Notes sur la souffrance

Philippe Coutant

lundi 4 avril 2005, par Coutant Philippe

Notes sur la souffrance

Le thème de la souffrance s’est imposé à moi ces dernières semaines, il entre en résonance avec des discussions qui se sont déroulées en divers lieux.
La souffrance actuelle ne peut se séparer du thème de la domination qui suscite tant de débats. Le capitalisme est vraiment un monde cruel. La réalité de la souffrance interroge la définition de l’humain puisque transmettre l’humanité, la construire implique de prendre cela en charge, de tenter de diminuer notre souffrance humaine en luttant contre l’oppression et l’exploitation.
L’égalité est une valeur, une valeur éthique et politique, c’est un désir qui impose de se demander pourquoi l’injustice, la souffrance et l’inégalité sont-elles aussi facilement produites et reproduites.
Avec l’approche de la souffrance on est obligé de se confronter au fait que la rationalisation de ce monde va l’encontre de la rationalité. On peut comprendre l’articulation entre les différentes sphères qui composent l’humain : économiques, sociologique, politique, culturels, idéologique, linguistique et psychologique. L’exemple de la virilité est particulièrement éclairant, on passe de la vertu à l’identitaire puis à son utilisation par le système.
Toutes ces analyses ou ces compte-rendus confirment que la subjectivité bien est mobilisée par la domination, que la société a changé, que la société disciplinaire a laissé la place à une société néo-libérale où la soumission ne passe pas par une contrainte ouverte et directe, que l’individu est un élément clé du fonctionnement du pouvoir.
Ceci interroge évidement les thèses qui disent prendre appui sur l’individu comme base de la révolte, ceci explique aussi pourquoi la révolte n’est pas mécanique en situation d’oppression et d’exploitation.
D’autre part, à travers ces approches le sentiment d’approcher un peu plus l’humanitude était très fort, au-delà de la mélancolie il y a bien cet universel humain que nous cherchons toujours à atteindre. Comme dans certaines approches contemporaines, c’est par la voie négative que l’on essaie alors d’approcher la notion d’humanité, c’est par ce moyen que l’on affirme ce que nous refusons et que nous savons un peu mieux ce que nous voulons.

Ph. C. Nantes le 10 02 99.


Flexibilisation !
Une émission sur France Culture le 6 2 99

La flexibilisation c’est un processus plus large que la flexibilité.
Sa caractéristique principale : l’individualisation des personnes au travail. C’est la mise sur la même plan des employeurs et des employé-es. La force, la puissance est inégale, c’est l’illusion d’un contrat égal entre des puissances disproportionnées. Ce que dénonce déjà depuis longtemps les critiques du capitalisme (Bakounine, Marx et les autres).
En Angleterre la flexibilisation s’est appuyé sur un discours ouvertement néolibéral. En France elle s’est développée quelques années plus tard avec un discours de progrès social, discours véhiculé par la gauche. C’est au nom de l’individu, de son autonomie que la législation à temps partiel a été adoptée au début des années 80. Ce sont deux variantes du même processus.
Ceci passe par des modalités pratiques très différentes : temps partiels, contrat à durée déterminée, stage, intérim, augmentation de la période probatoire avant l’embauche définitive, etc.. Il y a une augmentation du temps de mise à disponibilité des travailleurs-euses pour l’employeur : passage de 5 à 6 jours de possibilité de travail dans la semaine, annualisation, augmentation de la plage horaire de disponibilité dans la journée, lutte contre l’absentéisme, etc.... La durée du travail change, elle est morcelée pour les temps partiels (caissières par exemple), elle augmente pour les cadres. On ne doit pas non plus oublier la tendance à transformer les travailleurs salariè-es en travailleurs indépendants à leur compte.
On constate plusieurs processus conjoint dans cette flexibilisation : l’atomisation des individu-es entre eux ou elles, l’implication plus grande des personnes. Cette implication demande une intériorisation plus grande des normes du combat pour la compétitivité, une adhésion aux valeurs du marché, de l’entreprise.
Ceci se traduit dans le travail par une intensification physique et psychique de travail. Les contraintes physiques augmentent : gestes répétitifs très rapides, par exemple, avec les maux qui s’en suivent. La chasse aux temps non travaillés (pauses, mouvements inutiles, temps morts, etc... ) est permanente. L’augmentation de la charge psychique est nette. La pression mentale est de plus en plus forte sur les personnes au travail. La société de l’information ce n’est pas seulement un mythe moderniste, elle a des effets pratiques puissants. Ceci passe par une la mobilisation de la subjectivité de plus en plus grande. Les conséquences sont connues des médecins du travail : sentiment de tête vide, l’anxiété, irritabilité, troubles du sommeil, difficulté de concentration, prises de médicaments pour se calmer ou se stimuler, etc.... Le sentiment de ne pas être à la hauteur, la sensation de ne pas pouvoir vivre sa vie sont assez communs. L’augmentation du nombre de dépressions peut être mise en relation avec la flexibilisation. La culpabilisation est forte surtout sur les personnes qui refusent, renâclent ou qui parfois osent se battre contre ces injustices. La déstructuration de la vie sociale due aux horaires flexibles peut entraîner une sensation de désocialisation. Comment s’occuper correctement de ses enfants avec ces horaires imbéciles ? Comment avoir une vie de couple si on se croise ? Comment avoir des ami-es quand on a des horaires qui changent tout le temps, qui ne sont pas en phase avec une vie sociale « classique » ?
La souffrance est réelle. Ce qui est paradoxal, en apparence, c’est que c’est au nom de l’autonomie individuelle, de la prise de responsabilité, du progrès social que cette flexibilisation se fait. On voit bien la complémentarité entre la psychologie individuelle et l’ambiance externe de la société. Ce qui confirme ce que disent certaines analyses sur le caractère normal de la situation des jeunes qui sont habitués à vivre « flexibles ». Ce serait cela leur « capital », contrairement aux générations précédentes où le niveau de savoir était important. On retrouve tous les constats mis en évidence par le mouvements des chômeurs chômeuses et précaires de 1998.
On ne peut, enfin je ne peux m’empêcher de penser que « le combat de classe » est conjoint de la fin de la massification, de la mise en oeuvre de la malléabilité des travailleurs-euses, de l’implication, déjà constatée, de plus en plus forte faite à la sphère subjective (projet, qualité, responsabilisation, etc...). Le capitalisme évolue, la sphère économique n’est pas séparable des autres sphères de nos sociétés. Il y a bien un lien entre les domaines idéologiques, culturels, économiques et politiques même si ce lien n’est pas mécanique, même si on ne peut pas dire que l’un des domaines est plus fondamental que les autres. La domination individualise, les individu-es vivent et pensent dans le système plus ou moins bien, c’est exact. Ici j’emploie la notion de « combat de classe » dans la mesure où il me semble que les dominants, eux, le continue et que cette perspective débarrassée de son aspect économiste n’est pas aussi inopérante que ça.
On peut constater (de mon point de vue) une convergence entre diverses analyses :
* analyses sur la fin de la centralité du travail (Temps Critiques, Méda, Gorz, etc...),
* analyses basée sur la biopolitique (Agemben, etc...),
* analyses sur le « Général Intellect » de Paolo Virno,
* analyses sur les modifications des modes de domination (Foucault, Deleuze / Guattari),
* analyses sur la gestion des populations (Bigo), etc...
En ce moment l’attention à la souffrance est intéressante. Il s’agit, entre autres, du : « Harcèlement moral » de Marie France Hirigoyen, la « Souffrance en France » de Christophe Dejours, le livre sur la dépression comme mal du siècle, les ouvrages des médecins du travail, des ouvrages sur le travail en miette qui étudient l’évolution du droit du travail, et d’autres livres dont je n’ai pas retenu le nom et en particulier ceux qui servaient de base à cette émission précise. Cette démarche participe d’une reprise du problème de ce que l’humanité vit et comment elle le vit pour poser de nouveau des questions de fond. Cette démarche déplace l’approche des problèmes et peut permettre de reposer des questions clés, où ce « qu’est-ce qu’être humain ? » implique toujours de parler politique. La précarité interroge la société, comme le fait d’avoir ou non des papiers, d‘avoir ou non un revenu minimal. La question du sens a ici une incidence on ne peut plus « pratique ».

