Syndicalisme, nouvelle économie et travail.

Syndicalisme, nouvelle économie et travail.

jeudi 25 novembre 2004, par Martín Bellido Antonio

Syndicalisme, nouvelle économie et travail.

Que l’opinion des classes ouvrières sur les machines qu’ils croient fatales à leurs intérêts,
ne reposent pas seulement sur l’erreur et les préjugés, mais sur les principes les plus
fermes de l’Economie politique ;
Ricardo (1772 - 1828) - Des machines

L’illusion se développe que le capital-argent produit directement la valeur nouvelle, indépendamment de tout passage par la sphère de la production. Après avoir fait sienne la relation Argent-Marchandise-Argent, au détriment de la relation Marchandise-Argent-Marchandise plus conforme à une économie au service de la société dans son ensemble, les capitalistes se « modernisent » en se faisant les apologistes des 3A (Argent-Argent-Argent). Si dans la relation A-M-A la production n’est déjà plus que l’alibi pour l’enrichissement personnel, même si par effet induit celle-ci augmente, dans la relation des 3A, dite Nouvelle Economie, le profit est clairement la finalité. Dans cette relation la production est évacuée et se répand dans les sociétés riches occidentales l’absurdité d’entreprises sans usines et de sociétés sans production de biens matériels.
« On ne peut pas, pour l’instant, savoir, si le ralentissement qui s’annonce est un soft ou un hard landing ! » ; « Nous maintenons donc notre stratégie d’achat de call warrants sur l’indice Nasdaq ! ».
Tout ce jargon ésotérique se traduit par : « Les emplois tombent par milliers ! » ; « Ericsson : sale rumeur pour 3000 salariés ! » ; « Comment retrouver du travail après 20 ans de boîte ! »...
Ce qui entraîne des réactions comme celles-ci : « Autrement dit, l’emploi stable, protégé et bien payé pour tous, c’est terminé ! » ; « Nouvelle classe cosmopolite » ; « Requiem pour la classe ouvrière »...
D’autres, plus moralistes, à la lecture de ces phrases inquiétantes, s’énervent en disant : « Les faibles sont broyés par le progrès » ; « Limites de notre rapport cartésien à la vie ! » ; « Les progrès de la soumission vont à une vitesse effroyable ! » ; « Effondrement de la raison »...
Devant cette accumulation de phrases angoissantes et pénibles cet article propose de passer en revue quelques fondamentaux du syndicalisme et du capitalisme. Il ne s’agit pas d’inviter à casser les réseaux ordinateurs, comme à l’époque de Ricardo, où les ouvriers agricoles appelaient à casser les charrues, mais de commenter, quelques nouvelles concernant le monde du travail, de la finance, de la connaissance et de la culture technique. Bien que, l’une des formes les plus efficaces d’action directe soit la grève sociale qui se préoccupe moins des intérêts immédiats des producteurs que de la protection de la communauté dans son ensemble contre les délires du système, qui en cas de danger peuvent le faire dégénérer dans des dérives criminelles. Le passé est là pour l’attester ! .Tôt ou tard ses excès même le mettront en danger car le système capitaliste est incapable par lui même de s’autoréguler sauf par la destruction et par la guerre.

Les buts du syndicalisme.

Dans une petite brochure, intitulée De la doctrine à l’action, Rudolf Rocker définissait les syndicats anarcho-syndicalistes, comme l’organisation unifiée des travailleurs, ayant pour but, d’une part, la défense des producteurs à l’intérieur de la société existante et, d’autre part, la préparation et la mise en œuvre de la reconstruction d’une société qui aboutisse au socialisme.
Les anarcho-syndicalistes, disait Rocker, estiment que les partis politiques sont inaptes à accomplir aucune de ces tâches. C’est essentiellement dans le domaine de l’économie que les travailleurs sont capables de déployer leur pleine force, car c’est leur activité en tant que producteurs qui tient ensemble toute la structure sociale et permet l’existence de la société. C’est essentiellement en tant que producteur et créateur de richesse sociale que le travailleur prend conscience de sa force, car, rappelons-le, cela tient du rabâchage, que c’est seulement dans le processus de production, en développant la force de travail, que l’on crée de la valeur.
Les buts que Rocker assignait aux syndicats sont-ils toujours d’actualité, alors que ceux-ci sont devenus pour la plupart les cogestionnaires du système capitaliste et que la classe ouvrière a apparemment disparu ? . Tous les jours les entreprises délocalisent, précarisent et restructurent à la recherche de producteurs toujours plus malléables et toujours meilleur marché et les syndicats ne savent pas comment réagir.
Les médias saturent l’espace hertzien de discours tournant pratiquement tous autour de l’argent, d’histoires de riches et d’argent facile. Presque jamais l’on nous parle de techniques, de production, d’exploitation et de comment tout cela s’articule. On ne parle pas de boulot à table ! . Cela ne se fait pas ! . Puisque les médias n’en parlent pas, pourquoi les syndicats ne diraient pas comment cela se passe dans les usines, pour faire comprendre que la vraie richesse c’est là qu’elle se crée. Pourquoi les syndicats ne feraient pas la promotion de la connaissance et de la culture techniques ? . Il y a sans doute plus de courage, plus de génie et plus d’invention dans le plus simple des objets manufacturés, aussi bien au stade de l’étude, de la production, de la circulation et de l’utilisation, que dans les sornettes que l’on nous assène quotidiennement. Il est vrai que ce serait trop demander aux capitalistes et à leurs médiologues . Tout objet manufacturé cristallise des rapports de force, et son étude attentive permet de mieux comprendre le mode de production et l’état des forces productives, pour mieux agir.

