Luttes de bases actuelles en Argentine

Luttes de bases actuelles en Argentine

lundi 18 avril 2005, par frank

Publié dans la revue de la CNT, "Les Temps Maudits", N° 19, mai-septembre 2004.

Luttes de bases actuelles en Argentine

I Les résultats de 30 ans de néo libéralisme en Argentine

37 millions d’habitants, 25 % de chômeurs (en comptant les bénéficiaires d’aide de l’État), "19 millions de personnes sont dans une situation de pauvreté (familles dont les revenus sont inférieurs à 188 dollars par mois). Sur ces 19 millions de pauvres, environ 9 millions sont des indigents, avec des revenus de moins de 83 dollars. En juin 2002, 70% des moins de 18 ans, quelques 8,6 millions, vivaient dans des familles pauvres. Et plus de la moitié (4,39 millions) appartient aux "familles indigènes. " -1-

Exportations identiquement liées à 80 % au secteur agricole et d’élevage. Pour trois éléments (le pétrole, l’or et le soja, en grande partie transgénique) les entreprises étrangères implantées dans le pays "cherchent la rentabilité rapide avec des coûts bas, et las conséquences pour l’environnement et les populations sont irréparables, aussi bien socialement qu’humainement. Avec le soja, las terres deviennent improductives pendant au moins cinq ans, et empoisonnées pur toujours. Pour les mines à ciel ouvert, le cyanure a un effet immédiat comme poison. L’exploitation indiscriminée des puits de pétrole, entraîne l’épuisement de plus de 50 % des réserves. " -2-

Et les pays européens sont en tête pour les investissements réalisés : "En France, nous participons sans le savoir à l’exploitation des travailleurs, étant donné que de nombreuses entreprises françaises comme Total, Télécom, Aguas Argentinas, Carrefour, etc., sont en Argentine pour en tirer des bénéfices juteux avec des tarifs supérieurs à ceux d’ici, tandis qu’on fait souffrir de la faim le peuple." -3-

La corruption à grande échelle en Argentine semble inséparable des classes dirigeantes (dans les pays soi-disant développés, elle est discrète). Elle est inséparable de la dette extérieure, engagée par la dictature militaire, reconnue par les gouvernements de la gauche et du péronisme de droite [voir plus loin pour une interprétation], et le FMI, bien entendu.
Elle est impunie pour 98 % des tortionnaires de la junte militaire (qui torturaient, et au passage s’emparaient des biens des victimes, souvent membres des classes moyennes, faisaient du trafic d’enfants pour les couples stériles, de droite, bien entendu), grâce aux mesures des régimes radicaux, péronistes et de centre gauche (Alianza).

Elle est ignorée pour les centaines de millions de dollars volés par les figures de proue, les ex présidents péronistes de Menem et Duhalde.

Elle est donc fort présente dans la vie courante, avec les nombreux cas d’utilisation par la police de Buenos Aires des délinquants pour des enlèvements et des cambriolages.

Une solution grotesque et cynique est celle du syndicaliste péroniste, gangster et actuel sénateur Luis Barrionuevo, lors d’une interview vers 1985 : "Cessons de voler pendent deux ans pour que le pays se rétablisse", sous-entendu après, on continue ! -4-
La fusion des causes du chômage et de la corruption impliquent l’osmose entre l’impunité des tortionnaires et celle des bénéficiaires de la corruption.