Ph. C. , Nantes le 7 Février 99


La dépression mal de la fin du siècle

Selon l’auteur (Alain Erhenberg) du livre sur la dépression « La fatigue d’être soi , » il y a une modification de place de l’individu en même temps que l’évolution de la société. La dépression est ainsi définie comme la sensation du malheur intime (parfois très profond). Il y a bien un changement dans le rapport entre l’individu et la société.
La névrose c’était la difficulté avec l’interdit, entre le permis et le défendu. ce qui provoquait en soi de conflits, une culpabilité puisqu’on désirait des interdits. Il s’agissait d’un rapport à l’autorité et d’une société disciplinaire (selon les termes employés par l’auteur sur France Culture le mercredi matin 3 février 1999).
Aujourd’hui il s’agirait d’un rapport entre le possible et l’impossible. On parle beaucoup d’initiative personnelle, d’autonomie. L’individu, souvent, ne se sent pas à la hauteur. La dépression est un mal de l’insuffisance. La psychiatrie considère ce malaise mental comme celui qui est le plus répandu actuellement dans le monde. C’est une difficulté liée à l’estime de soi. Les formes vont de l’attirance pour la mort et le suicide à l’incapacité plus ou moins sévère. Le traitement va chercher à « regonfler » la personne, d’où le succès des stimulants divers et variés, des thérapies visant le développement personnel.
Les constats en maladie mentale confortent les analyses sociologiques et politiques (passage de la société disciplinaire à la société de contrôle, passage de la société de masse à l’individualisation, atomisation, etc...). Certains psychanalystes notent que les troubles liés au narcissisme se généralisent (Kristéva, entre autres) d’autres que les névroses sont en perte de vitesse face aux psychoses.
C’est à mettre en lien avec le culte du corps et de la jeunesse déjà connu ou de la gestion de soi, de sa vie. La beauté, l’esprit sont pensés comme un capital à entretenir, développer. Les affects qu’il faut gérer sous le signe de l’intérêt. Le « soi » qu’il faut vendre et mettre en image. Bref l’individualisme des temps présents dans cette société marchande et spectaculaire ...
Ph. C., Nantes Le 3 Février 99
Le harcèlement moral
d’après Marie-France Hirigoyen
L’agresseur
(désolé, mais c’est souvent un gars !) La victime
- est narcissique (voire pervers dit Mme Hirigoyen, ne serait-ce pas le fameux « moi je » bien connu ? ),
- se veut référent, témoigne d’une volonté de vérité à toute épreuve,
- affecte un air supérieur et distant, possède une sûreté désarmante (même si ce n’est qu’une apparence), a une voix blanche,
- utilise la séduction, le charme,
- met en oeuvre une stratégie pour être au centre de l’attention,
- s’attaque à l’estime de soi des autres pour augmenter sa valeur à lui ou à elle (il arrive que les filles s’y mettent aussi), cherche à déstabiliser, sape le moral petit à petit,
- ne procède pas par l’attaque ouverte (du moins au début), parle à mot couvert, mais installe facilement le malaise en vous mettant dans la confidence, opère par l’assemblage de sous-entendus, si besoin crée une ambiance désastreuse,
- aime la controverse (celle-ci prend souvent la forme d’une polémique où la hargne et la rage de convaincre cherchent en fait la soumission),
- change de point de vue facilement (sans le reconnaître évidemment),
- se présente souvent comme agressé, inverse les rôles (la confusion règne, ni vu ni connu je t’embrouille !), utilise l’effet miroir pour projeter sur sa victime ses propres défauts,
- culpabilise (méthode bien connue, mais qui marche),
- met la pression (le stress, rien de tel pour être efficace !),
- s’appuie sur un précepte très répandu dans notre société : « la rentabilité avant tout ! » (ceci n’a-t-il pas à voir avec la pensée instrumentale et l’instrumentalisation si fréquemment rencontrée ?),
- sa ligne de conduite : « la fin justifie les moyens ! » (c’est valable pour les cadres du système capitaliste, mais n’est-ce pas le cas aussi pour toutes les élites, y compris celles du milieu militant et pas seulement les léninistes ? ), - etc... - n’est pas une personne spécialement soumise,
- est souvent une forte personnalité (voire une grande gueule dit Mme Hirigoyen !),
- est à l’écoute des autres,
- est dévoué-e, connu-e pour son investissement altruiste,
- ne se met pas systématiquement en avant,
- ne cherche pas forcément à avoir le dernier mot,
- résiste à l’occasion, refuse dans ce cas les pressions d’où qu’elles viennent (du sommet ou de la base),
- prend sur elle (le sacrifice c’est normal, la cause c’est sacré ! ),
- se dit que c’est de sa faute,
- n’y croit pas (oh, c’est pas possibbe !),
- doute d’elle-même sans cesse et se pose souvent des questions sur ce qu’il faut faire ou pas (ceci va parfois jusqu’à la torture mentale),
- reste dans le silence parfois très longtemps,
- accumule les rancoeurs (je suis dégoûté-e !),
- pense que ça va finir par changer dans le bon sens, donc qu’il faut encore attendre, que tout n’est pas aussi mauvais que ça en ce bas monde,
- a une attitude où l’effacement et la culpabilisation sont complémentaires du sacrifice militant,
- ne cherche pas l’efficacité à tout prix,
- estime que les personnes qu’elle rencontre sont intéressantes pour elles-mêmes,
- pense qu’être bien ensemble ce n’est pas négligeable (ouais, cool !),
- etc...
Le conseil de Mme Hirigoyen : « Ne faîtes pas le dos rond ! », « Si besoin partez ! ».
Le livre « Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien » est paru aux éditions Syros, il parle essentiellement des situations de travail et familiales, j’ai transposé et librement adapté ces analyses à partir du milieu militant où le harcèlement existe aussi.
Ph. C., Nantes le 31 Janvier 1999.


