Histoire mondiale de l’anarchie

mardi 16 décembre 2014, par frank

Manfredonia Gaetano Histoire mondiale de l’anarchie, Paris, Arte éditions/ Éditions textuel, 287 p., 18x25 (45 €).

J’ai d’abord feuilleté, abordé le livre avec des inquiétudes. L’importance accordée à l’iconographie ne nuit-elle pas à la place du message anarchiste ? N’est-il pas absurde de réduire en une colonne par page l’exposé et le sens de la pensée de Bakounine, Kropotkine, Reclus, etc., de même que pour des événements de portée universel comme la Commune de Paris, la révolution makhnoviste en Ukraine, etc., ?

Même si je connais le sérieux d’une partie des personnes que l’auteur remercie pour leur aide, j’étais dubitatif.

Mais je me suis lancé dans la lecture et j’ai été si agréablement séduit que j’ai lu rapidement le livre et que j’en tire la satisfaction d’un travail réussi.
J’estime important d’insister sur les aspects constructifs, ainsi que sur le sens proposé/imposé par l’auteur. Et, bien entendu, je vais exposer quelques réactions.

La trame tissée par Gaetano Manfredonia –deux pages consacrées à un aspect libertaire avec l’iconographie adaptée- l’a obligé à faire un choix forcément subjectif, mais tout à fait acceptable dans l’ ensemble (je me serai quand même passé de La Cecilia).

Les penseurs anarchistes sont bien présentés et en particulier Pierre-Joseph Proudhon (pages 20 et 24) et Pierre Kropotkine (page 48). Bakounine, par contre, est beaucoup plus que celui qui prophétise la dégénérescence du marxisme au pouvoir. Tous les adversaires du socialisme –de la droite rusée à la plus abjecte- l’ont aussi prédit. L’abîme qui sépare Bakounine de tous les ennemis de la révolution sociale (en particuliers les léninistes), c’est la dénonciation de la domination, de la tutelle sur autrui. C’est un des fondements du capitalisme et, simultanément, c’est la base de l’assujettissement dans une future société faussement émancipatrice.

« Les kibboutz : un non échec exemplaire ? » me semble trop doux. Une tentative socialiste qui refuse en son sein les non juifs et donc les Arabes n’est qu’une parodie de socialisme. En admettant l’éviction de leurs terres des Palestiniens pour y bâtir des kibboutzim, les partisans de ce système ne pouvaient que sombrer dans le chauvinisme et la transformation d’une grande partie des kibboutzim en zone de consommation effrénée et en ateliers spécialisés de l’industrie de guerre.

L’iconographie, soulignée avec insistance dans le texte de la quatrième page de couverture, répond en grande partie à ses promesses. Et il faut ajouter que si l’image s’impose immédiatement à la vue, le texte de Gaetano Manfredonia saisit le lecteur en associant la brièveté à l’efficacité. En voici quelques exemples.

“L’appel aux ouvrières” (p. 35) durant la Commune de Paris, un texte document, toujours d’actualité et toujours aussi difficile à appliquer. Leda Rafanelli, aussi impressionnante par sa vie que par sa photo (pp. 66-67). Les grévistes chaussonniers –adolescents, femmes et (p. 103) - à la bourse du travail de Fougères en 1906-1907 [La situation des ouvrières –à peine sorties de l’enfance- du textile au Bengladesh est-elle aujourd’hui très différente ?]. Une foule de travailleurs russes (et quelques femmes et des enfants) en 1917 (p. 164-165), avec une banderole où des bribes de phrases en russe –non traduites- indiquent « s’est se rapprocher de la fin de la famine et de la misère […] obtenir la définitive […] capitalisme ». Que d’espoirs perdus « grâce » à Lénine ! Le half track « España Cañi » des antifascistes espagnols de la 2 DB arrivés les premiers à Paris (p. 215). L’extraordinaire photo (pp. 222-223) de la constitution de la Fédération anarchiste italienne à Carrare en 1945.

Par contre, si la présentation de Nestor Makhno est exacte, l’image (p. 167) qui l’accompagne est à récuser car Makhno a toujours refusé que son mouvement soit associé à l’image d’extermination inhérente aux léninistes et aux fondamentalistes chrétiens, juifs et musulmans. Manfredonia indique lui-même, page 79, les limites que les « anarchistes » imposent à la violence.
Une autre confusion, bien plus grave, apparait page 224 où l’auteur attribue aux libertaires espagnols la piteuse expédition de 1944 du parti communiste espagnol dans le Val d’Aran [petite zone espagnole dans les Pyrénées françaises] .

