Les Libertaires du yiddishland

samedi 18 avril 2015, par frank

Izrine Jean-Marc Les Libertaires du yiddishland, Toulouse : Alternative libertaire/Le Coquelicot, 1998. 250 p. 16 euros

Ce livre, une version antérieure a paru en 1998, rappelle haut et fort que le Bund – syndicat social démocrate de langue yiddish, présent en Russie et dans la Pologne russifiée – et que le mouvement sioniste (pratiquement absent des luttes prolétariennes) n’avaient pas du tout le monopole des luttes des travailleurs juifs d’Europe orientale ; et des pays où l’émigration économique les avait menés (Grande Bretagne, France, États-Unis, Argentine, etc.).

L’iconographie est basée sur des titres et de couvertures de livres et de journaux en yiddish. Elle accompagne efficacement la description de la vie syndicale et anarchiste des groupes ouvriers de langue yiddish dans différents pays. Le yiddish est la langue de la propagande anarchiste, de la presse et de la culture émancipatrice (avec de nombreux livres de Kropotkine). Le périodique Freie Arbeiter Stimme [la voix ouvrière libre] est créée en 1890 et va paraître jusqu’en 1977.

Ce monde est bouillonnant ; sa langue véhicule, à travers les pays et les continents américain et européen, les expériences prolétariennes et les discussions sur des sujets vitaux. La révolution, la persécution des travailleurs juifs et des juifs en général et quelle solution : le socialisme internationaliste ou le sionisme ? Quel sionisme ? Un socialisme en Palestine pour tous les habitants, un sionisme géré et organisé par la grande bourgeoisie juive, soit en Afrique du Sud, en Argentine ou en Palestine ?

Ces questionnements expliquent le rejet du joug religieux. Des actes antireligieux apparaissent dès 1889 en Grande Bretagne, manifestation de 2.000/3.000 personnes un samedi devant une synagogue avec una banderole « Chômeurs et victimes juives de la surexploitation  » (p.46) ; et des détails comme manger du jambon et fumer devant une synagogue en 1904, des bals anti Yom Kippour (p. 46, et 61 en France, p. 97 pour les USA).

Le prolétariat juif était inspiré par des militants syndicaux et socialistes anarchistes qui rendaient aux patrons et aux forces de répression la même brutalité que ceux-ci lui imposaient.

L’ennemi principal des travailleurs juifs de langue yiddish était, comment s’en étonner !, les patrons juifs. Des juifs riches, richissimes qui traitaient leurs salariés comme du bétail ; toute proportion gardée, c’est le sort des Palestiniens, avant et depuis la création d’Israël. Bien entendu quand on décrit le patronat et l’exploitation sociale, on trouve leurs relations privilégiées avec une religion en contradiction, par sa pratique de la soumission aux exploiteurs de tout poil, avec bien des textes du talmud et de la thora (voir les pages 26 – 31).

Les groupes anarchistes ouvriers dénoncent l’exploitation et les deux sources de l’exploitation : le patronat et la synagogue : en 1904 le camarade Nisan/Nosel Farber, 18 ans, poignarde, en pleine fête de Yom Kippour, Abraham Kogan, grand propriétaire d’usines textiles et briseur de grève. Cela a lieu à Bialystok, dans la Pologne annexée par la Russie. Près de cette même ville, à Krynki, en 1905, Benyamin Frieman lance une bombe dans la synagogue où une réunion était en cours entre les patrons de la bourgeoisie juive pour prendre des mesures contre les ouvriers grévistes (pp. 122-123).

Pour l’historien russe Valery Vladimirovitch Krivensky, il s’agirait du premier attentat anarchiste en Russie. Ce qui est certain c’est que le « terrorisme », mot utilisé par les camarades russes de l’époque, atteint vite le paroxysme. À Odessa, en 1905, une bombe est lancée dans le café Liebman, fréquenté par la bourgeoisie. On retrouve le même esprit qui animait Émile Henri en 1892 lorsqu’il jeta une bombe dans le café Terminus, à la gare Saint Lazare à Paris. Les bourgeois sont coupables « en bloc » de l’exploitation sociale.

À vrai dire, Émile Henri, en particulier et d’autres camarades, ne faisaient qu’imiter la vague d’attentats des indépendantistes irlandais entre 1881 et 1885, notamment dans des stations de métro. Malatesta avait écrit l’année même où Émile Henri avait commis son attentat : « Il s’agit donc, toujours, dans tous les actes de la vie, de choisir le moindre mal, de tâcher de faire le moins de mal pour la plus grande somme de bien possible. […] En un mot, nous devons être inspirés par le sentiment de l’amour des hommes, de tous les hommes.  »

Le minimum de réflexion, qui avait manqué chez les camarades partisans des attentats aveugles, amena dès 1905 en Russie à une forte critique, à un rejet de ces actes. Mais une tendance les continua, avec le nom singulier de ces adeptes « Bezmotivniki » : ceux qui lancent des bombes, sans motif, sans raison.

Puis il y aura la révolution russe avec les espoirs et la répression, dénoncée bien avant qu’elle ne le soit dans d’autres langues que le yiddish. Et l’auteur présente à partir de la page 127 de nombreux aspects, depuis les anarchistes partisans des bolcheviks puis évoluant (Emma Goldman et Alexandre Berkman), d’autres devenant bolcheviks (Sandomirski). Izrine aborde l’antisémitisme attribué à Nestor Makhno par l’écrivain français de famille juive Joseph Kessel « Makhno et sa Juive », 1926, qui succède à un livre de 1925 « Mémoire d’un commissaire du peuple  ». Vu le ton de Kessel, les sources bolchéviques qu’il utilise, il est évident que c’est une œuvre de propagande et/ou alimentaire.

En annexe on a un intéressant récit autobiographique de David Stettner (pp. 209-230).

En complément, je me suis souvenu que les trois délégués argentins envoyés par la FACA – Fédération anarcho-communiste argentine – pour aider les camarades espagnols, s’appelaient : Jacobo Prince (Prinzman), avec une formation culturelle russe et yiddish, qui collaborait à Solidaridad Obrera, José Grunfeld (peut-être de culture yiddish, qui était déjà en Espagne, et qui y fut désigné comme délégué), responsable de la FAI à Madrid et Jacobo Maguid, directeur de Tierra y Libertad. Ce dernier correspondait avec sa mère en yiddish, qui ne connaissait que cette langue. Il discuta avec Emma Goldman en yiddish quand elle était en Espagne.