Les transformations du capitalisme

Qui sont les détenteurs de capitaux (1) ? . Qui sont les patrons ? . Qui sont les salariés ? . Qui sont les clients ? . Dans quelle langue parle-t-on dans le monde des affaires et de la technologie ? . Etes-vous français ? . Etes vous apatride ? . Les réponses sont loin d’être évidentes ! . Mais lorsqu’une entreprise étrangère fait une proposition à une entreprise française qui lui permette de mieux remplir son cahier de charges que des homologues françaises, la nationalité ne joue pas. C’est l’entreprise la plus performante pour les actionnaires qui sera choisie.
En réalité les grandes décisions qui affectent la vie des salariés se prennent au niveau européen et au niveau mondial. C’est pour cela que nous assistons à des débats largement surréalistes dans lesquels l’on voit des entreprises européennes et des salariés chercher des protections vis à vis de leurs investisseurs et de leurs outils de production auprès des politiques et des Etats. L’idée qu’il faut créer des industries européennes et que c’est le moment d’allier les différentes nations européennes face à la compétition internationale est un concept dépassé pour le patronat français.
En réponse aux crises cycliques et à la concurrence, les industriels ont adopté une multiplicité de réponses tant macro-économiques (accélération ou renforcement du processus d’internationalisation de leurs activités, développement d’activités financières et/ou de diversification industrielle, etc.) que microéconomiques : abaissement du point mort de leurs usines, intégration des activités de conception et fabrication, réorganisation des rapports avec leurs fournisseurs, externationalisation croissante des activités, réduction notable des coûts de fabrication et amélioration de la qualité des produits.
Tout cela qui parait difficile d’articuler, est faisable par la division technique et la réunion de la force de travail de faible et basse qualification mais avec une formation efficace au service de machines et d’installations, à l’intérieur d’une organisation de la production adéquate et articulée par différentes tâches (gestion/direction, techniques/scientifiques, commandement, organisation de la production, d’exécution), divisibles dans l’espace et dans le temps, de telle manière que l’on puisse obtenir dans chaque installation la productivité maximale, par exemple, l’installation près des lieux de high tech -grandes villes, universités de prestige - pour les tâches scientifiques, de design et d’exécution d’outillage, tandis que la production profite des bas salaires du marché du travail des régions et pays sous développés. Nous pouvons considérer, par exemple, que la tendance à la massification de l’Université fait partie du même principe.
Comme réaction à l’uniformisation des compétences et pour maintenir les valeurs différentielles, pour perpétuer la reproduction de classe, se mettront en marche des mécanismes compensateurs - dévaluation des métiers - catégorisation dans la propre entreprise, sélection, etc. - , parce que dans le cas contraire se produirait l’uniformisation sociale, incompatibles avec le mode de production. Les barrières sont donc artificielles, et ne correspondent pas aux capacités individuelles. C’est aussi pourquoi l’on veut liquider tout lien social et le remplacer par le lien marchand, aussi bien dans l’entreprise que hors de l’entreprise (retraites, sécurité sociale, etc.).
Nous sommes arrivés à un stade dans lequel le choix de l’emplacement des installations productives est possible de les rendre indépendantes de la qualification de la main d’œuvre du marché du travail local. La tendance vers la mondialisation, l’importance prise par les multinationales, qui cherchent à étendre leurs ventes parmi les couches solvables de la population des pays émergents, et de profiter du bas coût de la main d’œuvre, impliquent une basse ou nulle qualification pour le type de production dont elles ont besoin, de telle manière qu’elles soient compétitives sur le marché mondial.
Ceci est possible dans la mesure où la division du travail qui s’installe dans ces zones, requiert des formations techniques simples qui peuvent être chiffrées en périodes de temps très courtes, mois, jours, et même heures, pour que les forces de travail puisent être utilisées immédiatement. A la limite les pouvoirs locaux peuvent très bien faire cohabiter des usines de haute technologie avec des environnements locaux qui sont encore au stade du néolithique. L’on constate aussi, dans les grandes entreprises surtout, la diminution drastique du nombre de cadres moyens, de secrétaires, de dessinateurs, etc., remplacés de plus en plus par des outils informatiques standards, de gestion, et de conception, pour ne laisser « face à face » ( ?) que les actionnaires, les cadres dirigeants, les ingénieurs, les services du personnel, en particulier les services de sécurité de plus en plus nombreux, et les ouvriers.
Le débat sur l’organisation du travail, l’évolution des techniques, la division du travail, la qualification, font partie d’une même confrontation d’idées dans laquelle s’opposent les actionnaires, les gestionnaires et les travailleurs. De fait ce débat n’est pas nouveau. Il a suivi les différentes étapes de l’organisation du travail avec ses répercussions dans la qualification des travailleurs. Si aujourd’hui il est à nouveau d’actualité c’est parce que nous traversons une époque de transition et d’accélération dans la réorganisation du travail et par-là de la restructuration de la qualification demandée et nécessaire pour le système productif.
Dans ce processus, le capital propose une stratégie concrète sur la qualification ouvrière qui incorpore les politiques de gestion de la force de travail, basées sur deux principes généraux :
a) développement du contrôle sur la force de travail et par-là dépossession du savoir ouvrier comme forme de pouvoir.
b) rentabilisation du capital et/ou accroissement du profit.
Que l’on considère les conséquences de l’introduction de nouvelles techniques automatisées sous sa forme tayloriste d’organisation du travail ou que l’on tienne en compte de nouvelles formes d’organisation (juste à temps, enrichissement des tâches, groupes autonomes, tentatives de recomposition des anciennes formes de travail sous une autre technologie, etc.), dans tous les cas la transformation des systèmes de qualification passe pour être un point décisif de la gestion patronale.