La souffrance en France
par Christophe Dejours
(Editions du Seuil, Paris, 1998)

Son point de départ : la souffrance dans le travail. Néanmoins, à mon avis, ses conclusions semblent assez faciles à universaliser, à utiliser dans d’autres domaines que celui du travail : la famille, les rapports hommes / femmes, les rapports enfants / adultes, à l’école, dans les vies associatives, les vies militantes, les relations amicales, etc., même si chaque domaine a ses spécificités qu’il ne faut pas négliger. Le lien entre le travail et le reste de la société est clairement montré. D’autre part la liaison entre la virilité et la violence est mise en évidence, elle est même considérée comme la base de sa critique (enfin c’est comme cela que j’ai personnellement ressenti ce livre). Il parle clairement du « cynisme viril », page 107. Pour ma part, je préfère utiliser un autre nom pour la virilité : le machisme. La référence aux travaux de Wetzer-Lang est faite explicitement page 168. Par contre il ne féminise aucun des noms qu’il emploie, on se trouve donc devant un fait étonnant : une dénonciation virulente de la virilité et en même temps tout reste au masculin. Il est vrai que l’auteur fait une différence entre le genre et l’identité sexuelle, parce qu’un homme peut réfléchir sur le genre, refuser le machisme et garder son d’identité sexuelle masculine, cf la note de la page 105 et la citation de la page 100.

Il cherche à découvrir l’origine du consentement de cet étrange silence : la peur, puis la honte. Pour faire fonctionner la machine néo-libérale nous commettons des actes que pourtant nous réprouvons. Il essaie de comprendre comment pour pouvoir vivre la souffrance (endurée et subie) sans perdre la raison, on se protège.
La vie serait un combat, éliminer les « mauvais-es » serait normal au nom de la compétitivité.
Son propos ne se situe pas dans l’optique de vouloir convaincre les dirigeants. Il s’oppose à la naturalisation du phénomène qui tendrait à faire croire que le lien entre l’économie actuelle et la nature humaine c’est la dominance, dominance qui, bien sûr, serait intangible et inattaquable. Son propos c’est donc de poser la question de la souffrance et de sa « normalité » :
Deux questions sont pour lui essentielles :
1/ Pourquoi accepte-t-on de souffrir ?
2 / Pourquoi accepte-t-on de faire souffrir ?
Il constate que l’on répugne à faire souffrir, mais qu’on le fait quand même. Il essaie de comprendre les ressorts du consentement dans le cadre de l’absurdité du sens de notre société. La souffrance est vécue comme normale et non comme une injustice, elle n’entraîne pas de réaction politique. Ce qui domine c’est la résignation, elle délie la souffrance de l’injustice, elle empêche le passage à la sensation de responsabilité. La souffrance reste cantonnée dans le vécu psychologique alors que l’injustice est à référer à l’éthique de la collectivité, au champ social.
Il remarque que tout ceci est corollaire de la croyance au discours ambiant qui fait autorité, discours qui légitime le libéralisme, le marché et la compétition économique.

Pour lui, ce qui fait problème c’est ce qu’il nomme « la banalisation du mal ». Cette banalisation est importante puisqu’elle constitue en elle-même un mécanisme de défense contre la conscience malheureuse. Elle permet d’annihiler sa responsabilité. Il récuse la notion d’impuissance au profit de la notion de défense collective contre la souffrance. Il pense que le cadre mental c’est bien ce combat de classe qui maintient la domination (enfin c’est ainsi que j’ai compris son propos). Il note que l’espace public est en cause, parce qu’individuellement on peut dire non. Pour cet auteur, on assiste bien à une transformation qualitative de la société, la normalité est devenue une normalité souffrante.

Cette normalité souffrante repose sur plusieurs phénomènes :
1 / Le déni politique et syndical, la souffrance est déniée dans les analyses des organisations syndicales et politiques.
2 / Ce qui entraîne la honte et l’inhibition de l’action collective face à la souffrance. Comme il est impossible de la reconnaître, il existe une grande tolérance à son égard.
« L’intolérance à sa propre émotion réactionnelle conduit le sujet à s’isoler de la souffrance de l’autre par une attitude d’indifférence, donc de ce qui provoque sa propre souffrance »,
« L’impossibilité d’exprimer et d’élaborer la souffrance au travail constitue un obstacle majeur à la reconnaissance de la souffrance de ceux qui chôment. », page 53.
3 / On comprend alors l’émergence de la peur et de la soumission au niveau individuel.
La menace de licenciement induit la peur. Le mécanisme de défense c’est « le déni de la souffrance des autres et le silence sur la sienne propre », page 59.
La vie dans la peur est le résultat de la nouvelle forme de domination : « cette peur est permanente et génère des conduites d’obéissance, voire de soumission » Elle casse la réciprocité entre travailleurs (autre nom de la solidarité, à mon avis) et produit « une séparation subjective croissante entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas », page 61.
4 / On passe ensuite de la soumission au mensonge. Ceci s’opère par, en premier lieu, le maniement de la menace pour obtenir l’intensification du travail. Pour fonctionner notre système a besoin du zèle des participants au travail comme du temps des nazis.
« La peur comme ressort de l’intelligence ! Elle est utilisée largua manu par le management à la menace dans les entreprises actuelles. », page 68.
« En d’autres termes, les difficultés dans l’organisation de la production existent bel et bien, les tensions sont certaines, les résultats sont obtenus à l’arraché, la souffrance des salariés statutaires, comme celle des travailleurs en emplois précaires est authentique, mais le système fonctionne et semble à même de pouvoir durablement fonctionner sur ce mode. », page 69.
En second lieu le consentement des cadres est indispensable, mais leur perplexité est réelle. Ceci explique pourquoi l’information à destination des salariés (les cadres comme les ouvriers) est falsifiée :
« La production de cette information falsifiée relève d’une stratégie spécifique, que nous caractériserons par le terme de « stratégie de la distorsion communicationnelle ». »,page 70.
5/ Le mensonge institué est une réalité étonnante au premier abord.
Christophe Dejours essaie alors « d’élucider et de dégager les formes typiques de distorsion de la communication dans les situations de travail quand ces dernières subissent les effets des méthodes de gestion spécifiquement associées au néolibéralisme économique. », page 74.
« Le déni du réel du travail constitue la base de la distorsion communicationnelle. Il est en général associé au déni de la souffrance dans le rapport au travail. », page 74.
« Le déni ne se limite pas à la méconnaissance du réel. Il résiste à l’épreuve de vérité de l’expérience, si les difficultés rencontrées dans l’exercice du travail ne remontent pas à la connaissance de l’encadrement. C’est à dire si elles restent confinées « à la base » et ne sont pas relayées par l’encadrement. Nous avons déjà vu que, dans la conjoncture actuelle, le management à la menace » étayé sur la précarisation de l’emploi, favorise le silence, le secret et le chacun pour soi.
Ces obstacles à l’apparition de la vérité ont toujours été présents dans l’organisation du travail, mais la manipulation de la menace qui fait taire les opinions contradictoires et confère à la description « officielle » du travail une emprise sur les consciences est incomparablement plus étendue qu’il y a vingt ans. », page 75.

