Écritures et parlures de désobéissance

lundi 21 juillet 2014, par frank

Bernard André Écritures et parlures de désobéissance, Lyon, ACL, 2014, 223 p. 14 euros

J’ai déjà donné une note de lecture Chroniques de la désobéissance (et autres textes), Lyon, ACL, 2012, 279 p. [http://www.fondation-besnard.org/article.php3?id_article=1642]. Et je signalais que des milliers de personnes ont eu entre les mains des créations graphiques d’André Bernard, car c’est en très grande partie le concepteur de la maquette actuelle du Monde libertaire et qu’il a mis en page de nombreux livres, brochures et revues » anarchistes de qualité. Il a publié des œuvres artistiques, il collabore à la revue Réfractions et voici son nouveau livre.

Comme dans son livre précédent réunissant des chroniques hebdomadaires de livres lues sur une radio libre du Bordelais et d’articles de la presse libertaires entre 2009 et 2011, André nous donne sa moisson de 2012 et 2013.

L’esprit consiste à dégager des grandes lignes d’un ouvrage en les discutant. Et les ouvrages sont plus différents qu’auparavant et je crois que le ton a aussi évolué en suggérant parfois plus qu’en démontrant, comme un feu follet qui s’avance de sujet de plus en plus essentiels (pp. 13 et suivantes, 107 et idem, 147 de même, 151, 217, 220).

Parallèlement, il y a trois axes distincts.

Les exemples de luttes du passé en Grande Bretagne, désirées par le poète Shelley et exprimés par les destructeurs de machines provoquant le chômage –luddites-.

Les résistances aujourd’hui et les cas concrets d’opposition à l’extrême droite en France, de soutien aux Palestiniens, la violence contre le putsch des espagnols fascistes catholiques et la lutte antifranquistes.

Les espaces de solidarité (souvent autogérés) arrachés à la hiérarchie inhérente au capitaliste et tellement reprise et également inhérente à de nombreux groupes à étiquettes : « pouvoir populaire » et faisant appel aux assemblées non moins « populaires » où les éléments trop critiques sont écartés : Marinaleda, dans le cas de Sánchez Gordillo [Marinaleda, oasis et impasse sur ce site] et autres dirigeants inamovibles genre Mélenchon et le Kurde Ocalan.

Les moments de prise de conscience et ceux de leur absence flagrante sont signalés au passage, mais pas approfondis (peut-on le faire vraiment ?).

Les trois aspects sont souvent imbriqués, comme dans le riche essai « L’Archipel libertaire » (21 pages). Dans la presque totalité du livre, il y a un passionnant débat sur la question de la justification des réactions et des tactiques violentes et non violentes chez les êtres humains, chez les anti autoritaires (réels ou pas).

J’aurais ajouté, tout en saluant tous les aspects que nous donne André Bernard, deux constatations fréquentes : l’impossibilité de la patience et du pardon, accompagnée, souvent, du désir vital de la survie dans la dignité.

Ces deux états d’esprit sont la source d’explosion collective homicide réparatrice. J’en donne trois exemples.

Le dramaturge espagnol Lope de Vega, s’inspirant d’un fait réel, écrivit la pièce de théâtre Fuenteovejuna, en 1618. Le moteur de l’action est l’assassinat du représentant du roi dans ce village, parce qu’il se conduisait comme un criminel et le refus des villageois de désigner – même sous la torture- le ou les coupables. « Qui a tué le commandeur ? « Fuenteovejuna : todos a una [Le village de Fuenteovejuna : tous unis] ».

L’Espagne a eu ensuite Castilblanco (en Estrémadure) et Arnedo (en Navarre) qui, en 1931, ont réagi de manière identique en tuant ou coupant en morceaux des gardes civils qui avaient tiré sur des manifestants et leur famille (soit sans étiquettes politiques, soit du syndicat UGT soumis au parti socialiste) réunis pacifiquement.