« Luttes anti coloniales le rendez-vous manqué » (p. 236) n’est en fait que la présentation de positions existant uniquement en France. Il aurait fallu voir les mouvements de langue castillane, par exemple en 1978 : Moment libertaire : pour ou contre les luttes de libération nationale ? En finir avec les colonies

Pour les influences intellectuelles en France avant 1968, placer les buts de la revue « Socialisme et barbarie  » (p. 244), indifférente vis-à-vis des idées anti autoritaires (et en interne toujours en quête du grand parti de la lutte classe ouvrière, mot d’ordre subit de Castoriadis pour les élections cantonales de 1961), à côté du travail de sape du Daniel Guérin est une plaisanterie. Il me semble que L’Homme révolté d’Albert Camus offre un message idéologique bien plus clair que celui de « Socialisme et barbarie ». Quant à la revue Noir et rouge, elle a exercé une influence considérable dans notre milieu puisqu’elle était la seule à discuter le passé anarchiste et à s’ouvrir à la réalité sans cacher ses idées anarchistes. Mais il est vrai que les médias se focalisèrent sur elle en mai 1968 puisqu’un certain Dani en faisait partie.

Les mouvements étudiants dans le monde durant les années 1960, mai-juin 1968 sont assez bien présentées et illustrés. Il en va de même pour l’écologie et il aurait été bon de donner l’essentiel du sens des bulles en italien de la BD antinucléaire (p. 261), car le message est bien actuel « -vous êtes des utopistes, des rêveurs ! » « Mon idéal c’est l’anarchie et elle va vers la liberté, ta réalité conduit à la destruction, à la mort ! ».

Le terme « anarchiste » pose problème à l’auteur et sans doute, par contrecoup, au lecteur. Dans l’article intitulé « Espagne libertaire » il est question de « milices anarchistes », des « anarchistes [qui…] refusent d’utiliser la force pour convaincre » (p. 202). Puis dans « La double défaite du prolétariat espagnol » il est encore question d’ « anarchistes » et « des centaines de milliers de républicains » qui s’enfuient de l’Espagne fasciste (p. 210). Par contre, le lecteur rencontre les termes « anarchosyndicalistes espagnols » (p. 242), puis « l’anarchosyndicalisme ibérique ».

En quoi les anarchistes espagnols sont-ils distincts, pour l’auteur, des anarchosyndicalistes espagnols ? Si ce sont les mêmes, pourquoi évoquer « Le reflux de l’anarchosyndicalisme » (p. 266) qui est en partie renvoyé aux oubliettes (p. 219) ?

La clé -pour comprendre la pensée de Gaetano Manfredonia- est sans doute dans la phrase suivante « Si l’anarchisme se découvre « increvable », il est forcé de reconnaître qu’il est destiné à rester durablement minoritaire » (p. 241).

À mon avis, l’auteur attribue –dans le cas de l’Espagne- les succès aux « anarchistes » (ce qui suppose des groupes clos, donc élitistes et minoritaires) et les erreurs aux « anarchosyndicalistes » (des syndicats ouverts à tous ceux qui pratiquent la défense directe des salariés contre l’exploitation sociale, sans exiger d’eux une étiquette idéologique ou un rejet de la religion). Le problème est que près d’un million de travailleurs gravitaient autour de la confédération anarchosyndicaliste CNT –Confederación Nacional del Trabajo- et quelques milliers étaient influencés par des groupes anarchistes, parfois violement antisyndicaux, même en 1936.

Comment Gaetano Manfredonia résout-il dans sa conclusion les problèmes posés par son usage discutable des étiquettes ?

Paradoxalement, il s’appuie une des nombreuses affirmations prémonitoires et anti triomphaliste de Louis Mercier-Vega : « Les poussées, les revendications, les méthodes de l’anarchisme ne dépendent pas nécessairement d’un catéchisme abondamment répandu, ni même de la présence de militants convaincus, ardents dans l’œuvre de prosélytisme, non plus que d’une organisation libertaire agissante. Elles peuvent naître spontanément comme réactions à des situations de fait. Elles sont parfois des réponses naturelles à des problèmes fréquemment reposés. » (p. 274).

Au lieu de s’appuyer sur cette constatation éclairante et qui s’applique parfaitement aux secousses sociales en Tunisie, en Égypte, en Bosnie Herzégovine (2014), après sa description-évocation d’épopées et d’héroïsme anarchistes, l’auteur écarte l’anarchisme comme mouvement de masse et reprend son affirmation sur l’anarchisme «  durablement minoritaire  » : « l’anarchisme est donc très probablement destiné à rester une force minoritaire à l’échelle mondiale ».

La dernière phase du livre parle est, malgré tout, optimiste « C’est, d’ailleurs, seulement en restant fidèle à lui-même […] que l’anarchisme pourra continuer à jouer avec profit son rôle d’aiguillon au sein des mouvements sociaux à venir. »

Il est probable que ces tâtonnements de l’auteur vont amener indirectement le lecteur à réfléchir sur sa lecture. Et, en définitive, c’est l’objectif de tout livre consacré à nos idées et cette Histoire mondiale de l’anarchie a l’avantage de flatter la vue, en lui apportant du savoir. .

Frank Mintz, 17.11.14