Il constate que les travailleurs eux-mêmes sont devenus les complices du déni du réel, de la doctrine péjorative du facteur humain, par leur silence, la rétention d’informations, la concurrence effrénée à la quelle ils sont contraints.
Il constate que le mensonge est produit à partir des résultats et non pas à partir de l’activité humaine qui a permis d’obtenir ces résultats. Le mensonge est immédiatement suivi d’une prescription qui s’appuie sur les succès, les résultats positifs avec l’omission des échecs, des difficultés, des défauts ou des problèmes rencontrés. La justification s’opère avec les arguments gestionnaires et commerciaux. Tout le discours est semblable à une communication externe et ne prend pas en compte la vie interne réelle. Le problème central c’est l’image. Ici on retrouve le poids de la société du spectacle, où, pour exister, il faut avoir une image, bonne évidemment. Debord avoir raison, encore une fois il faut le dire.
L’euphémisation du travail réel et de la souffrance s’appuie sur un phénomène nouveau : la fragmentation par « centres de résultats », par « direction d’objectifs ». La notion de projet est centrale et les relations commerciales sont entrées dans l’entreprise elle-même entre unités ou services. Fabriquer son image, se valoriser c’est important aussi pour l’intérieur de l’entreprise. Chacun est requis pour produire et diffuser le mensonge. La discipline c’est soutenir le message de valorisation dit-il. Ici la discipline est donc mentale plus que physique.
La publicité prévue pour l’extérieur atteint tous les acteurs.
« Ainsi, le mensonge peut-il efficacement concurrencer la discussion et la délibération sur le réel du travail et sur la souffrance, à l’intérieur de l’entreprise. », page 78.
L’effacement des traces est nécessaire. Il faut faire disparaître les documents compromettants, faire taire les témoins ou s’en débarrasser par la mise au placard, par la mutation ou le licenciement. En plus ne pas oublier de faire pression sur les salariés pour qu’ils ne déclarent pas les accidents, veiller à ne pas donner les informations sur les incidents afférent à la sûreté des installations et au fur et à mesure falsifier les données transmises. Tout ceci est nécessaire pas suffisant :
« Il faut, semble-t-il, effacer de la mémoire des usages du passé qui pourraient servir de point d’appui à la comparaison critique avec la période actuelle. », page 79.
Ce sont alors « les anciens » qui sont un danger, il faut les écarter, les priver de responsabilités, voir les licencier (ou les mettre en retraite anticipée). Il cite l’exemple de la Sécurité Sociale qui cherche à écarter les femmes de 35 à 45 ans qui ont en mémoire les anciennes pratiques d’assistance sociales afin de pouvoir plus facilement mettre en oeuvre les nouvelles modalités d’action sociale. Il explique ainsi le recours généralisé à la sous-traitance ou l’embauche de personnes ayant bac + 2 mais sans qualification précise ni culture politique.
« L’effacement des traces a une importance capitale. Il est destiné à retirer ce qui pourrait servir de preuves , en cas de procédures ou de plaintes. », page 80.
« Peu importe finalement que le mensonge soit reconnaissable par des témoins directs. De toute façon, compte tenu du climat psychologique et social actuel, ces témoins auront probablement la prudence de garder ce qu’ils savent pour eux. La vérité reste privée. », page 80.
Ce que craignent les entreprises ce sont les procès. Effacer les traces permet de bloquer l’instruction. « Ce qui permet de maintenir le silence et la stabilité du mensonge. », page 80.
Il est étonnant de constater comment ces méthodes existent un peu partout, pour les femmes opprimées, ou battues, par exemple, la vérité doit rester privée. Dans les mouvements associatifs ou militants, il ne faut pas parler de certaines choses, car cela nuirait à la cause et on entretient le silence.

La communication interne est basée sur des pratiques discursives assez douteuses : « La justification des documents lapidaires, simplificateurs, voire simplistes, ou tapageurs, repose sur le même argument, constamment convoqué dans tourtes les organisations : les gens n’ont pas le temps de lire ni de se documenter ; il faut donc aller au plus court pour ne pas les surcharger et pour pouvoir avoir une chance d’être entendu lu ou simplement repéré. », page 81.
On croirait entendre une critique de « l’agit-prop ».
« Les lecteurs sont considérés, a priori, comme des ignorants, voire des crétins. Qu’ils le restent surtout ! Pas de vagues, pas de subtilités, susceptibles d’éveiller la curiosité, le questionnement la perplexité. », page 81.
Tout cela ce serait mauvais pour l’image de marque. L’image, encore l’image, toujours l’image !
Combien de fois n’a-t-on pas entendu qu’il fallait faire simple, que les questions posées étaient trop compliquées ?
« Ainsi les pratiques discursives sont-elles progressivement uniformisées par le bas, vers le discours standard, faisant largement appel aux slogans, aux stéréotypes, aux formules toutes faites, qui abrasent le contenu sémantique. », page 91.
Toute ressemblance avec des choses connues par ailleurs serait fortuite, évidemment !
Pour faire passer ses réformes on utilise l’image. « Le recours à l’image sollicite le fonctionnement imaginal et la capture imaginaire en lieu et place de la réflexion, de la critique, de l’analyse et, plus généralement, de l’activité de penser avec laquelle l’imagination entre en concurrence. », page 83.