En 1956 en Hongrie, des travailleurs et des manifestants pacifiques éduqués dans le moule du socialisme scientifiques marxistes léninistes, subirent des tirs de membres de la police secrète populaire (crée pour protéger le prolétariat contre les traitres à la solde des capitalistes nichés à l’étranger). Au lieu de se réjouir de la juste attitude des camarades policiers du peuple qui visaient certainement des fascistes, plusieurs dizaines de manifestants et de travailleurs s’emparèrent de policiers du peuple et les brûlèrent vifs.

Il faut absolument souligner que, tant en Espagne (de 1931 à 1939) qu’en Hongrie (avec la répression de l’invincible Armée du peuple soviétique –jusqu’à son intervention en Afghanistan en 1980-), il n’y eut pratiquement aucune agression contre d’autres membres des corps répressifs en question.

C’est toute la différence avec le lynchage qui est une pratique collective criminelle systématique contre des individus, uniquement parce qu’ils appartiennent à un même groupe.

Pour « l’impossibilité de la patience et du pardon », il y a l’attitude, en Argentine, d’une partie des Mères de la place de Mai (sauf, bien entendu, le groupe d’Hebe de Bonafini, actuellement corrompue sur les plans politique et financier) et de quelques groupes de HIJOS (Hijos por la Identidad y la Justicia contra el Olvido y el Silencio Enfants de disparus luttant – pour l’identité et la justice, contre l’oubli et le silence). La consigne « Pas d’oubli et pas de pardon : châtiment des coupables » et le chant, avec ces paroles : « comme avec les nazis, nous irons les chercher » démontrent que la non violence est rejetée.

Deux remarques pour finir : l’efficacité de la résistance pacifique contre des putschistes et les visions de la violence de penseurs anarchistes.

André Bernard cité Louis Lecoin sur l’Espagne après le 18 juillet 1936 : […] j’en suis à me demander s’il n’eût pas été souhaitable que Franco l’emporta sans coup férir. Son triomphe n’eût été qu’éphémère, le temps seulement d’empêcher Hitler et Staline de s’en mêler. Toute l’Espagne du progrès restait ainsi disponible, et sa revanche ne pouvait tarder (p. 166).

La réalité du franquisme est historiquement ignorée car les consignes fascistes catholiques étaient avant le putsch : On tiendra compte du fait que l’action doit être extrêmement violente afin de réduire dès que possible l’ennemi, fort et bien organisé. Bien entendu tous les dirigeants des partis politiques, sociétés ou syndicats non favorables au Mouvement seront incarcérés. On leur appliquera des châtiments exemplaires pour étrangler les attitudes de rébellion ou de grève (Général Mola, 25 mai 1936, date préalablement prévue pour le putsch).

C’est aussi la réalité des fascismes italien, nazi et du marxisme léninisme : les éléments potentiellement dangereux sont assassinés ou « tués moralement » par la calomnie ou l’espionnage constant. C’est pour cette raison que les grèves de la faim des tolstoïens en camps de concentration léninistes pour réclamer un respect de leur foi furent menées jusqu’à la mort en n’entrainant que la moquerie des policiers populaires. De même la passivité des Juifs en Allemagne et dans les différents ghettos en Europe de l’Est ne changea rien à l’attitude des génocidaires, chefs et exécutants.

La conséquence évidente est qu’il existe des êtres humains déshumanisés, délétères, au service des exploiteurs et dont les vices sont exagérés par les pouvoirs et les armes qu’ils reçoivent. Ils ne peuvent changer que par la peine de mort (quelle que soit la façon dont elles est appliquée). Il faut donc une violence minimum pour qu’un autre futur soit possible.

Bakounine, Kropotkine et Malatesta l’ont également exprimé, en soulignant qu’ils sont ennemis des institutions inséparables de la violence et non pas des hommes –non criminels- qui les ont servis.

Un grand livre bref !

Frank, 21.07.14