Fascisme catholique et abnégation d’un antifasciste avant son exécution Estampas de luz (1941-1942)

dimanche 2 mars 2014, par frank

Fascisme catholique et abnégation d’un antifasciste avant son exécution

Estampas de luz (1941-1942) Diario de Enrique Barberá Tomás ‘Carrasca’, Barcelone, RBA, 2003, 271 p.

Enrique Barberá Tomás (Alcoy 11.04.1908 - prison d’Alicante 16.09.1942), chapelier, puis garçon de café et comme amateur, professeur d’éducation physique, était adhérent à la CNT. En 1936, il partit comme volontaire dans la colonne des miliciens d’Alcoy pour combattre sur le front de Cordoue. Ensuite il fut responsable du ravitaillement de la ville d’Alcoy, puis envoyé sur le front du Levant où il eut le grade de lieutenant. Emprisonné dès avril 1939, il fut condamné à mort en 1941.

Enrique n’avait pas l’intention d’entrer dans la littérature carcérale, écrit de juin 41 à janvier 42 sur du papier hygiénique dans la section des condamnés à mort, repris en août 42, après une interruption due à un changement de prison pour un nouvel examen de sa condamnation, (de retour dans la section des morts vivants) le journal va jusqu’au 14 septembre. Le 16, la lettre d’adieu à sa femme et quelques lignes à sa fille et à son frère et à ses beaux-parents complètent l’ensemble. Les codétenus mirent le texte dans le grabat d’Enrique transmis à sa veuve. Elle lut le manuscrit et le mit dans un récipient et l’enterra. Quelques années plus tard, le texte fut récupéré mais l’humidité l’avait un peu altéré. Sur insistance de ses enfants, la fille d’Enrique le publia en 1994, puis en 2003. Il ne semble pas qu’il existe de traduction.

De la lecture, il ressort qu’Enrique se savait irrémédiablement condamné à mort dans un régime totalitaire solidement implanté. Et le texte s’adresse - déduction évidente à mon avis - à sa femme et à sa fille (9 ans) qui le visitent en prison pour leur laisser un témoignage clandestin relativement anodin, à première vue, en cas de perquisition. On n’y trouve aucune dénonciation véhémente du régime, de profession de foi enflammée, d’engagement clair. Enrique a parfaitement assimilé en prison les codes d’expression indirects et l’humour, dont l’impact provient de leur absence de marquage religieux ou du refus haineux des "subversifs".

Une seule exception, le 4 décembre 1941, d’après les informations internationales, Enrique écrit : "Nous mourrons, mais le fascisme ne relèvera jamais plus la tête après la grande défaite que l’on devine maintenant ; Notre sacrifice ne sera pas stérile." (p. 196) Cet optimisme est tempéré par ces autres réflexions, 12 jours plus tard : "Dans cette guerre, les dieux ont replié leurs tuniques mythologiques et se sont assis sur la cime de l’Olympe de leurs théologies pour être de simples spectateurs de cette "débâcle". Il n’existe pas d’autre désir que la conquête géographique de gisements pétroliers, de zone cotonnière et de grands bassins où se pressent les matières base de la nouvelle économie, et aussi un système d’organisation politique et économique." (p. 204).

C’est pour ces raisons que le texte échappe à la littérature, tout en ayant un style recherché et le castillan comme langue (alors qu’Enrique est de langue valencienne ou catalane de Valence), et a comme but de donner une autre morale, une autre conception de la vie à ses proches que celle du franquisme ou catholicisme phalangiste.

La lettre d’adieu à sa femme quelques minutes avant l’exécution est claire : " Je regrette de te laisser si désemparées, ma pauvre, toi et la petite, toutes seules ! Tu seras forte pour aller de l’avant, n’est-ce pas ? [...] La plus grande offrande que tu puisses faire à ma mémoire est de repasser tous les souvenirs que je te laisse et de faire en sorte que la petite continue à m’aimer. [...] Je ne haïs personne, absolument personne. Ce que je ressens c’est un mépris olympien pour certains individus et certaines choses. [...] " Et pour les beaux-parents, une affirmation, définit parfaitement Enrique : " Que me serve de pardon le fait que tous mes actes ont été altruistes, que tout a été à cause d’un excès d’amour à l’humanité."

Nouvelle lettre à son épouse : Je suis parfaitement bien, tranquille et avec l’intention de résister la dernière épreuve. Cela est suffisant pour t’éviter des souffrances, la plus grande est pour moi qui vous laisse, le fait en soi de l’accident n’a pas d’importance. Embrasse notre fille chérie pour moi et toi, ma chère Paquita reçoit tout mon cœur.

L’autre conception du monde, c’est la profonde sensibilité des condamnés à mort aux sacrifices de leur famille pour leur procurer de la nourriture, alors que la misère et la faim pèsent sur eux. C’est la grande solidarité, sans aucune présence religieuse, qui unit les morts en sursis. C’est également leur dignité pour partir et léguer à leurs codétenus leurs quelques biens et une lettre de réconfort. Des affirmations qui signifient que les assassins sont ceux qui dirigent les prisons et la société.