La rationalisation est étape importante du processus d’acceptation de la souffrance. Elle permet d’expliquer pourquoi on dépense autant d’argent et d’énergie dans la communication. La communication même si on sait qu’elle est mensongère est acceptée, elle transmet un conformisme généralisé. Ceci n’est pas sans rappeler « la montée de l’insignifiance » dont parle Castoriadis.
L’efficacité du mensonge est étonnante dans la mesure où beaucoup de gens savent que c’est un mensonge. L’explication de ce paradoxe tient au fait qu’elle permet la rationalisation de l’acceptation du mensonge. Pour faire face au danger que représente la souffrance et à celui plus grand encore de perdre sa dignité (en faisant souffrir les autres) il est fondamental de trouver une parade. Ainsi s’explique ce besoin de rationaliser le consentement.
Cette analyse est quasi-identique à celle de Jean Léon Beauvoissur « La servitude libérale ». Celui-ci explique que pour se soumettre volontairement les humains ont besoin de deux choses :
1 / la déclaration de liberté,
2 / les hautes justifications humaines qui permettent de rationaliser la soumission (pas les actes en eux-mêmes).

Ici Christophe Dejours envisage la rationalisation comme une défense psychologique nécessaire pour supporter la souffrance.
« « Rationalisation » désigne ici une défense psychologique qui consiste à donner à un vécu, un comportement ou à des pensées reconnues par le sujet lui-même comme invraisemblables (mais auxquelles cependant il ne peut pas renoncer) , un semblant de justification en recourant à raisonnement spécieux plus ou moins alambiqué ou sophistiqué.
Dans le cas présent, la rationalisation est une justification à vocation collective, sociale et politique, reposant sur un raisonnement spécieux ou paralogique. », page 87.
La notion de justification globale est bien notée, elle fonctionne un peu partout.
« En substance, il s’agit, par la rationalisation, de démontrer que le mensonge, même s’il est regrettable, est un mal nécessaire et inévitable. », page 87.
La rationalité invoquée dans le monde du travail est celle de la raison économique. Il remarque aussi « qu’elle s’insinue, presque toujours, dans d’autres considérations, rattachées à la rationalité sociale, en vertu de principes fort douteux au plan moral-pratique. », page 87.

Le problème c’est l’enrôlement des « braves gens » en grand nombre, voire en masse, dans l’accomplissement du mal et de l’injustice contre autrui. Pour lui il s’agit bien des « braves gens » qui ne sont ni sadiques, paranoïaques, ni fanatiques et qui dans le vie ordinaire ont un sens moral plutôt bien développé, parce que celui-ci est central dans leur vie.
Alors les gens agissent-ils par calcul ? Selon cet auteur c’est nettement insuffisant comme explication. « L’explication par référence au calcul stratégique est insuffisante dans la mesure où elle ne rend pas compte du destin du sens moral, qui constitue pourtant un obstacle de taille à la flexibilité des conduites unanimes. », page 91.
L’explication la criminologie et la psychopathologie est-elle opérante ? Ca ne marche pas non plus. « La collaboration zélée, c’est à dire non seulement passive mais volontaire et active, est le fait d’une majorité de sujets qui ne sont ni pervers, ni paranoïaques, c’est à dire qui ne présentent pas de troubles majeurs du ses moral, et qui possèdent , comme la majorité de la population, une sens moral efficient. » page 92.
« Nous sommes ainsi conduit au problème plus difficile : celui du destin du sens moral et de son abolition apparente dans la participation à l’injustice et au mal occasionnés consciemment à autrui. » page 92 et 93.
Ceci a lieu dans le contexte ordinaire du travail. il cherche donc une explication à ce qu’il nomme « la banalité du mal » dans le contexte de la société néo-libérale, pas dans une société totalitaire. Comment devient-on collaborateur d’un système qui fonctionne par l’organisation réglée, concertée et délibérée du mensonge et de l’injustice.

Il se livre alors à un espèce de catalogue de ce qu’il nomme le mal. Car pour lui il y a une valorisation du mal ;
Le mal c’est la tolérance au mensonge, le concours à sa production et à sa diffusion.
Le mal c’est la tolérance, la non-dénonciation et la participation à l’injustice et à la souffrance infligée à autrui.
Il s’agit des infractions délibérées et cyniques au Code du Travail :
* faire travailler des gens sans les déclarer afin d’économiser les cotisations de sécurité Sociale,
* ou pouvoir les licencier en cas d’accident du travail,
* faire travailler les gens en les sous-payant ou en ne leur payant pas ce qui leur est dû,
* augmenter la durée du travail (exemple des transports routiers),
* etc..
Le mal c’est ensuite toutes les injustices commises délibérément et exhibées publiquement :
* les affection discriminatoires aux postes dangereux ou pénibles,
* le mépris, les grossièretés, les obscénités vis à vis des femmes en particulier,
* etc...
Le mal c’est encore la manipulation systématique de la menace, du chantage, des insinuations contre les travailleurs afin de les déstabiliser psychologiquement, les pousser à commettre des erreurs et d’utiliser cela pour les licencier.
On peut se référer facilement au livre de Marie-France Hirigoyen « Le harcèlement moral », où ces pratiques sont pointées et décrites par le menu.
Le mal c’est aussi les pratiques courantes de licenciements sans préavis, sans entretien, les bureaux vidés, les serrures changées, les invitations à démissionner, etc...
Le mal c’est également les plans sociaux où le licenciement est accompagné de fausses promesses.
C’est le licenciement accompagné de justifications calomnieuses et dévalorisantes sur l’incompétence, la non adaptation aux nouvelles tâches, la lenteur, le manque d’esprit d’initiative, etc... Non seulement on vire de façon dégueulasse, mais en plus on peut en toute impunité salir et inférioriser les victimes et leur disant que c’est de leur faute.
Le mal c’est encore de manipuler la menace à la précarité pour soumettre autrui à des comportements dégradants, lui infliger des sévices , sexuels en particulier, ou lui faire des choses qu’il réprouve moralement et d’une façon générale lui faire peur.
« Nous qualifions de « mal » toutes ces conduites lorsqu’elles sont :
- érigées en système de direction, de commandement, d’organisation ou de management, c’est à dire lorsqu’elles supposent l’implication de tous aux titres de victimes, de bourreaux, de victimes et de bourreaux alternativement ou simultanément ;
- publiques, banalisées, conscientes, délibérées, admises ou revendiquées, et non pas clandestines, occasionnelles ou exceptionnelles, voire lorsqu’elles sont considérées comme valeureuses. », page 94 et 95.
On pourrait reconnaître facilement tous les maux du capitalisme contemporain, excepté le racisme qu’il ne mentionne pas et qui est pourtant presque systématique à l’embauche pour certains travaux et discriminatoire dans d’autres (BTP, nettoyage, restauration).
Il dénonce ce qui « tend à devenir la norme d’un système d’administration des affaires humaines dans le monde du travail », page 95.
Est-ce limitée au monde du travail ? A mon avis c’est quasi-général en ce monde.

