiste à prendre en temps utiles toutes les mesures propres à empêcher un mouvement de grève dans les entreprises d’État.

1937 : La compétition socialiste presse l’ouvrier comme un citron. Il faut d’abord améliorer les conditions de travail, augmenter les salaires. La discipline de travail est intolérable. Nous manquons de produits alimentaires. Ils écrasent les kulaks, et c’est pourquoi il n’y a rien [...] l’exploitation est pire que sous le capitalisme. (Merle Fainsod Smolensk à l’heure de Staline)

Ces conditions étaient tellement opposées aux travailleurs que tout naturellement, les fascistes y ont trouvées des similitudes avec leur système. En 1934, Renzo Bertoni publiait Il trionfo del fascismo nell’URSS et il ennumérait les points communs pour conclure : Le Bolchevisme, pour surmonter les contradictions du vieux monde, a détruit les forces d’opposition pour niveler par la base. Le Fascisme a contraint ces forces à collaborer pour arriver à un nivellement par le haut.

Une excellente définition de l’URSS est la suivante :

Le maintien d’un énorme appareil militaro-policier, d’un système de gestion administrative engendrant la bureaucratie et de syndicats totalitaires entraînent de profondes coupes sombres dans le budget de l’État, qui finalement ont une influence négatives sur le plan économique.

Mais en fait, il s’agit d’une présentation en russe de l’Espagne franquiste en 1970 (Luis Jiménez La classe ouvrière dans l’Espagne contemporaine).

La déduction évidente qui s’impose est que le modèle syndical marxiste leniniste n’a pas seulement servi dans les colonies de l’URSS et les pays l’utilisant (Albanie, Chine, etc.). Il a forcément inspiré tous les dictateurs qui pullulent dans le Tiers Monde, ne serait-ce que parce beaucoup d’entre eux, ont alterné entre les appuis de la CIA et du KGB.

En dépit de l’existence de syndicats libres dans les années 8O, d’une forte combativité actuelle notamment dans les mines, l’ensemble des travailleurs est débordé -plus exactement se laisse déborder- par les difficultés de la vie quotidienne (pénurie et cherté des biens courants). Cette apathie et cet étouffement de la conscience revendicative sont également l’héritage du syndicalisme marxiste-leniniste. Notre camarade Gregory P. Maximoff décrivait cet écrasement en 1941 :

Un individualisme carriériste prend le pas sur la responsabilité morale et sur une attitude responsable dans le travail, envers la propriété et les opinions collectives, envers l’homme en général, le sens de la dignité et de la valeur de la vie. Et il ajoutait La Russie entière est dans l’obscurité d’une longue nuit artique. Mais le réveil est inévitable.(The guillotine at work)

Le bilan est conforme à l’exploitation des travailleurs inhérente au marxisme leninisme, comme aujourd’hui en Chine et à Cuba, par exemple, qui utilisent le même modèle. Mais le réveil est inévitable.

Frank Mintz