"[Jeudi 17 juillet 1941 vers 02 h] Pourquoi nous voler l’honneur et le bonheur de mourir avec ces frères très aimés qui, le peu de temps que nous les avons connus, ont eu la vertu de ravir notre âme ? [...jeudi matin] Paquita [épouse d’Enrique] est aujourd’hui d’une humeur impossible, j’essaie de la stimuler et j’ai du mal à y arriver. Elle a parlé à la porte avec la veuve du regretté Albero [un de ceux qui viennent d’être exécutés] et a fait sienne sa douleur. Je la laisse donc pleurer sa peine très justifiée. Notre fille nous contemple très tristement. Nos pauvres enfants ! A l’âge où on mange des bonbons, ils boivent le fiel qu’on leur sert." (pp. 57-58).

"[12 août 1941] J’ai reçu une lettre de ma compagne, très douloureusement elle m’annonce qu’elle n’a pas pu venir me voir parce qu’elle n’avait pas les moyens de se payer le voyage, en plus, elle doit livrer la terrible bataille de chercher de la nourriture pour tous les trois, et cela après ses dix heures de travail. Face à ce problème, je désire souvent qu’on me fusille tout de suite." (p. 87).

"[5 novembre 1941, deux exécutions de commerçants faisant du marché noir] Ce sont les premiers qui tombent dans la province comme résultat immédiat des mesures extrêmes prises par le gouvernement contre les spéculateurs. Qu’en pensez-vous messieurs les "commerçants" d’Alcoy, [et] si lorsque je "gouvernais" notre "îlot" j’avais eu ces attributions ? Et si maintenant on me laissait un ou deux mois la direction du ravitaillement ? Je vous démontrerai durant quelques jours, comme la divine parabole, que les pains et les poissons se multiplient. Et je vous fouetterai comme le fit Jésus des marchands, parce que vous avez en plus le culot de vous dire les privilégiés." (p. 173).