Pour lui l’enrôlement des braves gens est une difficulté. Le rôle des leaders est clair, il n’y pas de doute. Souvent leur psychologie est pathologique, mais pour les intermédiaires leur collaboration reste problématique. Pour lui il existe bel et bien un « dispositif spécifique pour enrôler et mobiliser les braves gens dans la stratégie du mensonge, dans les stratégies de licenciement, dans les stratégies d’intensification du travail et dans le viol du droit du travail sous la houlette des leaders. », page 97.
Ce point est plus énigmatique et est pourtant décisif. Il constate que les gens n’agissent pas seulement par intérêt économique, que les promesses de bonheur on n’y croit plus vraiment. Le processus serait plutôt le suivant :
« Le travail que l’on vous demande - faire la sélection pour les charrettes de licenciements, intensifier le travail pour ceux qui restent en place, violer le droit du travail, participer au mensonge, ... - ce n’est pas une tâche agréable. On ne peut l’accomplir de gaieté de coeur. », page 97.
Ceci me fait penser aux récriminations d’un certain nombre de flics qui renâclent à mettre en oeuvre les expulsions.
Comme on ne peut prendre plaisir à faire « le sale boulot », on fait appel au courage pour accomplir ce « sale boulot ».
La modalité du courage est importante et fondamentale dans tout ce processus.
La mal et le courage sont donc associés dans notre monde.
Le courage est une vertu fortement valorisée ; mais comment peut-on faire passer pour une vertu de courage une conduite qui consiste à faire subir une injustice à autrui ?
Pour comprendre ce phénomène il se réfère au livre de Brownng sur le 101° bataillon où il est explicitement noté que l’on fait le sale boulot (à ce moment là l’extermination de juifs) parce qu’on ne veut pas passer pour un lâche.
Le livre de Browning s’appelle « Des hommes ordinaires. Le 101° bataillon de réserve de police allemande et la Solution finale en Pologne. » éditions les Belles Lettres, Paris, 1994.
L’explication est donc là : « le retournement de la raison éthique ne peut être soutenu publiquement et emporter l’adhésion des tiers que parce qu’il est fait au titre du travail, de son efficacité et de sa qualité ; », page 99.
Si le gendarme du 101° bataillon commettait ce qu’il a fait en son nom personnel il serait unanimement condamné. Mais il le commettait au nom du travail, « cela pouvait passer pour « désintéressé », voire pour l’intérêt ‘autrui, de la nation, du bien public. » page 99.

On retrouve ici la thèse de Beauvois sur la servitude libérale, voici quelques citations qui éclairerons ce rapprochement :
« Notre propre analyse avait l’exercice du pouvoir comme objet (et non l’efficacité de la relation de pouvoir), c’est à dire le type de fondement des prescriptions et des évaluations d’un agent qui a délégation de pouvoir, et la mise en avant d’une légitimité de cet exercice pouvait être posé comme générale, intransitive, comme valeur finale. La puissance, les grandes causes et les individus fournissent bien en effet de telles légitimités intransitives . Cette référence correspond à ce que nous appelons la dimension idéologique de l’exercice du pouvoir. », page 177, Jean Léon Beauvois « Traité de la servitude libérale », éditions Dunod, Paris, 1994.
« Il apparaît ainsi qu’un maniement de la liberté des agents soumis par les agents d’autorité peut fort bien, non seulement manquer à les transformer en être autonomes, mais encore les amener à attribuer de la valeur à leur comportement d’agent soumis. », page 149.
Pour lui il est important de développer une « théorie de la dissonance cognitive. ». Il faut évoquer « l’idée de la rationalisation de la conduite [de soumission] », page 208.
De grandes causes qui donnent de la valeur aux individus, n’est-ce pas ce que décrit Christophe Dejours ? La distorsion de la raison morale est un autre point de similitude. Beauvois y ajoute la déclaration de liberté. Dejours insiste à plusieurs reprises sur le fait qu’il analyse la souffrance dans le système néolibéral et non sous le nazisme.
On voit bien dans les deux cas que l’analyse de la soumission c’est la tentative de compréhension des mécanismes du fonctionnement du pouvoir.