II La nouvelle donne : le président péroniste Kirchner

"le président Néstor Kirchner a licencié le chef de la police fédérale, Roberto Giacomino, pour un cas de corruption [... ] fourniture à des prix disproportionnés et non autorisée de services informatiques à un hôpital à des entreprises appartenant à deux membres de sa famille" (Página 12, 3-X-2003) La presse fourmille de tels cas qui ne sont que broutilles, mais qui sont une nouveauté depuis des décennies. De même les discours de Néstor Kirchner sur le refus de payer l’intégralité de la dette au FMI, tout en la payant scrupuleusement, en affirmant qu’on finira par ne pas payer, sont de belles paroles. Et aussi le fait de recevoir les organisations des droits de l’homme (les deux groupes en opposition de Mères de place de Mayo, et Hijos) et des représentants de groupes de chômeurs. La presque annulation des lois protégeant les tortionnaires de la dictature militaire, sans que rien de bien nouveau n’ait lieu pour les 2.500 collaborateurs directs des tortionnaires (officiels subalternes, médecins supervisant les tortures, gardiens, cuisiniers, transporteurs et fossoyeurs de cadavres en mer, en terre, en ciment, etc.). La transformation de la célèbre ESMA, Escuela Superior Mecánica de la Armada, un lieu de détention, torture et exécution de la marine militaire, en musée de la mémoire (au delà de l’émotion ressentie par les survivants et les familles des disparus, c’est-à-dire : assassinés par les militaires partisans du néo libéralisme), sert au culte de la personnalité (les chanteurs préférés du président, les vers d’une amie disparue du président, le fait que le président ait été du côté des péronistes de gauche, los montoneros). Bref, le président Néstor Kirchner est en plein péronisme officiel, promettre, feindre, diviser et avancer dans le sens de la classe dirigeante.
Heureusement, un essayiste de gauche présente la réalité oubliée par ce gouvernement de manipulateurs : "Dans chaque idiot qui demande la répression pour en finir avec l’insécurité urbaine, comme si les causes du délit n’étaient pas structurelles et, une fois de plus, comme s’il s’agissait de régler les choses par le sang et le feu, le putsch [de la junte militaire] est encore vivant. [...] Dans chaque dollar de la dette, de cette dette impayable dont l’augmentation géométrique est née avec la dictature, le putsch est encore vivant. Dans le retard scientifique et technologique de l’Argentine, parce qu’une énorme proportion de ses hommes les plus brillants n’a pas eu d’autre alternative que l’exil, dont la majorité n’est pas revenue, le putsch est encore vivant. Dans la tête des gens stupides qui confondent les piqueteros avec l’ennemi, la même confusion qu’il y a 28 ans [1976], le putsch est encore vivant. [...] Dans le répugnant "je ne savais rien", alors que les camps de concentration s’étendaient dans tout le pays, il y a un rapport pas très éloigné du "ne m’emmerdez pas, je veux travailler", et là aussi, le putsch est encore vivant. [...] Dans les hautes sphères ecclésiastiques qui ont béni les armes et les tortures, et les décharges électriques de 220 volts dans le vagin des femmes enceintes, si soucieuses - comme les monseigneurs et leur cortège d’hypocrites - du droit à la vie, le putsch est encore vivant. Dans les mafias de la police, dont on ne veut pas voir l’origine, mais, certes, le développement pendant les années de la dictature pour se répartir le butin pris aux disparus, le putsch est encore vivant. [...] Dans chaque opprimé qui reproduit le discours de l’oppresseur, le putsch est encore vivant." -5-
Et il aurait pu rajouter que pour les deux piqueteros tués par la police le 26 juin 2002 (avec un témoignage filmé), le gouvernement est très lent pour établir une quelconque culpabilité ...ce qui explique en partie les violences policières qui explosent par moment contre les piqueteros, au point que dans certains cas, le putsch est encore vivant.

2 Du "Qu’ils se barrent tous (que se vayan todos) " au "ils sont tous restés"

Que se vayan todos ne signifie pas seulement ce que ressentent les inconnus, mais c’est une pratique sociale essentiellement différente, solidaire, festive et créatrice dans les quartiers et entre ceux-ci. C’est le refus des tares du système antérieur d’octroyer des pouvoirs sans contrôle aux soi-disant spécialistes en politique, en matière de santé, en économie, etc. C’est la capacité de remettre en cause, de conseiller, de critiquer et même de révoquer en assemblées de quartiers avec les ménagères, les salariés et les chômeurs les responsables.

Alors que tous présageaient une "dissolution nationale", le risque de débordement social, la population de l’Argentine vit l’expérience la plus riche de son histoire : elle fait face aux institutions inefficaces, discréditées et corrompues comme le Pouvoir judiciaire, le gouvernement, les centrales syndicales défaitistes. Elle organise la subsistance [...] Elle retrouve sa dignité de travailleur. Les assemblées de quartier ont surgi et actuellement elles sont plus de 300 dans tout le pays.

On récupère les usines abandonnées par leurs propriétaires qui, au nombre de plus de cent, continuent leur activité autogérée par les ouvriers. On organise les services élémentaires de santé et de nourriture pour les personnes sans ressources, face à la réalité contradictoire de 100 enfants qui meurt de faim tous les jours, dans un pays qui produit de la nourriture pour 300 millions, sur une population de 36 millions. Ces indices d’une nouvelle société autogestionnaire et de solidarité, authentique création populaire, n’ont pas pu être étouffées par le gouvernement, en dépit de la répression sanglante. " -6-

Ce texte de décembre 2002 a un peu vieilli. Les assemblées ont presque disparu, ou ont réduit leurs activités de quartier, en se fondant en général dans le soutien des MTD. Esquel, en Patagonie, est une exception, avec sa lutte contre l’exploitation aurifère d’une compagnie des USA. Les usines récupérées vivotent également, une trentaine - en autogestion théorique - ont un statut légal et regroupent quelques milliers de familles.