La Nouvelle Economie... ou la Nef des fous.

Actuellement le système capitaliste fait penser à un bateau fou qui navigue à vue entre les rochers de l’A-M-A et ceux des 3A et risque à tout moment de se fracasser. Toute une armada de caboteurs-économistes, de phares-sociologues, de satellites-techniciens, de magiciens- scientifiques et de collaborateurs-syndicalistes tentent de faire garder le cap au bateau en informant les capitaines-politiques et les armateurs-actionnaires. Ils colmatent les brèches, redressent la barre et essayent de convaincre les passagers qu’il n’y a pas d’autre route possible que celle qu’ils ont prise. A bord du bateau, des joueurs de tripot, des bonimenteurs, des tricheurs et des filous arnaquent les voyageurs inquiets logés au fond de la cale. Ce sont les aventuriers de la Nouvelle Economie. Jadis ils sévissaient en « tapant le carton ». Ils sévissent toujours dans les Bourses en ligne du monde entier et se la jouent moderne en ajoutant Internet à leur panoplie. Leur rôle ? . Distraire et faire rêver pour le compte de leurs employeurs et au passage se servir sur le dos des voyageurs apeurés et des machinistes en sueur. Personne ne sait où va le bateau, mais tous savent qu’il y va ! . Régulièrement le capitalisme met à la mer ses bateaux pourris qui ont pour mission de transporter la partie solvable de la population pour la faire consommer et de culpabiliser le reste à coups de slogans et d’idéologie moderniste. Le rafiot Nouvelle Economie n’est que l’énième version du même bateau.
La Nouvelle Economie repose sur un principe très simple. Tous les joueurs de cartes la pratiquent depuis le nuit des temps. Le cinéma hollywoodien d’antan avait fait l’un de ses sujets préférés, avec pour lieu préféré de l’action le saloon de Dodge City. L’on installe dans un saloon, sécurisé par des voyous aux mines patibulaires, un collectif de tapeurs de carton composé d’un ou plusieurs professionnels aux nerfs solides et disposant de jeux truqués, des demi-sel, des éleveurs de bétail éblouis par la ville et disposant de l’argent gagné par la vente de leurs animaux et des gagne- petit en goguette. Les « pokermen » laissent gagner tout ce petit monde pour l’appâter. Celui-ci se laisse gagner par l’euphorie du moment et en rajoute. Lorsque les professionnels estiment que la somme est rondelette et que la plaisanterie a assez duré ils doublent ou triplent la mise. Une partie des professionnels se retire et empoche, les demi-sel et les gogos se laissent prendre par l’appât du gain et se font plumer. Pour ajouter du piment au jeu, les joueurs inventent une nov-langue pour initiés destinée à impressionner les gogos solvables.
Contrairement aux tenants de la nouvelle économie et de leurs folles spéculations boursières, les vrais capitalistes ne se payent pas de mots et savent que l’argent échangé dans les tripots est du « travail abstrait ». Ce sont de vrais matérialistes et des rationalistes hors pair qui savent très bien que le profit passe par l’exploitation et non par des jeux, et que les humains sommes pour l’essentiel des machines thermodynamiques devant être nourries, logées, habillées, chauffées, soignées et non des machines virtuelles et des purs esprits.
Si vraiment l’économie capitaliste s’engageait dans la voie sans issue de l’économie parasitaire, les tenants d’une économie anti-capitaliste devraient se frotter les mains, car cela voudrait dire que la capitalisme serait entré dans une phase de déliquescence et de fortes turbulences et n’en aurait pas pour longtemps. Il est permis de rêver que le capitalisme continue dans cette direction-là et creuse sa propre tombe !. A nous de faire en sorte qu’il ne nous entraîne pas dans sa débandade !.