Pour expliquer le retournement de la raison éthique Christophe Dejours pense qu’il faut étudier la rationalité psychoaffective (nommé aussi rationalité Patrice). L’ingrédient principal de la réaction peut être identifié facilement : « il porte le nom de « virilité » », page 100.
« La virilité se mesure précisément à l’aune de la violence que l’on est capable de commettre contre autrui, notamment contre ceux qui sont dominés, à commencer contre les femme. », page 100.
« Est un homme, est un homme véritablement viril, celui qui peut sans broncher, infliger la souffrance ou la douleur à autrui, au nom de l’exercice, de la démonstration ou du rétablissement de la domination du pouvoir sur l’autre ; y compris par la force. »
« Bien entendu, cette virilité est socialement construite et doit être radicalement distinguée de la masculinité qui se définirait précisément par la capacité d’un homme à se distancier, à s’affranchir, à subvertir ce qui lui prescrivent les stéréotypes de la virilité. », page 100.
Le recours à la virilité permet de faire passer le mal pour le bien.
« C’est par la médiation de la menace de castration symbolique que l’on parvient à retourner l’idéal de justice en son contraire. », page 101.
Il remarque que la virilité relève d’une autre dimension que celle de l’intérêt économique, il constate que l’analyse strictement sociologique ne peut expliquer ce qui se passe. « Exclure la dimension de la souffrance subjective des analyses philosophiques et politiques n’est pas tenable. », page 102.
Il estime que la souffrance n’est pas une conséquence, au contraire elle est première : « La souffrance est première. Car au-delà de la souffrance, il y a les défenses. Et les défenses peuvent être redoutablement dangereuses, en ce qu’elles sont capables de générer de la violence sociale », page 103.
Il observe que la virilité est une vertu, mais pas une vertu morale, elle est liée à l’identité sexuelle. Le fait de ne pas être viril est une atteinte au fait d’être un homme. La lâcheté, la fuite est immédiatement associée au manque de courage, de virilité.
« L’équation fuite-peur = lâcheté est tellement inscrite dans notre culture qu’hommes et femmes, en majorité, associent identité sexuelle masculine, pouvoir de séduction et capacité de se servir de la force, de l’agressivité, de la violence ou de la domination. Ces pour ces raisons que ces dernières peuvent passe pour des valeurs. », page 106.
Christophe Dejours estime que le « cynisme viril » est intégré dans une stratégie de défense collective.
« La stratégie collective de défense consiste à opposer à la souffrance à faire « les basses besognes un déni collectif. Non seulement les hommes ne craignent pas la honte, mais ils la tournent cette dernière en dérision. », page 109.
Il note un complément à ce déni, la mise en scène de la virilité d’où « on sort grandi par l’admiration, voire l’estime, voire par la reconnaissance des pairs, comme un homme - ou une femme ! - qui en a (du culot, de la détermination et des couilles) ! », page 109.
Il existe également des pratiques de conjuration qui ressemble à ce qui se passe dans les salles de gardes en médecine ou des bizutages des grandes écoles. Ceci explique sans doute pourquoi les entreprises sont souvent assez larges avec certains de leurs cadres en séminaires, repas d’affaire ou voyages, c’est dans ce cadre que le cynisme viril se maintient et s’entretient.
Tour cela est englué dans l’idéologie défensive du réalisme économique.
« En ces temps de « guerre économique » on n’a pas besoin de bras cassés ! Pas d’état d’âme. La boucle est bouclée, lorsque la stratégie collective de défense rejoint le processus de rationalisation (au sens donné plus haut) pour l’alimenter et s’en nourrir. On est alors dans l’idéologie défensive, et la violence se profile à l’horizon. », page 113.
Il remarque que la servilité adoptée par les victimes est un facteur augmente la dévalorisation à leur égard.
« On n’embauche plus, mais on a recours à des travailleurs étrangers sans permis de séjour ou de travail, des travailleurs en mauvaise santé, des travailleurs sans la qualification requise, des travailleurs qui ne parle pas français, etc... » page 114.
Il y a une sorte de cercle vicieux où la précarité engendre le travail mal fait, qui lui même engendre une vision négative. Les discriminations alimentent le discours méprisant et raciste de cadres, des leaders. L’injustice de la réalité sociale confirme l’idéologie du réalisme économique.
Tout ceci vient en complément du mensonge général. La rationalisation du mensonge est indispensable à l’efficacité du mensonge. Ceci permet de tromper le sens moral sans l’abolir.
L’obéissance aux ordres, dans ce cadre devient une décharge de responsabilité.
Le poids de la légitimité économique après coup renforce la rationalisation.
La société civile n’est pas informée directement de toutes ces pratiques, des usages banalisés du mal. Si une affaire éclate elle passe pour exceptionnelle alors que c’est la normalité ambiante.
Christophe Dejours se penche alors sur l’aliénation. Il pense que la puissance n’est pas du à l’intériorisation mais aux stratégies de défense.
La fermeture dans le domaine psychologique de l’accès à la sublimation favorise l’émergence de la compulsivité de la violence. page 122.
Son interrogation fondamentale émerge alors : le travail du mal est-ce le travail du mâle ?
C’est en quelque sorte la conclusion de son ana lyse, de se recherches.
« Le ressort de cette activité n’est manifestement pas la perversion, mais la gestion plus rationnelle du rapport entre tâche et activité, entre organisation prescrite et organisation réelle du travail ; », page 124.
Il n’y a pas de plaisir à faire mal ici, c’est au contraire le résultat d’une exécution technique d’un travail, c’est une gestion technique et rationnelle. Il s’agit d’une activité désérotisée où la violence fonctionne comme sublimation, page 124.
Comme la banalisation du mal a lieu dans le cadre du travail on la vit comme une « mission » qui sublime la signification.
La virilité est nécessaire pour lutter contre la peur. La validité du courage est donné par autrui. Il y a bien une intrication entre la virilité et la contrainte lié au travail..
Tout ceci fonctionne en prenant appui sur un discours de la maîtrise, maîtrise de soi, maîtrise du monde, maîtrise de la nature. Dans le discours féminin c’est différent. Une étude sur le milieu des infirmières montre que le primat du réel est fondamental. Les défense collective face à la douleur fonctionne comme un encerclement de ce réel. Chez les hommes c’est le déni qui est primordial.
« Compte tenu de la place capitale qu’occupe la virilité dans la distorsion sociale qui fait passe le mal pour le bien, il faut admettre que, lorsque existe une contrainte ou une injonction à surmonter la peur, les processus psychiques individuels et collectifs font davantage appel à la virilité défensive qu’au courage moral. », page 128.
Le contexte de la menace est indissociable de tout cela. Ce thème on le rencontre un peu partout, pour la suspicion vis à vis des personnes étrangères et jusque dans les collectifs militants ou les mouvements de lutte.
Il note une réversibilité entre la position de victime et celle de bourreau, page 131.
Cette notion de réversibilité est intéressante. Les juifs sont devenus les bourreaux du peuple palestinien, c’est indéniable. A mon avis il demeure une question en particulier pour la militance : il est exact qu’une victime peut toujours devenir bourreau, on en a de multiples exemples, la recherche du pouvoir n’est pas réservée à quelques personnes, cela touche beaucoup de gens, mais à l’inverse une personne ayant un rôle de bourreau peut-elle cesser d’être bourreau ? Quand et comment ? On ne peut pas demander qu’elle devienne victime, ce serait une vengeance, pas la justice, mais un chef peut-il descendre de son pied d’estal ? Le fait-il contraint et forcé ou peut-il y arriver seul ? Pour l’instant, les cas pratiques connus localement et à Paris m’incitent à penser que c’est difficile, ils essaient toujours de s’arranger pour continuer leur domination sans mauvaise conscience. Si on suit l’analyse de Dejours, il faut déjà refuser le déni de la souffrance afin que la rationalisation ne fonctionne plus comme mécanisme de défense sur le plan collectif, mais est-ce suffisant ? Attaquer les manifestations de virilité est un second moment possible, reste la volonté de vérité qui lie l’autorité à l’organisationnel. Là c’est plus délicat, semble-t-il.
Il constate que l’appui sur le courage est inséparable de la peur. La virilité est sollicité quand il faut faire face à la peur. Cette conjoncture est presque banale dans notre société.
« A chaque fois que l’un ou l’autre doit infliger de la souffrance à autrui, c’est au nom du courage et de la virilité.
« La virilité, c’est le mal rattaché à une vertu - le courage - au nom des nécessités inhérentes à l’activité de travail. La virilité, c’est la forme banalisée par laquelle on exprime la justification des moyens par les fins. La virilité est le concept qui permet d’ériger le malheur infligé à autrui en valeur, au nom du travail ; », page 166
Au nom du travail oui mais ce peut être au nom d’autre chose : la lutte contre les faschos, la lutte contre les traîtres, etc....
Christophe Dejours est partisan de « requalifier la souffrance ».
Une de ses conclusions qui me semble valable dans beaucoup de domaines :
« Il n’y a pas de banalisation de la violence sans la participation large à un travail rigoureux sur le mensonge, sa constatation, sa diffusion, sa transmission et surtout sa rationalisation. » page 167.
Pour Christophe Dejours il est nécessaire de :
- Débanaliser le mal et attaquer la virilité comme mensonge,
- Déconstruire la violence organisationnelle,
- Parler de la souffrance,
- Arrêter de faire l’éloge de la peur et de prôner la fuite,
- Reprendre l’étude de la philosophie et de l’éthique sous l’angle de la critique de la virilité.
Pour lui il faut agir et penser contre la gloire qui est conjointe de la virilité. Pour cela il est important :
- d’être attentif à la souffrance et de développer la perception à la souffrance chez soi et chez autrui,
- de promouvoir le courage comme le fait de s’opposer à la souffrance et non pas de l’infliger,
- d’être prudent-e dans les rapports humains,
- de valoriser l’obstination et la pudeur qui d’habitude sont considérées comme des valeurs féminines et de fait plutôt dévalorisées,
- de ne pas dénier la souffrance quand elle tente de s’exprimer.
Il estime qu’il est temps de s’opposer au recours à la violence, de refuser la rationalisation de la virilité comme mode de domination.
Il note une complémentarité entre les décisions du sommet, des chefs et les comportements de la base qui se soumet aux ordres et pour qui il est important d’avoir bien agi et d’être ainsi reconnu socialement.
Il se prononce contre la banalisation du mal, contre la dédramatisation du mal.
Si j’ai bien compris il serait donc normal de dramatiser la souffrance pour qu’elle puisse être prise en compte si je comprends bien, ce qui renvoie également aux différentes façons de vivre la souffrance suivant sa culture d’origine, son éducation ou le niveau admis par une société donnée située dans l’espace et le temps. Ici son propos se situe dans le monde du travail. Il faut peut-être nuancer le propos car dans la société actuelle on constate une évolution dans l’acceptation du seuil de souffrance. Deux infirmières travaillant, l’une dans un service public de soins avec des visites à domicile, l’autre en milieu hospitalier, remarquent la même chose : l’acceptation de la douleur a changé. On voit, dans le cadre des visites à domicile, que les personnes âgées, notamment, se plaignent souvent de souffrir plus que de raison. Pourtant la souffrance physique est soignée régulièrement et bien mieux qu’il y a quelques années, ceci à cause de l’évolution des médicaments d’une part et d’autre part du fait de l’attention meilleure des personnels soignants à ce problème. Par contre même avec des soins contre la douleur les personnes se plaignent. La souffrance qui serait alors en cause serait beaucoup plus mentale que physique, elle serait liée à la crise du sens, à la mal-vie due à la solitude et à la peur de la mort. Cette souffrance là ne peut être allégée que par des médicaments et ne peut pas être prise en compte par les infirmières. En milieu hospitalier les personnes ont de plus en plus un comportement de consommation vis à vis de la santé. Il ne faut pas souffrir ou le moins possible, le droit à l’erreur n’existe plus car on peut attaquer le personnel soignant en justice, la guérison doit être rapide et confortable. La santé est demandée, revendiquée, alors que l’organisation collective ne peut procurer que des soins. La prise en compte du temps est difficile, le fait que les blessures ne sont pas toujours visibles ou physiques est difficile à prendre ne compte dans une société elle-même malade. Dans le cas du travail le déni de la souffrance est saturé de signification, de sens. Pour l’individualisme ambiant l’aune de la satisfaction c’est soi dans un cadre absurde où le sens a disparu avec le progrès (le sacrifice pour l’avenir n’a plus grand sens, rien ne peut justifier la souffrance). Dans un cas l’acceptation de la souffrance est une preuve de force, dans l’autre refuser la souffrance c’est une preuve d’existence. La gestion individuelle de son capital santé rend exigeant-e et vindicatif-tive