La misère, par contre, est bien visible dans les bidonvilles, dont certains poussent un peu plus tous les jours, aux trains du matin amenant les cartoneros à Buenos Aires (mais ils sont partout). Ce sont les recycleurs d’ordures, qui éventrent consciencieusement les sacs poubelles, poussent ou tirent des sortes de remorques volumineuses ou conduisent des charrettes tirées par des mulets (ils ont surgis depuis 2000 ou 2001). Enfin la misère se voit sur les visages édentés, fripés dans les manifestations de chômeurs, au milieu de nombreux enfants qui attendent avec leurs parents. Elle est le privilège des blonds et des blancs, des bronzés et des figures asiatiques et mats des indiens, de plus en plus présents devant les colonnes grecques, les coupoles baroques et le marbre des préfectures, mairies et autre monument du pouvoir.

Enfin, la misère, ce présent du néo libéralisme (au sens de cadeau et de présence indissociable) va de pair avec l’analphabétisme, l’ignorance de calculs un peu élaborés (pour partager la nourriture ou faire un devis ou évaluer les propositions des autorités), un vocabulaire politique limité, une stabilité chancelante du contrôle de soi (due à l’angoisse et aux carences alimentaires), que l’on constate chaque jour chez les chômeurs.

Et la classe dirigeante est pratiquement la même depuis que les militaires ont cédé leur place. Ses membres se respectent et alternent au pouvoir, comme le montre la réalité et le film de Pino Solanas Memoria del saqueo (mémoire du pillage, 2004). Cependant le pays a connu une formation culturelle de toute la population jusque dans les années soixante, insérée dans un système parlementaire comme en Europe, le clientélisme et la corruption y étant plus efficaces. On peut imaginer les résultats en Europe d’ici quelques années, si on ne réagit pas à la leçon de l’Argentine ....

III Les chômeurs : MTD (mouvement de travailleurs "desocupados")

Tous les MTD partagent trois caractéristiques.
L’indigence et la pauvreté de la majorité des membres qui regroupent aussi bien les créoles (population d’origine européenne) que les métis et les nombreux indiens, tant au Nord (guaranis et ethnies de la cordillère) qu’au sud (mapuches). L’implication du groupe fait que presque toute la famille vient aux manifestations : nouveaux nés et gamins, parents et grands-parents.

La profonde sincérité des leaders depuis des années, au coude à coude avec les méprisés de toujours, fait qu’ils ont une forte influence sur le MTD dont ils s’occupent.
Enfin, la dépendance des subsides (plan trabajar, plan jefe/jefa) octroyés par les autorités provinciales ou nationales, pour faire fonctionner les cantines et différentes petites entreprises des chômeurs (recyclage de déchets, briqueterie, tissage, etc.

L’évaluation du nombre des chômeurs des MTD est problématique. Deux millions de personnes touchent des plans, donc 80 % dans la province de Buenos Aires et 20 % par l’intermédiaire des MTD.

Souvent les enfants et les grands-parents vivent d’un plan. Il est vraisemblable que le total des gens des MTD représente de 2,8 à 3 millions.

B MTD et verticalité

On a des orientations en faveur du gouvernement actuel, soit par péronisme plus ou moins sincère, soit par tactique pour les différents groupes trotskistes, par suivisme pour les courants chrétiens. Les querelles de personnes sont nombreuses (D’Elía, Castells, sans oublier Alderete, localement "el perro Santillán", etc.) Ces choix ont entraînés des scissions dans des MTD apparemment solides, comme Solano. Le regroupement des piqueteros Aníbal Verón s’est divisé également, encore que le personnalisme semble joué plus que l’orientation en faveur du gouvernement.

Le gouvernement, sous prétexte de vérification de l’attribution des subsides a réussi à réunifier -provisoirement- le mouvement contre lui. Le but avoué est de débusquer les magouilles de politiciens locaux ayant donné des aides à leurs copains. En fait, ces cas s’avèrent peu nombreux, mais les coupes sombres dans certains MTD critiques sont évidentes.

