Chemin d’exil et d’espoir (Sur les traces de mon père et de ma mère)

lundi 19 janvier 2015, par frank

Serrat Joaquim Chemin d’exil et d’espoir (Sur les traces de mon père et de ma mère), Saint-Georges-d’Oléron, Les éditions libertaires, 2013, 485 p. 18 euros

Le titre est à la fois exact et trompeur, car la restitution de la vie des parents de l’auteur est inséparable de la vie du village aragonais de Monroyo qui a connu une forte présence de la CNT et d’une collectivité en 1936-1938. Nous avons grosso modo la vie des groupes politiques de Monroyo de 1920 à 1945, avec des éclairages de 2004.

À la différence de très nombreux villages et villes d’Espagne avant le putsch du fascisme catholique, les groupes politiques de Monroyo n’ont jamais cultivé une haine génocidaire. Cette particularité provient très certainement de la vie paysanne aragonaise de cette région. De nombreux petits propriétaires avaient des parcelle trop pauvres ou trop exigües pour faire vivre une famille. Et ils étaient journaliers chez des paysans un peu plus riches qu’eux. L’opposition entre des pauvres et des individus immensément riches (comme en Andalousie) était inconnue. Le troc était également plus courant que l’usage de l’argent.

La conséquence était qu’une partie de la famille devait émigrer, très jeune, en ville (c’est-à-dire à Barcelone) pour travailler comme manœuvre pour les garçons, domestique pour les filles. Mais c’était aussi une source d’informations sociales, politiques et syndicales.

Nous avons parallèlement l’évolution des gens selon les soubresauts socio-économiques et le ressenti d’un jeune garçon et d’une jeune fille, épris l’un de l’autre et dont la maturité va être accélérée par les conditions révolutionnaires. Et, par la plume d’un de leur enfant, ils nous confient rétrospectivement les sentiments qu’ils éprouvaient tout en vivant le changement révolutionnaire libertaire.

On voit comment l’intervention militaire d’une division du parti communiste espagnol pour « libérer » (comme plus tard la Hongrie de 1956 ou la Tchécoslovaquie de 1968) les habitants « opprimés par les anarchistes » entraîna le découragement des habitants. De plus, la domination communiste permit la formation d’un organisme pour diriger le village (p. 186), avec des éléments de droite. Bien évidemment, des membres de cet organisme passèrent directement à un organisme similaire fasciste (pp. 191—192) quand la région tomba sous la domination des factieux de Franco.

La répression fasciste catholique fut beaucoup plus importante et étendue que celle qu’elle était sensée condamner. Et elle dura au moins jusqu’à 1950.

L’exil entre 1939 et 1945 occupe aussi une grande place. Et on assiste à quelques exemples de générosité de Français à l’égard d’espagnols rouges.

On est donc face à un texte aux multiples aspects : familial, historique, psychologique et, en somme, un achèvement de la vie du père, de la mère et, en partie de l’enfant devenu adulte, qui écrit aussi pour ses petits-enfants. Et donc pour nous tous.