L’entreprise vue par ses gestionnaires.

Les grandes firmes tendent pratiquement toutes à imiter le « toyotisme » dans ses grandes lignes. Non seulement dans l’automobile, mais aussi dans la restauration rapide, les grandes surfaces, etc. L’idée de base est l’élimination complète des gaspillages sous forme de stocks et d’activités improductives et se battre sur trois fronts : la qualité, le coût et les délais de fabrication. La cause des délais de fabrication étant souvent le manque de fiabilité dans la circulation des produits. L’organisation même des chaînes s’est donc trouvée modifiée dans l’espace. Comme toutes les entreprises ont eu les mêmes problèmes à résoudre, comprendre l’organisation du travail, savoir comme ça se passe chez Toyota, donne des clefs pour la compréhension des problèmes.
Le toyotisme reste un modèle qui est loin d’être appliqué dans sa totalité. Les entreprises d’Europe du Nord sont restées presque toutes profondément fordiennes, bien que le juste à temps est de plus en plus imposé par la direction contre l’avis bien souvent des syndicats Le modèle nippo-américain est de type néo-fordien mâtiné de juste à temps. Quant au modèle japonais il reste très en deçà du modèle toyotiste, même chez Toyota.
Peut-être que les seules variantes de Toyota avec les entreprises concurrentes concerne le prix de revient. Pour Toyota l’essentiel est de ne pas vendre ses voitures plus chères que la concurrence. D’où la formule : prix - coût = profit. Cela semble aller de soi. Pourtant, il n’est pas toujours ainsi pour la plupart des firmes, qui fixent le prix de vente en multipliant le coût unitaire par le taux de marge, de sorte que le coût n’est considéré comme incompressible que par l’obtention d’économies d’échelle. Ceci explique, par exemple, que des sociétés restructurent, même si elles font des bénéfices, sous la pression des actionnaires (fonds de pension par exemple) qui demandent parfois jusqu’à 15% de retour sur investissement.
Le modèle du juste à temps a bien fonctionné jusqu’à début des années 90 où des considérations nationales et d’entreprise ( population active en diminution, diplômés d’études secondaires en diminution, préférant l’Université, tendance des diplômés à éviter les emplois sales, durs et dangereux, l’impossibilité de faire appel à l’immigration par suite de la xénophobie de larges couches de la population, extension du juste à temps au personnel, etc.) et internationale (concurrence acharnée sur le marché automobile, diversification et renouvellement poussé de leurs gammes, etc.), ont obligé Toyota à réagir.
Pour les gestionnaires et les syndicats la solution radicale à la crise du travail a consisté non pas à réorganiser la production, mais à rendre plus attrayant le travail et éviter l’usure des opérateurs, qui soumis au juste à temps et à l’intensification de leur travail quittaient l’entreprise. Cela contredit la prétendue soumission des travailleurs japonais et l’idée que le travail des opérateurs n’a plus d’importance puisque les robots font tout.
Pour cela patronat et syndicat ont analysé plusieurs problèmes et touché à l’essentiel du toyotisme : la rémunération de la production liée à la gestion de l’efficience productive ( exit le salaire à l’ancienneté), la promotion, la formation et la carrière des salariés ; les conditions de travail dans les ateliers de montage, l’emploi à vie...
Dans le nouveau modèle de gestion de l’atelier, les tâches standard ne sont plus imposées par le bureau des méthodes (exit le taylorisme) mais par les chefs d’équipe qui sont d’anciens opérateurs. Les opérateurs sont promus tôt ou tard, agents, expert, etc. Les agents d’encadrement au-dessus du chef de sous-section sont élus par les opérateurs. Dans le toyotisme ce sont les membres de l’atelier qui gèrent leur atelier, bien que leurs activités soient encadrées et contrôlées par la direction.
L’entreprise, pour les dirigeants et les syndicats, est une communauté de gestionnaires et de salariés, et les deux parties doivent coopérer pour assurer son essor. Ce consensus peut-être schématisé ainsi : pour obtenir des gains de productivité garantissant le profit de l’entreprise et l’amélioration du niveau de vie des salariés, la direction et le syndicat doivent coopérer dans une confiance réciproque, sans cependant remettre en cause le pouvoir de décision de la direction. Nous pouvons imaginer ce que ce système peut entraîner comme schizophrénie dans l’atelier, puisque les deux parties doivent coopérer, mais qu’en dernière instance c’est la direction qui tranche ! .
S’il en est ainsi, le syndicat n’est-il qu’un appareil secondaire qui légitime les décisions tant sur la gestion du personnel que sur d’autres sujets ?. N’est-il qu’un appareil à travers lequel la direction des ressources humaines contrôle les syndiqués ? .