Christophe Dejours juge la mobilisation de la violence et les mobilisations violentes comme néfastes.
La peur est un moteur important. Un monde plus apaisé est-il possible ?
Il voudrait que l’on étudie le ou les comportements collectifs liés à la violence.
Pour lui, la question fondamentale reste l’acceptation de la violence virile, la soumission librement acceptée. Ceci pose le problème de la rationalité qui justifie encore et toujours cette violence.
Contre le mépris des personnes et le cynisme il met en évidence le poids des modèles qui font de la violence virile une banalité de notre monde.
Il pense qu’il faut parler de la psychopathologie de la souffrance comme de celle du plaisir dans le sens commun.
Il utilise les travaux d’Annah Arendt sur le cas Eichmann pour savoir comment un être humain d’apparence et de comportement normal dans son cercle restreint peut accepter de conduire une politique d’extermination comme celle de la Soah. Il pose la question des études théoriques et pratiques sur la souffrance et son acceptation tant du point de vue des personnes qui la subissent que de celui des personnes qui la mettent en oeuvre.
Avec l’étude de la banalisation du mal on peut voir que l’action est une triade : action, activité et passion. Cela c’est la base de « la vie de l’esprit ».
Pour lui c’est un problème éthique, moral que nous devons essayer de résoudre en nous éveillant à ce qu’il appelle « la vie de l’esprit ».
Ici cette notion de « vie de l’esprit » me fait penser à nécessité de la pensée critique, à l’autonomie de la pensée et de l’action développée par certaines personnes (Castoriadis entre autres), au problème du rapport entre les mots et les actes que nous avons déjà rencontré dans notre militance, au problème éthique posé par le rapport entre les moyens et les fins. On peut aussi voir cette « vie de l’esprit » comme la nécessité d’une vie intérieure. Vie intérieure qui ne serait pas celle de la spiritualité religieuse, mais une vie intérieure qui s’opposerait à la transparence de l’individu basée sur l’intérêt et le spectacle, transparence qui n’a pas besoin d’un panoptique physique et matériel, mais qui fonctionne sur l’adhésion mentale aux valeurs, aux images identificatoires si nombreuses sur nos murs et nos écrans, au sens commun du système. Une vie intérieure qui se rapprocherait de la notion de sujet, au sens où celui-ci essaie en situation de comprendre et de transformer ce monde inique et absurde.
On peut mettre ce travail de Christophe Dejours en rapport avec celui de Jean Léon Beauvois sur « La servitude libérale ». Celui-ci met en évidence que, en premier lieu, la déclaration de liberté est un préalable important, voire nécessaire, à la soumission volontaire et que, deuxièmement, nous avons besoin de hautes justifications humaines et morales afin de rationaliser le fait qu’on se soumet sans contraintes à des tas de demandes bizarres. La rationalisation permettant de donner de la valeur à notre être et de justifier notre soumission. Cette rationalisation étant presque opposée à la rationalité, puisqu’elle justifie un processus en partie irrationnelle et inconscient. D’autre part encore une fois la complémentarité entre la sphère personnelle et les sphères idéologiques et culturelles est patente. On voit bien ici que le personnel est politique, au sens où la domination a ses relais en nous mêmes, dans notre subjectivité : la virilité. Ce qui peut se relier aux travaux de Foucault sur la micro-physique du pouvoir et la biopolitique ou à la notion de double articulation du symbolique développée par Edouardo Colombo. On peut aussi citer Freud qui montre que le « tenir pour vrai » est dépendant d’un investissement affectif indéniable.

Note de lecture et commentaires personnels : Ph. C., Nantes le 17 2 99