Alexandra Kollontaï

L’Opposition Ouvrière

1921

mercredi 6 avril 2005, par Kollontaï(y) Alexandra

extraits d’une brochure de Kollontaï datant de 1921, publiée en anglais par les IWW.

L’Opposition Ouvrière

(Extraits)

... L’opposition ouvrière est composée de l’avant-garde de notre classe prolétarienne organisée en communistes. L’opposition consiste presque exclusivement en membres des syndicats, ce qui est attesté par leurs signatures en faveur de l’opposition dans les thèses à propos du rôle des syndicats dans l’industrie. Qui sont ces syndicalistes ? Des ouvriers - la partie de l’avant-garde du prolétariat russe qui a porté sur ses épaules toutes les difficultés de la lutte révolutionnaire, ne s’est pas diluée dans les institutions soviétique en perdant contact avec les masses laborieuses, mais au contraire, est resté étroitement en contact avec elles....

Par leur instinct de classe, ces camarades qui se tiennent en tête de l’Opposition ouvrière ont pris conscience du fait qu’il y avait quelque chose d’erroné ; ils ont compris que bien que pendant ces trois années nous ayons créé les institutions soviétiques et ayons réaffirmé les principes de la république ouvrière, la classe ouvrière, en tant que classe, forme un groupe social indépendant avec ses propres aspirations de classe, ses tâches, ses intérêts et, de là, avec une politique constante, cohérente, nette, devient une question toujours plus importante dans les affaires de la république soviétique....

Pourquoi les syndicats ont-ils obstinément défendu le principe de gestion collective, même sans être capable d’étayer scientifiquement leurs arguments ; et pourquoi les partisans des spécialistes ont-ils défendu en même temps la gestion centralisée par un seul individu ? La raison en est que dans cette controverse, bien que les deux camps aient solennellement nié que des questions de principes soient en jeu, deux points de vue historiquement inconciliables s’étaient heurtés. "La gestion centralisée par un seul individu" est un produit de la conception individualiste de la classe bourgeoise. Cette gestion est en principe la libre action d’un homme sans restriction, isolée, coupé du collectif.

Cette idée se reflète dans toutes les sphères de l’effort humain - en commençant par la désignation d’un souverain pour l’Etat pour finir avec un directeur souverain de l’usine. C’est la sagesse suprême du bourgeois. La bourgeoisie ne croit pas au pouvoir d’un corps collectif. Ils aiment seulement brider des masses obéissantes et les conduire sans restriction partout où ils le veulent....

Le rejet d’un principe - le principe de la gestion collective dans l’industrie - était un compromis tactique de la part de notre parti, un acte d’adaptation ; il était, de plus, un acte déviant de cette politique de classe que nous si avons ardemment cultivée et défendue pendant la première phase de la révolution.

Pourquoi est-ce arrivé ? Comment est-il arrivé que notre parti, ayant mûri dans la lutte révolutionnaire, ait permis de s’être laissé emporté sur un chemin qui conduit directement vers l’adaptation, autrefois condamnée sévèrement et qualifiée d’"opportunisme" ?...

À côté du paysan propriétaire dans le village et des éléments bourgeois dans les villes, notre parti est contraint dans sa politique d’Etat soviétique de compter avec l’influence manifestée par les représentants de la riche bourgeoisie qui apparaissent maintenant sous les traits des spécialistes, des techniciens, des ingénieurs et des anciens affairistes financiers et industriels, qui par toute leur expérience passée sont nécessairement liés au système de production capitaliste.

Ils ne peuvent imaginer un autre mode de production que celui qui se cantonne dans les limites traditionnelles de l’économie capitaliste.

Plus la Russie Soviétique se place en situation de demande de spécialistes dans la sphère des techniques et de la gestion de production, plus forte devient l’influence de ces éléments, étrangers aux prolétariat, sur le développement de notre économie. Ayant soit botté en touche pendant la première période de la révolution et étant contraints de prendre une prudente attitude attentiste ou ayant parfois même combattu les autorités soviétiques, en particulier durant les premiers mois (le sabotage de la part des intellectuels), ce groupe social d’intellectuels de la production capitaliste, de serviteurs mercenaires bien payés du capital, acquièrent de plus en plus d’influence et d’importance dans la politique avec chaque jour qui passe....

Le fonds de la controverse est celui-ci : réaliserons-nous le communisme avec les ouvriers ou par-dessus leurs têtes, grậce aux fonctionnaires soviétiques ? Demandez-vous, camarades, s’il est possible de construire et d’atteindre une économie communiste par les mains et le potentiel des agents de l’autre classe, qui sont imprégnés de leur routine du passé ? Si nous commençons à penser en marxistes, comme les hommes de science, nous répondrons catégoriquement et explicitement non....

