Barcelone contre ses habitants : 1835-1937, quartiers ouvriers de la révolution

lundi 19 janvier 2015, par frank

Ealham Chris Barcelone contre ses habitants : 1835-1937, quartiers ouvriers de la révolution, Toulouse, Collectif des métiers de l’édition, collection « Les réveilleurs de la nuit », traduction de Elsa Quéré, 2014, 97 pages, 11 €.

Vu le titre, les lecteurs un peu lassés par les ouvrages sur la guerre d’Espagne pourraient se dire que ce livre ne présente pas d’intérêt pour eux.

Et c’est une erreur profonde, car en ce moment même le quartier phare dont il est question dans ce livre suscite la convoitise des spéculateurs immobiliers : le Raval, plus connu sous le nom de Barrio Chino à Barcelone, et en plein centre de la ville. Et, bien entendu, la spéculation est indissociable de l’expulsion des pauvres et, tout aussi important pour les gouvernants et les boursificateurs, il faut reprendre le tissu urbain pour faciliter le passage de tanks ou de véhicules des corps répressifs. Le baron Hausmann l’a démontré après la Commune de Paris. Dans ce livre on voit au passage l’intérêt de Le Corbusier de se mettre au service des hommes politiques pour mâter les pauvres du Raval, en 1934. On apprend que dans son ouvrage de 1935 La Cité radieuse, la dédicace est À l’Autorité (pp. 45, 90).

Cette traduction est fort utile car il s’agit d’un article sur le même sujet que Chris Ealham a traité dans son livre : Class, Culture and Conflict in Barcelona, 1898–1937, New York, Routledge, 2005, 249 p., édité en castillan la même année : La lucha por Barcelona (Clase, cultura y conflicto 1898/1937) [La lutte pour Barcelone (classe, culture et conflit 1898-1937], Madrid, Alianza, 2005, 381 p.

C’est donc un excellent condensé, avec un atout en plus qui est une présentation personnel de l’auteur sur sa vocation d’historien proche de la classe ouvrière. C’est à la fois une définition, à mon avis, du chercheur en général. Les historiens sont des êtres de chair et de sang et leur vie est inséparable des domaines dans lesquels ils choisissent de travailler et des résultats de leurs travaux.

Le nom de Barrio Chino, attribué en 1925 par un reporter, correspond à une double vision.

La première approche est celle d’un quartier surpeuplé de salariés pauvres et précaires, que les patrons paient au lance-pierre parce qu’il y a de multiples chantiers dans la ville et une surabondance de main d’œuvre qui arrive d’Aragon et du sud de la côte méditerranéenne. Un ensemble d’immeubles, presque sans hygiène parce que les propriétaires veulent éviter les dépenses et avoir le plus possible de locataires. Les séquelles en sont l’alcoolisme, la prostitution, l’insécurité « qui entache la réputation de Barcelone  » (p. 24). Récemment, El País publiait (08.09.2009) « El Raval, un barrio prostituido » [Le Raval, un quartier prostitué]. D’où le nom de « quartier chinois », Barrio Chino, car dans les années 1920 le quartier chinois de San Francisco était l’exemple d’un secteur pourri d’une grande ville. On peut donc aisément résumer le problème : les patrons et les propriétaires laissent la crasse s’installer, pour exiger un plan d’assainissement afin de faire fructifier leurs capitaux.

Paradoxalement, au premier abord, on pourrait penser que la même position était soutenue par certains anarchosyndicalistes, dont un grand nombre de syndiqués vivaient dans le Raval, écrivaient dans le quotidien de la Confédération nationale du travail –CNT- (30 mai 1931, note de la page 24) que ce quartier est un « dépotoir public moral et matériel  ».

Comme ce numéro de Solidaridad Obrera est digitalisé, voici le titre de l’article et d’autres citations (page 5 du numéro du 30.05.1931) :

« Dans les faubourgs de la Ville. Perversion, pourriture, crime. L’assainissement, quand se fera-t’il ? Protestation du peuple honnête »

[…] La pauvre prostituée, le maquereau éhonté, l’ivrogne, le voleur et le bagarreur sont les maîtres des rues. Maîtres absolues disent nos visiteuses [des camarades venues se plaindre pour que le journal se fasse l’écho de leurs problèmes]. Dans ces quartiers des familles honnêtes avec des filles mères ayant des enfants en bas âge vivent davantage à cause de la fatalité économique urbaine que par plaisir. Et l’article finissait par une évocation du peuple « qui doit régénérer ces rues, ces voies, ces quartiers, ces antres en les rendant inutiles et en décidant de leur disparition immédiate.

Passons donc à la besogne purificatrice ! »

En fait, ce sont les conséquences d’une situation de misère imposée par la société capitaliste - la fatalité économique urbaine- que les anarchosynbdicalistes visaient. Il n’y avait pas de rejet de l’ensemble des habitants. En effet, il existait spontanée une solidarité envers les personnes fichées par la police parce qu’elles critiquaient l’exploitation sociale. Le Raval était un foyer anarchosyndicalistes où les barricades jaillirent comme des champignons durant le putsch fasciste catholique de juillet 1936.

Chris Ealham montre la conscience révolutionnaire horizontaliste du Raval dans la deuxième partie de son article « Le mythe de la foule enragée : classe, culture et espace dans le projet urbanistique révolutionnaire à Barcelone, 1936-1937  ».

La persistance des barricades dans le Raval, remarque Ealham, soulignait la volonté de rester fidèle au changement révolutionnaire effectué par les travailleurs eux-mêmes. C’était le signe de la défense des initiatives à la base, alors que les dirigeants de la CNT catalane s’engouffraient dès fin juillet 1936 dans une collaboration avec la bourgeoisie, sans même imposer réellement une volonté ferme et décidée de confirmer le rôle étincelant des travailleurs syndiqués (et non syndiqués) dans l’écrasement du coup d’état à Barcelone (pp. 58-67). D’autres observations enrichissent le récit.

C’est un petit livre qui illumine un grand sujet du passé et du présent, grâce à son auteur et ses éditeurs.

Frank, 19.01.15