Thierry Porré

SAC : quelques repères historiques

jeudi 7 avril 2005, par Thierry Porré

SAC : quelques repères historiques

La Sveriges Arbetares Centralorganisation (SAC) porte assez mal son nom, car cette Organisation centrale des travailleurs suédois, essentiellement fondée sur l’autonomie des unions locales (LS, lokala samorganisation), a toujours privilégié l’interprofessionnel sur les structures verticales. En

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son sein, les syndiqués sont davantage des membres conscients d’une classe sociale que des représentants de telle ou telleprofession. Née, en juin 1910, de l’intérieur des Jeunesses socialistes et en opposition au réformisme de la Lands Organisation (LO), la SAC s’inspire certes du syndicalisme révolutionnaire français du début du XXesiècle, mais plus des Bourses du travail que de la CGT elle-même. Elle incarne en tout cas, dès sa fondation, la tradition libertaire du mouvement ouvrier. Cinq ans après sa fondation, la SAC compte 4 800 membres et 98 unions locales. Elle parvient à entraîner de nombreux affiliés de la LO. Environ le quart de ses effectifs proviennent alors de l’industrie du bois des provinces de Bohus et Blekinge, mais les ouvriers des carrières et du bâtiment, les poseurs de rails, les mineurs de Kiruna y sont aussi fortement représentés. En 1916, le nombre d’affiliés de la SAC a doublé. Si elle demeure une organisation modeste, elle parvient, en ces temps, à déclencher des luttes importantes, dontcelle de Vestervick, une cité côtière de la Baltique, où la fédération locale de la SAC contrôlera la ville pendant une semaine. Les années 1920 seront les meilleures pour la SAC. Composée de militants jeunes et expérimentés, elle défend des positions intransigeantes et participe à la fondation de l’Associationinternationale des travailleurs (AIT) 1. En 1922, elle se dote d’un quotidien, Arbetaren. En 1925, la SAC atteint son apogée : elle a plus de 37 000 adhérents et devient une force motrice du combat social. Son but : être davantage qu’une opposition minoritaire à l’hégémonie de LO sur le mouvement ouvrier suédois. Les années 1930 sont celles de la grande crise, de la révolution espagnole et de la Seconde Guerre mondiale. Elles débouchent, en Suède, sur la progressive mise en place de mécanismes de consensus social visant à l’intégration du mouvement ouvrier dans un « Etat de bien-être ». La position de neutralité du payspendant le conflit mondial obtient l’indiscutable acquiescement de sa population. La SAC, après avoir participé aux luttes libertaires d’Espagne de 1936 (plus de 500 militants de la SAC combattirent dans les rangs de la CNT-FAI), joue un rôle de premier plan dans la résistance à l’hitlérisme, organise le boycottage des films nazis et s’occupe d’organiser l’accueil des militants anarcho-syndicalistes allemands (HelmutRüdiger étant le plus célèbre). De cette période naît une profonde remise en cause de sa conception dusyndicalisme, aggiornamento qui se confirmera pendant la décennie suivante. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec ses 22 000 adhérents, la SAC est l’organisation syndicaliste libertaire légalement autorisée la plus importante du monde. Si elle a assez bien résisté aux événements dupremier demi-siècle - deux guerres mondiales, la révolution russe, la révolution espagnole -, la marche enavant vers l’Etat d’abondance, qui atteindra son summum pendant les années 1950, se chargera d’éteindre les braises de révolte ouvrière 2. Pour ne pas disparaître, la SAC choisit de s’adapter à la réalité suédoise etdéveloppe, dès lors, un pragmatisme syndicaliste libertaire qui n’est pas du goût d’une certaine orthodoxie anarcho-syndicaliste - principalement représentée par la tendance dite « montsenyste » de la CNT espagnole en exil -, qui, en 1951, la met au ban d’une AIT qu’elle avait pourtant fortement contribué à fonder 3. Il est vrai que, de l’AIT de Berlin, il ne reste désormais plus grand-chose. Aujourd’hui, la SAC existe toujours bel et bien. Ce n’est certes plus une organisation de bûcherons et de mineurs, mais elle avoisine encore 10 000 adhérents et tente de maintenir au présent une alternativesyndicaliste libertaire en Scandinavie. Arbetaren - quotidien jusque dans les années 1950, puis hebdomadaire - paraît toujours. Depuis la fin du XXe siècle, Internet relaye le papier 4.

Thierry Porré

1 Née à Berlin en 1923, l’AIT regroupait les organisations ouvrières se réclamant du syndicalisme révolutionnaire.

2 Ironiquement, on pouvait dire alors que l’ouvrier suédois se battait pour... une seconde salle de bains.

3 En Suède, comme dans le nord de l’Europe, pouvait-on encore imaginer soulèvements armés et prises de « palais d’Hiver » ? Question restée sans réponse raisonnée... Pour connaître le point de vue de la SAC sur le sujet, lire Evert Arvidsson, le Syndicalisme libertaire et le « Welfare State » (l’expérience suédoise), préface de Helmut Rüdiger, Union des syndicalistes-CILO, Paris, 1960. On peut également trouver des éléments d’histoire intéressants sur la SAC dans l’Increvable Anarchisme, de Louis Mercier, Spartacus,Paris, 1988.

4 Site Internet : www.sac.se/

Tiré d’A contretemps N° 12 juin 2003 (www.acontretemps.plusloin.org)