Louis Mercier

SAC : un congrès pour un cinquantenaire

"Révolution Prolétarienne" n°452, juillet-août 1960

jeudi 7 avril 2005, par Louis Mercier

SAC : un congrès pour un cinquantenaire

DANS cette ville de Stockholm où l’on célèbre la vieille fête païenne du solstice d’été, vidée de ses habi-tants partis vers la grande campagne et repeuplée par l’afflux des provinciaux venus se détendre dans la capitale, la Sveriges Arbetaren Centralorganisation tient son seizième congrès et marque son cinquantième anniversaire. La SAC (prononcez : ès a cé) n’a jamais été une organisation de masse, même au temps de sa poussée initiale. Le secrétaire général de l’organisation, Herbert Anckar, a pu dire, retraçant l’histoire déjà ancienne de la Centrale, que sa naissance avait provoqué, en 1910, une impression semblable à celle que fit le premier avion dans le ciel scandinave. Depuis, la société suédoise a beaucoup évolué. La pointe des effectifs de la SAC se situe à quelque 37 000 membres dans les années 1924-1925. Depuis, ces effectifs ont lentement di-minué, jusqu’à tomber à environ 16 000 adhérents en 1957. Animatrice des luttes ouvrières depuis 1910, laSAC a été rapidement dépassée, supplantée, puis écrasée par la puissante centrale LO (Landsorganisation)d’orientation socialiste. Pourtant, elle a tenu. Et elle tient. Ténacité de la part de ses militants sans doute, intérêts vivants d’un capital de traditions indiscutablement, mais aussi implantation réelle dans certaines régions et dans certaines corporations, et notamment parmi les travailleurs des forêts, bûcherons et flotteurs en Dalécarlie, et parmi les travailleurs du bâtiment. Par l’existence aussi d’un journal, quotidien jusqu’en1958, hebdomadaire depuis lors, qui joue un rôle important - hors de proportion avec le chiffre de son tiragequi reste faible - dans l’opinion publique et qui, pour reprendre le mot d’un journaliste, représente la « cons-cience de la Suède ». Autre phénomène curieux que les interventions au Congrès ont mis en évidence : la SAC recrute à nou-veau. Certes, il ne s’agit pas d’un recrutement massif, mais d’une lente et progressive remontée qui s’explique, d’une part, par l’adaptation de la Centrale aux besoins de sécurité des travailleurs suédois - no-tamment par la création d’une caisse de chômage - et d’autre part par le malaise qui règne à la base de lagrande confédération socialiste, malaise provoqué par une efficace mais envahissante bureaucratie, qui ne laisse plus aucune initiative aux membres. Quand, il y a peu de temps, un groupe d’ouvriers du pétrole et un groupe de pompiers (salariés municipaux) de la petite ville de Gävle entrèrent en relation avec la SAC et s’yaffilièrent, la première question que posèrent les travailleurs dissidents de la LO fut : « Les droits des adhé-rents sont-ils plus grands, plus réels chez vous que chez nous ? »Après avoir subi les contrecoups de la tendance à l’intégration des syndicats majoritaires dans le Welfare State, après avoir dû céder beaucoup de terrain à la LO qui utilisait ses ressources et ses positions privilé-giées pour faire pression sur chaque membre de la SAC, l’organisation syndicaliste libertaire suédoise a su réagir en se dotant de divers organismes qui assuraient à ses membres des avantages semblables à ceux de lagrande rivale, et maintenant elle commence à récolter les premiers bénéfices de son refus de l’uniformité etde l’unanimisme passif. En réalité, la SAC doit simultanément lutter contre une hémorragie lente mais continue de ses effectifs, enraison à la fois du rétrécissement de sa base corporative (là où les progrès du machinisme éliminent de lamain-d’œuvre - et c’est le cas chez les travailleurs des forêts) et la perte de membres qui, changeant de ré-gion ou de profession, n’ont d’autre choix que l’entrée dans la LO pour s’assurer les avantages légaux ou syndicaux. Pourtant, si le fonctionnement et le rôle de la SAC sur le seul plan syndical, demeurent réduits, son inter-vention et sa présence au sein de l’opinion publique suédoise comptent. On l’a bien vu quand, au premier jour du congrès, au moment des saluts apportés par divers mouvements, le représentant de la grande organi-sation de culture ouvrière (l’ABF) souligna la fonction irremplaçable, au travers de l’histoire du mouvement ouvrier suédois et de la Suède moderne, de la centrale syndicaliste libertaire.