Fin du travail productif et nouvelles technologies.

Les fins de siècle sont propices aux élucubrations de astrologues et régulièrement les faits les démentent. Dans la dernière decennie du 19ième siécle des physiciens-astrologues prédirent la fin de la physique Le majestueux édifice de la physique était achevé. L’on sait ce qu’il en est advenu. Depuis, les scientifiques se gardent de prédire l’avenir, sachant que leurs « vérités » ne sont que techniques et partielles. D’autant qu’aujourd’hui les grands axes de la recherche ne sont pas tracés par les chercheurs eux-mêmes, mais par les Etats et les industriels. A partir des années 70, les « héros » du monde moderne ne sont plus les scientifiques et les philosophes. Ils sont retournés dans leurs laboratoires et leurs bureaux et sont ignorés du grand public.
« Le Capital étant la catégorie dominante dans les sociétés occidentales c’est à lui que sera accordé toute l’attention » et par conséquent tous ceux qui feront son apologie, communicateurs, économistes, sociologues et capitalistes en vogue, seront sacrés héros de notre temps et prédicateurs d’avenir. Prédictions qui ne durent généralement que le temps d’une crise cyclique du système. Chaque époque a les héros qu’elle mérite !.
Dans nos sociétés seulement est vrai « ce qui passe à la télé » et comme il faut expliquer des problèmes difficiles et contradictoires en quelques minutes on les simplifiera jusqu’à en faire des caricatures. Pour justifier le chômage l’on dira qu’il est dû aux nouvelles technologies et au manque de formation des gens, ce qui dédouanne le système de ses responsabilités. Car bien évidemment, pour le système, les technologies sont neutres et comme personne, à commencer par le patronat, n’est capable de définir avec précision les besoins en formation !.
Si l’efficacité de la robotique, de l’informatique et de la téléphonie, tant pour la communication, que pour le contrôle des processus industriels et la conduite des machines, permet d’augmenter considérablement la productivité, tout en permettant l’adaptation aux innovations et à la diversité des gammes d’objets produits dans les ateliers, elle doit aussi être mise en perspective et comparée à l’augmentation de la population mondiale, qui a triplé en un siècle et a des besoins, quantitatifs et qualitatifs, beaucoup plus importants que jadis en nourriture, soins, logement, transports, etc.
Dans son livre « La fin du travail » J.Rifkin, conscient des problèmes posés par les avancées technologiques accumule poncifs et exemples angoissants et invente une prétendue « classe cosmopolite technicienne », qui bien qu’au service exclusif du Capital, sert de bouc émissaire et de répoussoir. La mise en cause de cette « nouvelle classe » ne sert qu’à ménager le Capital et cherche à masquer ses contradictions de plus en plus criardes.
La première partie de son livre est consacré aux ravages provoqués par l’utilisation des « nouvelles technologies ». La deuxième partie se veut constructive et sans jamais mettre en cause les principes mêmes du système capitaliste propose des solutions, toutes sorties de l’aûmonerie social-démocrate et empreintes d’optimisme technocratique et de réformisme. C’est devenu habituel de voir les socio-démocrates faire le grand-écart en s’essayant à faire cohabiter deux mondes. Le monde « dur » de l’économie de marché et de la mondialisation capitaliste, qui produirait, vendrait, créerait et s’enrichirait, et le monde « doux » de l’économie « coopérativiste, mutuelliste et bénévole » qui se chargerait de gommer les « aspérités » du monde « dur ». Le monde « doux » vivant des restes et des subsides distribués parcimonieusement par le monde « dur ».
Ce serait dérisoire si derrière les finitudes annoncées, fin de l’histoire et du travail, ne se cachait pas la volonté d’en finir avec la classe ouvrière en annonçant sa fin et en décretant la fin de la lutte des classes. Globalement le nombre d’ouvriers ne diminuerait pas , il augmenterait même au niveau de la planète. Simplement ce ne sont presque plus les pays industriels traditionnels qui produisent les articles à faible valeur ajoutée et les travaux industriels sales et mal payés.
Ce que l’on appelle fin du travail productif n’est qu’une nième crise cyclique de surproduction, en tous points semblable à toutes celles auxquelles le capitalisme nous a habitués. Il s’agit comme d’habitude de la saturation des marchés à usage des couches solvables de la population. Faut-il croire A.Smith lorsqu’il disait que « si le désir des aliments se trouve limité par l ’étroite dimension de l’estomac, le désir du bien-être est infini... comme l’art, comme le caprice » ?. Si l’on y croit, et tous ceux qui adhérent au système capitaliste doivent le croire, puisque les besoins et les désirs des hommes sont infinis et ne sont bornés que par des considérations écologiques, le quantité de travail productif à fournir devrait être lui aussi infini. Sauf si, comme c’est le cas dans la société capitaliste, seules quelques couches de la société, et quelques pays, sont solvables et ont la possibilité de satisfaire leurs besoins.