La solution à ce problème, comme le proposent les syndicats industriels, consiste dans l’attribution d’une totale liberté aux ouvriers en matière d’expérimentation, de formation de classe, d’ajustement et de prise en compte des nouvelles formes de production, ainsi que dans l’expression et le développement de leurs potentiel créateur, considérant seule la classe ouvrière peut être créatrice du communisme. C’est la voie que propose l’Opposition Ouvrière pour régler ce difficile problème, point le plus essentiel de ses thèses.

"L’organisation du contrôle de l’économie sociale est une prérogative du Congrès Panrusse des Producteurs, qui sont unis dans les syndicats, lesquels élisent le corps central dirigeant la toute la vie économique de la république".
(Thèses de l’Opposition ouvrière)
Ce point assure la liberté d’expression du potentiel créateur de classe, non entravé et déformé par la machine bureaucratique saturée de l’esprit de routine du système capitaliste-bourgeois de production et de contrôle. L’opposition ouvrière compte sur les pouvoirs créateurs de sa propre classe, la classe ouvrière. De là découle le reste du programme.

Mais c’est justement sur ce point que l’Opposition ouvrière commence à dévier de la ligne officielle du parti. La méfiance envers le prolétariat (non dans la sphère politique mais dans celle des capacités créatrices économiques) fonde les thèses signées par nos dirigeants. Ils ne croient pas que par les mains calleuses d’ouvriers, non formés techniquement, peuvent être créées ces caractéristiques économiques qui se développeront finalement en un système harmonieux de production communiste....

Il ne peut y avoir d’activité en soi sans liberté de pensée et d’expression, pour qu’elle se manifeste non seulement dans l’initiative, l’action et le travail, mais aussi dans la pensée indépendante. Nous avons peur de l’activité de masse. Nous avons peur de donner la liberté d’action à la classe ouvrière, nous avons peur de la critique, nous avons cessé de compter sur les masses, de là, nous avons la bureaucratie avec nous. C’est pourquoi l’Opposition ouvrière considère que la bureaucratie est notre ennemie, notre fléau et le plus grand danger pour l’avenir du Parti communiste lui-même.

Pour supprimer la bureaucratie nichée dans les institutions soviétiques, nous devons d’abord nous débarrasser de la bureaucratie dans le parti lui-même....

L’opposition ouvrière, de même qu’un groupe de responsables ouvriers de Moscou, au nom de la régénération du parti et de l’élimination de la bureaucratie des institutions soviétiques, demande qu’on achève la réalisation de tous les principes démocratiques, non seulement pendant l’actuelle présente de répit, mais aussi par temps de tension interne et externe. C’est la première condition, la condition de base de la régénération du parti, de son retour aux principes du programme, dont en pratique il dévie de plus en plus sous la pression des éléments qui lui sont étrangers.

La deuxième condition, l’Opposition ouvrière insistant sur son accomplissement avec détermination, est l’expulsion du parti de tous les éléments non prolétariens....

Le troisième pas décisif vers la démocratisation du parti est l’élimination de tous les éléments non travailleurs de toutes les positions administratives ; autrement dit, les comités central, provinciaux et locaux du parti doivent être composés de façon à ce que les ouvriers étroitement liés aux masses laborieuses y aient la majorité prépondérante....

La quatrième revendication essentielle de l’Opposition ouvrière est : le parti doit changer complètement sa politique relative au principe électif.

Les nominations ne doivent être permises qu’à titre d’exceptions, mais ces derniers temps elles ont commencé à devenir la règle. Ces nominations sont tout à fait caractéristiques de la bureaucratie et jusqu’ici elles se produisent chaque jour de façon systématique et légalisée. La procédure des nominations produit une atmosphère très malsaine dans le parti et perturbe la relation d’égalité entre ses membres par le copinage et des punitions d’ennemis ainsi que d’autres pratiques non moins nuisibles dans notre parti et dans la vie soviétique....

La liberté d’opinion et de discussion publique, le droit de critique dans le parti et parmi les membres des syndicats, tel est le pas décisif qui peut mettre fin au système dominant de la bureaucratie. La liberté de critique, le droit des différentes fractions de présenter librement leurs avis lors des réunions du parti, la liberté de discussion, ne sont plus des revendications de la seule Opposition ouvrière. Sous la pression croissante des masses toute une série de mesures qui étaient demandées par la base bien avant la conférence panrusse [9° Conférence du Parti, septembre 1920] s’est trouvée réalisée officiellement à présent.... Pourtant, nous ne devons pas surestimer ce "gauchisme", car ce n’est qu’une déclaration de principes au congrès. Il peut arriver, comme ce fut maintes fois le cas avec les décisions de nos dirigeants ces années-ci, que cette déclaration radicale soit oubliée, après avoir été théoriquement acceptée sous la pression des masses, sitôt que la vie retrouve un flux normal emportant les décisions dans l’oubli....

L’opposition ouvrière a dit ce qui a été écrit il y a longtemps dans le Manifeste Communiste de Marx et Engels : "la création du communisme peut être et sera le travail des masses ouvrières elles-mêmes. La création du communisme appartient aux ouvriers."