C MTD et horizontalité

a)Du côté des partisans de l’horizontalité, on constate un fonctionnement très libertaire, mais en ignorant cette étiquette. Cette méconnaissance s’explique d’abord par la difficulté à comprendre les différences entre les groupes anarchistes et par l’urgence des tâches immédiates à accomplir. L’attitude de certains groupes anarchistes (cette étiquette étant discutable, comme celle d’autonome, trotskiste, le terme de le plus approprié est, à mon avis, culte du nombril, individuel ou groupusculaire) consiste à privilégier leur local, leurs archives, leur pureté doctrinale, ce qui les coupe des crève la dalle.

Simeca est un syndicat de livreurs, principalement en moto. Il s’est créé il y a quatre ans, vu l’incapacité de la CGT et de la CTA de défendre les salariés. Le secteur est complètement dominé par les employeurs qui imposent leurs conditions : pas d’embauche, pas d’assurance, heures payées au lance-pierre, uniforme obligatoire. Le syndicat s’est imposé en bloquant et dénonçant publiquement les pratique des employeurs, avec des résultats incontestables, mais une liste noire patronale et une diabolisation du syndicat. Avec le ministère du Travail du gouvernement Kirchner, le dialogue est possible, mais les résultats sont maigres : 25 syndiqués reconnus légalement sur 250, le bureau régional doit être repris à zéro. Les raisons invoquées sont le fait de travailler au noir, ce qui est la situation des 58.000, dont 10/15 % ont leurs clients. Le syndicat péroniste CGT prétend avoir 300 syndiqués "légaux", mais ils viennent d’un syndicat CGT du Commerce et n’ont rien à voir avec les livraisons.

Grâce à l’aide internationale collectée en 2002 (à laquelle la CNT a participé), Simeca a pu équiper un local : bar et atelier de réparation de deux roues, salle pour une future imprimerie, salle pour les consultations juridiques, grande salle de réunion.

Autre expérience, les MTD de La Plata (capitale de la province de Buenos Aires - ville qui est capitale du pays, mais ville de la province - et à une cinquantaine de kilomètres), en partie animés par les "totos", libertaires bien formés, mais ayant horreur de la récupération, qui participent souvent lors des pourparlers avec les autorités, dans le cadre de la coordination des MTD Aníbal Verón.

Un bulletin récent donne une vision qui s’adresse aux sympathisants, pour s’opposer aux médias qui donnent une image de piqueteros casseurs irresponsables.
"Que veut dire être piquetero ?
- Descendre dans la rue pour réclamer des besoins réels des gens.
- Combattre pour les besoins et les choses basiques nécessaires.
- C’est une fierté, parce que nous ne nous laissons pas manipuler par ce gouvernement. Sur ce plan, nous organisons notre futur, en luttant pour la dignité et le changement social.
- C’est se soucier des problèmes sociaux. Assumer la réalité sans chercher à la voiler. C’est quelqu’un qui s’occupe de la justice sociale et combat l’injustice et l’impunité."

Deuxième et dernier élément du bulletin : montrer que les piqueteros cherchent du travail et sont capables sur ce plan, contre la vision de marginaux que sous-entendent les médias. Une forge et une charpenterie du MTD Esperanza de La Plata fonctionnent depuis cinq mois, avec un compagnon qui connaît le métier et le transmet à d’autres, sur un terrain prêté par les "totos".

"L’idée est venue tout de suite vu la quantité de choses qu’on pouvait faire : les fauteuils pour s’asseoir dehors, et les outils comme les pelles, binettes, râteaux. Et puis les grilles pour griller la viande, les repose sac poubelle. Un nombre incalculable de choses qu’on peut faire.

Pour le moment nous vendons ici même. Parfois, on amène ailleurs ce qu’on fait, ou alors quelqu’un vient ici et achète. Des clients que les gamins amènent [....] On participe à des foires et on y apporte des petits objets.
Nous faisons des équipes de quatre heures [...] on nous commande dix binettes de plus, on vient et on les fait tout de suite, pour que les jeunes apprennent un peu de tout, on fait une chose qui manque. Aujourd’hui par exemple il n’y avait aucun porte pot de fleur, aucun chandelier et on en fait un de chaque. On a aussi une charpenterie. Nous travaillons de huit à midi, lundi, mercredi et vendredi et la charpenterie fonctionnent les mardis, jeudis et vendredis, donc ce jour là on travaille ensemble. On est sept en forge et trois en charpenterie....