Comment penser à la fin du travail productif alors que près des trois quarts de la planète est insolvable et vit en-dessous du seuil de pauvreté, que l’Afrique connaît d’épouvantables famines, et que les travailleurs précaires des pays riches (plus de 15% de la population) ont toutes sortes de difficultés pour se nourrir, se loger et se soigner ?.
Tout ce que disent les tenants de la fin du travail n’est pas faux mais n’est pas nouveau. Par exemple leur « classe cosmopolite technicienne » fait penser à « l’aristocratie ouvrière » des années 20 et comme elle, elle payera cher et fera payer cher à la classe ouvrière sa politique corporatiste et collaborationniste. Il y malgré tout une différence de taille dans la mesure où « l’aristocatie ouvrière » se considérait encore comme faisant partie de la classe ouvrière alors que « la classe technicienne » ne se croit plus en faire partie, est aliénée et asservie au système capitaliste. Plus dure sera sa chute !.
Il est aisé de démontrer que l’introduction des robots et la nouvelle économie du temps et de mesure du travail basés sur l’informatique sont les pendants de l’introduction dans les ateliers du chronomètre et de l’OST (Organisation Scientifique du Travail) par le taylorisme.
Curieusement seulement tout ce qui tourne autour des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) est dit « nouveau ». Confusément l’on sent que ce n’est sont pas les seules nouvelles techniques, mais ce sont pratiquement les seules, avec la biologie moléculaire, dont ont parle. Et pourtant l’informatique et la téléphonie ne sont que des outils parmi d’autres et ne servent qu’aider au dévéloppement et à l’utilisation d’autres techniques. Il est vrai qu’elles jouent un rôle idéologique majeur et servent d’alibi au système. Ce sont les couches sociales qui vivent de ces technologies qui ont tout intérêt « corporatiste » à en faire la promotion et se pensent porteuses d’un avenir « radieux » au service du système capitaliste.
L’on peut noter que l’apparition des mots « nouvelles technologies » et « nouvelle économie » datent des années 1994-1995, avec l’avènement d’Internet et du Web. Surtout du Web et de ses applications suffisamment ergonomiques et faciles d’utilisation pour pouvoir être utilisées par un large public non informaticien. En 1994, le marché des ordinateurs grand public était saturé et les informaticiens connaissaient le chômage. Ces ordinateurs étaient utilisés localement, remplaçaient la machine à écrire classique et comportaient quelques tableurs et jeux. La mise en réseau des ordinateurs grand-public et l’accès à Internet permit de rompre leur isolement avec le succès que l’on sait. Aujourd’hui le marché des ordinateurs est à nouveau saturé, les couches solvables de la population étant déjà équipées.
Les grandes entreprises, déjà avant 1994, avaient leurs réseaux d’ordinateurs et utilisaient des réseaux publics ou privés pour leurs échanges de données propres. Ce qui explique que le Web et Internet tels que le grand public les connait aujourd’hui n’ont pas beaucoup fait augmenter la productivité des entreprises.
Si l’on suivait à la trace les articles informatiques commandés dans les boutiques spécialisées dans « le commerce en ligne », but final d’Internet, et que l’on s’intéressait à qui fait quoi, l’on serait étonné du nombre d’ouvriers impactés, travaillant dans des conditions proches des « Temps modernes » : à l’une des extrémités des jeunes ouvriers , armés d’une panoplie complète de tournevis et de clés, montant des composants produits par d’autres jeunes ouvriers dans les « maquiladoras » mexicaines et les usines coréennes ou taiwanaises, et à l’autre extrémité des jeunes ouvriers se déplaçant en « rollers » poussant des chariots pour préparer les commandes et servir les clients. L’ensemble de ces ouvriers étant soumis à des cadences infernales de production. Les pères du toyotisme se sont d’ailleurs beaucoup plus inspiré du fonctionnement des grandes surfaces nord-américaines que des chaînes de montage fordiennes pour réorganiser leurs ateliers.
Si l’on avait les moyens d’accéder aux programmes d’ordinateur (codes sources et listes des modules liés) l’on s’apercevrait de leur extrême modularité. Si l’on pouvait pousser les recherches plus loin et voir comment travaillent les réalisateurs de logiciel l’on remarquerait leur extrême spécialisation. Toutes choses qui permettent, comme ce fût déjà le cas dans l’industrie classique de briser les métiers de l’informatique et rendre les dévéloppeurs de logiciel interchangeables et donc inoffensifs pour le patronat.
En fait le travail répetitif et ingrat, ne disparaît pas, il se déplace d’un lieu géographique à un autre. Par exemple, en France l’industrie textile a disparu de la région Roubaix-Tourcoing, mais les produits qui y étaient fabriqués sont maintenant fabriqués au Maroc et en Tunisie sur les mêmes machines et beaucoup d’ordinateurs d’origine nord-américaine sont montés en Irlande. La production a tout simplement été déplacée géographiquent, pour tenir compte, soit de la localisation des clients et du prix des transports, soit du prix de la main-d’oeuvre.