Cette influence ne s’exprime en fait que par son organe, Arbetaren, lequel pénètre dans les milieux ou-vriers directement touchés par l’organisation syndicale, mais aussi dans les milieux intellectuels, universitai-res, culturels. Imaginer une opinion suédoise sans Arbetaren signifierait condamner cette opinion à la fadeur, à l’uniformité, au conformisme. Une discussion animée s’ouvrit, au congrès, à propos du contenu, de la présentation et de l’orientation del’organe de la SAC. La plupart des critiques portèrent sur son caractère insuffisamment représentatif de la vieouvrière et sur le peu de place qu’il accordait aux activités syndicales. Certaines interventions déploraientmême le niveau par trop intellectuel, parfois incompréhensible pour les ouvriers, de ses articles et études.Pourtant, une large majorité soutint la rédaction, défendant la réputation du journal d’être le journal des « gens exigeants », insistant sur le fait qu’il faut doter le travailleur d’une solide culture et non le laissers’abêtir par la lecture de romans faciles ou de journaux incolores. C’est le directeur du journal, Evert Arvidsson, qui soutint la première vague de critiques. Arvidsson est un journaliste qui s’est formé au sein de la SAC, lentement, à sa manière. Il a été marin-pêcheur et tailleur de pierre avant d’être aujourd’hui un des meilleurs éditorialistes de Suède. Très grand, maigre, avec une forte charpente, il est d’un comportement si taciturne qu’il se remarque même parmi les Scandinaves générale-ment « taiseux ». Il a quelque chose du phoque : immobile pendant des heures, ne prêtant aucune attention à l’entourage - du moins en apparence - puis, lentement, il se met en mouvement, commence à parler en hési-tant, cherchant les mots. Mais dès qu’il est dans son élément, qui est la compréhension des hommes et des choses, il est rapide et vif. Le débit de son discours s’accélère et il finit en orateur de classe, simple, direct etconvaincant. Puis il retourne à sa place et à son immobilité avec un léger et bon sourire, et il ne demeure plus que ses yeux malicieux à manifester une vie incessante. La mission actuelle de la SAC fut mise en discussion à la suite d’un rapport que présenta Folke Fridel, membre de la SAC et romancier connu. Le thème était défini sous le titre « Mouvement ouvrier et démocra-tie dans la société industrielle d’hommes-robots ». Le document contenait une critique serrée contre la cen-tralisation continue dont pâtit la Suède, et qui conduit à une rapide bureaucratisation des relations sociales, à une intervention de plus en plus poussée de l’Etat, à la transformation du citoyen en objet manipulé. De très nombreux militants intervinrent, apportant des exemples locaux ou professionnels qui illustraient en général la thèse de Fridel. Dans les coopératives agricoles, au sein du mouvement coopératif de consom-mation, l’expert devient roi, c’est-à-dire qu’il n’est plus seulement conseiller mais aussi gérant et détientfinalement le pouvoir de décision. Les remèdes proposés relèvent évidemment de la participation volontaire et consciente des membres.L’importance de l’éducation et de la culture fut fréquemment soulignée. Comme méthode, Helmut Rüdiger, un des esprits les plus agiles de la SAC et un des mainteneurs d’inquiétude de la Suède, défendit le fédéra-lisme et soutint l’idée que le socialisme n’est pas un but qu’on peut poursuivre sur le seul plan de la classe ouvrière, mais sur divers plans humains. Diverses interventions portèrent sur la nécessité de fonder la démocratie sur une base économique, de dépasser la démocratie parlementaire par une forme de démocratie