"[Cellule d’isolement avant l’exécution, 9 septembre 1942] "La lecture et l’écriture sont un refuge superbe et magnifique pour vivre quelques heures comme celles que pourrait vivre le plus heureux des mortels. [...] Quand j’écris à ma Paquita, alors le cœur a la parole. Un bain d’amour mystique ; une douleur sans turbulences, agréable, spirituel, sublime." (p. 258) "[Même situation, 14 septembre 1942, dernière page et dernières lignes] Aujourd’hui je me fais beaucoup de reproches, je n’ai pas su vaincre l’oisiveté comme il faut. Je me sens abruti. Cela fait cinquante heures que je ne sors pas de la cellule, que je ne me douche pas. [...autorisation d’un surveillant] Sous la douce pluie, je courre, je saute et je fais de la gym. Quelle agréable sensation ! Maintenant c’est la douche qui décharge mes nerfs et renouvelle ma vie, je me sens bien." (p. 262) En quoi ce témoignage est-il cénétiste ? L’analyse de la situation personnelle avec recul : "[22 juin 1941] je vais au parloir, ma compagne attend à l’endroit habituel, nous échangeons des salutations et elle commence à m’informer : Don X a écrit un certificat en ma faveur et Monsieur Y a dit un autre document et XY, au vu de l’ensemble des documents, m’a dit que ton affaire va être révisée. Les X, Y et XY qui semblent aujourd’hui vouloir arranger les choses, sauf une exception, j’en ai la conviction absolue, par crainte, je ne dis pas complicité, sont les responsables du monceau de calomnies qui forment mon dossier ; Je ne le dis pas à ma compagne pour ne pas la précipiter dans le désespoir, mais je continue à penser que sa tâche n’aura pas d’autre récompense que le sacrifice." (p. 31) La solidarité est un moteur de l’équilibre des détenus du quartier des condamnés à mort : entre eux et pour leurs proches, et celle d’Enrique qui signale leur départ (des données que nulle archive n’a recueillies) : "[27 juin 1941] En me rappelant les bons amis [...] Cela me fait oublier et mépriser les trahisons et les traîtres, et également cette faune acéphale qui a toujours été prête à secouer la poussière de nos vestes pour mendier des faveurs." (p. 36) "[20 juillet 1941] Nous nous sentons si frères des morts ! Ils nous appartiennent, plus qu’aucun autre mortel y compris les membres de notre famille. C’est ensemble que nous avons fait les derniers pas que nous dicter l’impératif catégorique de notre apostolat. Ils ont déjà fait le dernier, sûrement, mais nous, nous sommes encore à la merci de la dernière épreuve." (p. 60) "[20 août 1941] On parle des amis morts, comme s’ils étaient dans la cellule d’à côté, nous sentons la même chose qu’eux et nous n’en avons pas pitié parce que nous nous jugeons aussi défunts qu’eux-mêmes." (p. 96) "[9 juillet 1941] "Vicente Sanchís Molina part face à la mort, courageux et avec entrain, comme savent le faire les Don Quichote de l’idéal." (p. 50) "[8 août 1941] "José Guillem Martínez, Miguel Juan Peidro, [chacun transmet ensuite une lettre aux codétenus de la cellule] "Quel dommage, avons-nous dit, de ne pas avoir pris le melon. Quand vous le mangerez, faites-lui de tendres morsures pour nous ; Souvenirs à tous", "Recevez mon ultime accolade et transmettez-la à tout le "tube" [le quartier des condamnés à mort, vu l’exiguïté, même terme dans certain camp argentin de la dictature militaire] qui en ce moment ne vous oublie pas. Un sort meilleur [pour vous]  !" (pp. 83-85) "[23 septembre 1941] Dans la cour avec les autres détenus non condamnés à mort] Commence une pluie de cigarettes qui remplit matériellement nos poches. Les paquets sont vidés sur les condamnés à mort. J’ai mis "une pluie de cigarettes", cette image ne répond qu’au fait matériel. La pluie est l’amour, la sympathie et l’adhésion à notre douleur." (p. 128) "[Dimanche 18 janvier 1942, appel au parloir] C’est le cher camarade Juliá, sorti il y a quelques jours, qui m’honore de sa visite." (p. 234) "[28 décembre 1941, visite des enfants] Des petits, au centre, attirent la pitié, ce sont les enfants de Pepe, le vétéran du "tube", les haillons laissent voir la nudité et les pieds nus. [...] Le docteur Nieto, détenu, distribue aux enfants des pesettes d’une collecte parmi les emprisonnés pour couvrir les pieds endoloris de ceux qui dès leur naissance se heurtent aux pierres des rues inhospitalières." (pp. 138-140) "[3 décembre 1941] Un camion éteint son moteur devant la porte de la prison et on entend le claquement de porte de la cabine ; Toni nous dit que c’est le GMC qui [appartenait] aux gardes d’Assaut ; le transport des crimes légalisés. La tragédie s’approche maintenant. Cent quatorze condamnés à mort croient arrivée leur dernière heure, et les 16 cellules écoutent la palpitation forte de cœurs visibles qui se débattent dans l’impuissance [...] La clé sanglante et homicide s’introduit impunément dans la serrure en ouvrant notre cellule. [...] Antonio Llorca Orto [...] Les larmes aux yeux (attention ces larmes silencieuses ne sont pas le jus hystérique des pleureuses, elles sont de la trilite), nous étreignons un héros qui va à la mort avec une fermeté masculine. [...] Les martyrs partent pour la mort. Mystiques de l’idéal ils livreront la fleur sanglante de la jeunesse à l’holocauste de la rédemption humaine. Et ils le font sans plaintes, un acte de service de plus. Transis de douleur solidaire, nous demeurons assis sur les grabats, à fumer et à assister dans l’imagination nos martyrs. [Lettre d’Antonio] Souvenirs à tous de ma part et en particulier à tous ceux du "tube". Courage Palacios, Quiles, Sáez, Marchirán, Tomasín et Argentino ! Carrasca [surnom d’Enrique, dans le sens de fort comme un chêne] tu es immortel ! Moi c’est fini." (pp. 192-194) "[22 décembre 1941] Juan Carlos Salazar Tamarco - Argentin - ma chère Fora, tu vas voir que j’ai été fidèle à tes doctrines. Tu m’as montré un chemin plein d’épines que j’ai suivi sans plaintes et je t’offre maintenant ma vie ; tout ce qui me reste. (pp. 212-213).

Un certain humour qui alterne avec la douleur : "[5 juillet 1941] Les membres du Club nécrologique augmente tous les jours, ils couvrent de loin les pertes" (p. 45) "[Samedi 28 juin 1941] Savoir que notre vie est garantie quarante-huit heures durant est notre plus grand plaisir, quand la nuit du lundi arrive, le doute et l’heure critique commencent, de minuit à une heure du matin, toute rumeur dans le couloir est une tragique alarme, parce qu’on sait que la porte de la cellule peut s’ouvrir et on peut attendre son propre nom ou celui d’un ami cher." (p. 37) "[19 août 1941] Aujourd’hui, comme tous les jours qui suivent une série de découpe, nous sommes épuisés." (p. 96) "[21 décembre 1941] Pour retenir l’organe cardiaque lors des nuits de découpe, il faut un câble ou un étui qui joue le rôle pour le cœur de celui d’une camisole de force pour un fou." (p. 211) "[27 août 1942] Mes chers morts ! Vous revivez maintenant dans mon âme." (p. 245).

La modestie, le refus de s’élever par rapport aux autres (alors qu’il se sait beau, physiquement en forme et mentalement équilibré) est une constante d’Enrique : il est un individu égal à tous les autres politiques, sauf un ou deux délinquants (qu’il comprend) et des coupables de marché noir (voir sa critique). Le prologue de Marcela, fille d’Enrique, est fidèle au message du père : "C’est un hommage à des hommes qui ont combattu pour leur idéal, après avoir obtenu une meilleure justice sociale. Leurs victoires et leurs erreurs, ils les ont payées au prix de leurs vies."