Le syndicalisme dans tous ses états.

Il y a un peu de tout dans la situation et le rôle des syndicats dans l’entreprise. L’on trouve des syndicats cogestionnaires dans à peu près tous les pays, mais plus particulièrement au Japon, dans les Pays nordiques et aux USA, bien que leur intégration dans l’entreprise différent profondément. Dans certaines entreprises le rôle du syndicat est déterminant dans la prise des décisions au niveau technique (Toyota), alors que dans d’autres le syndicat est sous le contrôle total de la direction (Nissan). Chez Toyota par exemple les responsables syndicaux qui participent aux décisions techniques au bout de quelques années deviennent cadres de l’entreprise. Dans une moindre mesure c’est parfois le cas chez Volkswagen en Allemagne. Il y a des syndicats qui ne participent en rien à la cogestion de l’entreprise (France, Belgique, Royaume-Uni, etc.). En Espagne il n’y a pas de négociation avec les syndicats sur l’initiative de l’entreprise, tout au plus de l’information. Ni propositions précises de ceux-ci sur le contenu des réformes. Et pourtant, travailleurs, syndicat, maîtrise et directeurs sont d’accord quant à la nécessité de rivaliser avec les autres entreprises pour maintenir l’activité dans la région et pour assurer le futur. (Renault-Fasa -Valladolid).
La plupart des différences sont liées au passé national des pays et des régions, mais aussi à leur passé industriel. Par exemple les implantations de Citroen-Aulnay dans une région industrielle comme la région parisienne et de Renault-Fasa dans une région non industrielle comme Valladolid ne sont pas comparables et cela rejaillit sur les positions des syndicats. Le cas de Fasa est original puisque Renault a chargé cette entreprise de s’occuper de toute l’organisation du travail concernant la partie moteurs du groupe, ce qui demande de fortes compétences techniques. Cela met à mal tout un discours qui veut que les délocalisations ne soient faites que pour profiter du bas coût de la main d’œuvre. En fait, c’est du donnant-donnant. L’Etat espagnol, déjà du temps du franquisme, mais c’est aussi le cas pour d’autre pays comme la Chine et le Mexique, a imposé qu’une partie de la production soit exportée et que les produits soient adaptés au marché local par les techniciens autochtones, aussi bien du point de vue de la conception que de la réalisation.
Reste que dans tous les pays, en laissant aux autres le soin de définir leurs projets de société, les syndicalistes se sont privés de leur arme la plus redoutable pour combattre efficacement le système, alors que le patronat a son projet, qu’il appelle Economie de marché, et qui lui permet de gérer l’existant, d’engranger les profits et d’utiliser tout ce que les technologies lui proposent pour augmenter la productivité du monde ouvrier à son bénéfice. Pendant que le capital se mondialise, les syndicats se nationalisent, ce qui à terme ne peut qu’assombrir davantage le panorama des travailleurs. De plus en plus les syndicats adhérent à l’économie de marché et à ce jeu là les actionnaires gagnent à tous les coups puisque l’économie de marché est faite par eux et pour eux.
Les syndicats n’ayant pas de stratégie propre, sont obligés d’aller quémander des protections aux instances politiques nationales et européennes pour se défendre contre les multinationales et contre les produits importés des pays extra-européens. Les syndicats français estiment que les acquis sociaux devraient au moins permettre de garantir à l’échelle nationale ceux qui sont considérés comme les meilleurs. Position difficile à tenir alors que les décisions des grandes multinationales se prennent au niveau mondial, que les décisions sont toujours économiques, que les politiques sont de plus en plus nus et ne sont en définitive que des mandatés chargés de réguler les fonctions régaliennes des Etats, au service de classes capitalistes mondialisées .
En abandonnant tout projet de société socialiste le syndicat se prive de tout contrôle sur l’organisation du travail et des technologies, pour les refuser et les combattre si elles lui sont contraires, non seulement d’un point de vue corporatiste, mais parce qu’elles pourraient aller à l’encontre de leur projet de société.