industrielle, de susciter partout des initia-tives et de tenter des expériences du type libertaire. Jusqu’à présent, ces tentatives ont échoué, comme c’estle cas pour le projet de mise en coopérative des mines de fer de la région du Nord, ou des anciens essais de coopératives du bâtiment à Stockholm. Ces dernières furent éliminées en raison de la pression exercée par laLO, qui se refusait à tolérer des expériences marginales. Mais, remarquèrent certains orateurs, le cas des mines du Nord montre que la majorité des ouvriers de l’industrie ne se sont pas intéressés au problème. Engénéralisant, on en arrive ainsi à constater qu’en de nombreux domaines, la recherche du progrès matériel a conduit la classe ouvrière à obtenir un haut niveau de vie, mais aussi à l’abandon de ses objectifs socialistes.En échange du bien-être, les travailleurs abandonnent leurs droits de citoyens à part entière, c’est-à-dire l’intervention sur le lieu du travail, dans l’industrie et dans l’économie en général. Et cette démissioncontient en germe toutes les possibilités de dictature. Le débat ne se termina pas par une motion. Il fut décidé que l’examen de ce problème, essentiel en Suède, serait poursuivi sur la base du rapport de Fridel, dans toutes les fédérations locales et en collaboration avec l’association de culture ouvrière. La salle est d’une rare discipline. Une centaine de délégués s’inscrivent tour à tour, prennent la parole sans recherche d’effets oratoires, retournent à leur place et les débats se suivent sous une présidence débonnaire mais précise qui ponctue les propositions et les décisions d’un coup de maillet. La salle, louée à une organisation indépendante d’ingénieurs et cadres, est ornée de vieilles bannières apportées par les fédérationslocales. Dans le rituel d’ouverture, une vague ressemblance avec certaines organisations religieuses : musi-que d’un orchestre à cordes pour commencer, chant entonné par un baryton professionnel, messages nom-breux présentés par les délégués d’organisations proches et lus par le président, rappel des vieux militants,évocation des disparus. Bûcherons, mineurs, métallurgistes, ouvriers du textile et du bâtiment sont en majorité, tous hommessolidement bâtis, portant des vêtements de bonne coupe, souvent propriétaires d’une automobile et qui, pris individuellement, se révèlent être de vigoureux lutteurs qui connaissent, pour les avoir pratiqués, l’actiondirecte, le sabotage, la bagarre. Et il y a, dans leur manière de conter des souvenirs, une pointe de nostalgie. Leur histoire, qui n’est pas arrêtée mais se poursuit et ménage de possibles surprises, est inscrite dans quel-ques vitrines où sont exposés des documents manuscrits ou imprimés : actes de constitutions de syndicats ou de fédérations locales, tracts, protocoles de congrès, pièces de la correspondance échangée avec l’extérieur, et notamment avec les organisations anarcho-syndicalistes espagnoles au cours de la guerre civile. C’est en hommage à l’Espagne aussi qu’est drapé le drapeau que la CNT offrit à la SAC en 1936, en remerciement de l’aide apportée à la révolution. Parmi les quelques délégués venus de l’étranger se trouvait d’ailleurs Ginès Alonso, secrétaire du sub-comité national de la CNT en exil, qui annonça la réunification prochaine des deux fractions de l’organisation. Albert de Jong était délégué par le NSV, organisation anarcho-syndicaliste hollandaise. Louis Mercier était là pour la Commission internationale de liaison ouvrière, avec laquelle la SAC travaille sur le plan international, depuis trois ans. Georges Grigoroff était venu en observateur au nom de l’Association internationale des travailleurs (AIT) dont la SAC vient de se désaffilier, comme conséquence d’un référen-dum organisé à ce propos. « Fidélité aux buts, permanente adaptation aux situations », la formule de vie adoptée par la SAC avait également prévalu sur le plan international.

L’itinérant (Louis Mercier)

tiré d’A contretemps N° 12 juin 2003 (www.acontretemps.plusloin.org)