En oubliant l’internationalisme syndical, premier pas vers la liquidation des frontières nationales, le syndicalisme se coupe de ses racines, permet la dispersion des forces du travail et se rabougrit jusqu’à ne plus être qu’un appendice sans importance de l’entreprise. En ne pensant pas international il lui est impossible de contrebalancer la mondialisation capitaliste. Alors que la France est une des grandes nations exportatrices (2), les syndicats, impuissants, lancent des slogans tels que : « Produisons français ! » ; « Disons que tel produit Moulinex est fabriqué en Chine et tel autre est fabriqué au Mexique, ce pourrait être une arme efficace face aux actionnaires ! », alors que cette entreprise est une multinationale et qu’avec ce genre de discours ils livrent les travailleurs à la réaction et en font les futurs défenseurs du système en cas de crise économique grave. Ce ne serait pas nouveau dans l’histoire de l’Europe !. Ne voudrait-il pas mieux de mettre en place une stratégie internationale avec les travailleurs de ces pays sur des bases claires et acceptées par les parties prenantes ? . Il est clair que vu les énormes différences de salaire, les productions qui ne demandent pas de grandes compétences techniques seront faites de plus en plus dans les pays qui ont des retards techniques et des bas salaires.
Faut-il que les pays pauvres restent toujours pauvres et seulement producteurs de matières premières ?. Comment distribuer au niveau de la planète, la production, la recherche et le dévéloppement des produits industriels et agricoles ?. Faut-il favoriser le corporatisme en défendant l’idée que la productivité du travail et les innovations, basées sur le perfectionnement des sciences et des techniques, doivent cesser d’augmenter et revenir à un mode de production précapitaliste ?. Faut-il privilégier le consommateur par rapport au producteur ?. Faut-il pousser pour que le mode de production capitaliste aille jusqu’au bout de sa logique avec toutes ses conséquences ?. Comment dévélopper les solidarités ouvrières internationales pour combattre le système capitaliste ?.
Ce sont là des défis que la mondialisation capitaliste lance au mouvement syndical des pays riches. Des réponses que seront données à ces questions dépendra l’avenir du socialisme.
En absence de tout projet de société socialiste pourquoi les travailleurs perdraient leur temps à se syndiquer et risqueraient la répression patronale et étatique en se battant, seulement dans le cadre restreint et corporatiste de leur entreprise, pour quelques pour cents d’augmentation de salaire et pour leurs conditions de travail, alors que leur vie serait tracée d’avance par d’autres (politiques, financiers, industriels, etc) et alors que, pensent-ils, peut-être qu’en approfondissant leurs compétences techniques et en collaborant davantage avec leurs employeurs ils pourraient mieux améliorer leurs salaires et mieux assurer leur « promotion sociale » ? . Pour la plupart des travailleurs c’est sûrement un leurre mais comment les convaincre du contraire alors qu’ils sont soumis à tout un battage médiatique et qu’aucune réflexion sérieuse et crédible ne leur est proposée ? .

Antonio Martin Bellido

1 - 45,5% des investisseurs dans les entreprises côtées dans le CAC40 sont des non-résidents.
- 47% des actions Danone et 48% des actions Michelin sont détenues par des investisseurs étrangers.

2 - La France est le 4ième exportateur mondial. Le quart des travailleurs français travaille pour l’exportation. La France est le premier exportateur de produits de luxe et de produits agroalimentaires, le deuxième pays exportateur d’armement , ... La France est le premier pays touristique.

Bibliographie
Le système qui va changer le monde. - J.Womack, D.Jones, D.Ross - Dunod - 1992
L’avenir du travail à la chaîne.- J.P. Durand, P.Stewart, J.J. Castillo - La Découverte 1998
L’esprit Toyota - Ohno Taichi- Masson 1989
Retour sur la condition ouvrière - S.Beaud, M.Pialoux - Fayard - 1999
La fin du travail - Jeremy Rifkin - La Découverte - 1997
De la doctrine à l’action - R.Rocker - Atelier de création libertaire - 1995
Travail mode d’emploi - Revue Sciences humaines - mars 2001
2001 La nouvelle odyssée du capitalisme - Revue problèmes économiques - mars 2001