Pour le moment, ce qu’on gagne sert à acheter le matériel dont on a besoin. On ne touche pas grand chose au point de constituer un fond de roulement. [...] Les prix sont calculés ainsi. [...]On travaille avec du matériel recyclé, donc de la ferraille. Comme nous ne l’achetons pas comme matériel neuf, nous faisons une moyenne entre ce que nous a coûté la récupération et le prix réel du fer, et s’y ajoute la main d’œuvre. " -7-

b) Les libertaires qui se reconnaissent comme tels se réclament des mêmes racines : un anarchisme social, en prise et en lutte avec le réel, comme "Resistencia Libertaria", RL. Ils forment deux groupes : OSL et AUCA (le rebelle en langue mapuche). Le premier a fait une de ses rares apparitions publiques le 24 mars 2004 à Buenos Aires", après quatre ans de travail dans les quartiers et les MTD. Il se revendique dans sa banderole et son tract de RL "Deux générations, la même lutte" : Nous croyons que le meilleur hommage est de reprendre leur exemple et de continuer le combat dans les piquets, les syndicats, la lutte féministe, les quartiers, la lutte contre la répression." Le deuxième existe depuis sept ans à La Plata, avec un front social large, le MUP, Movimiento de Unidad Popular, qui s’étend sur plusieurs provinces.
" L’action résistante, digne et de remise en question des gens d’en bas est l’école des anarchistes. Nous parlons d’un anarchisme qui ne peut être révolutionnaire que dans la mesure où il est appliqué, où il est exercé dans la lutte que les opprimés mènent contre le capitalisme et l’État. S’éloigner de la lutte appauvrit l’anarchisme, l’annule comme alternative libertaire et le condamne à devenir une pièce de musée, à un jargon recherché pour les bavards de la télé et d’internet. " (OSL En la Calle, année 6 N° 50, mars 2004)

Une ex école privée à l’abandon depuis 8 ans a été occupée et en partie réhabilitée au bout d’un an de travaux. C’est actuellement le siège d’AUCA à La Plata, une dizaine de salles sont disponible et le nom du siège est Olga Vázquez, du nom d’une camarade morte d’hantavirus (maladie due au manque d’hygiène dans les bidonvilles et donc à l’incurie des autorités). Afin de parer les réactions futures de la mairie face à ce squat, une pizzeria buvette fonctionne avec quelques personnes employées, des cours de tae wong et des activités de quartier ont lieu.

Un article de l’été dernier décrit l’action à La Plata.

" le MUP [a commencé], vers juin-juillet 2001.
Actuellement une fabrique de balais, une boulangerie avec un four industriel et un autre pour les pizzas, production de confitures, un verger, une cantine populaire fonctionnent et sept maisons sont construites par les membres du mouvement. La production se fait à l’intérieur de deux grands hangars, montés par la coopérative El Progreso sur son terrain. [...]
La Coopérative El Progreso a été fondée il y a quinze ans par les femmes du bidonville, qui avaient commencé à se réunir pour fêter les anniversaires des enfants et elles ont décidé d’industrialiser une partie qui était en trop dans cette zone de fermes, les tomates. En 1989, en pleine hyper inflation, elles ont préparé des sacs de légumes verts qu’elles offraient aux syndicats en difficultés. Elles ont ainsi reçu leurs premiers revenus, dont elles ont mis 15 % dans la coopérative. Grâce à cette méthode, elles ont acheté 5 hectares de terrain.
Lorsque, plus tard, les hommes sont entrés dans la coopérative, celle-ci a obtenu des commandes de la municipalité de La Plata pour faire des travaux de tranchées et d’entretien. [mais le nouveau maire péroniste de La Plata a donné la priorité aux entreprises privées et "chaque année, le contexte [est] plus hostile. Des 13 femmes qu’il y avait au départ, la coopérative est passé à 62 membres, dont 60 sont devenus chômeurs pendant le pic de la crise économique. En juin 2001 ils ont décidé de faire un barrage de route. [...] 32 y ont participé et ils ont reçu 32 plans d’emploi, un par manifestant. C’était leur début comme piqueteros. [...]
Quelle modèles théoriques ont ces piqueteros qui citent Malatesta, travaillent en coopératives et parlent de construire le pouvoir populaire ? Ils évoquent une synthèse "d’éléments de l’anarchisme, de socialisme et de la pensée nationale". Ils dissent qu’ils sont contre les partis et qu’ils ne sont pas autonomes.
Quelles sont les références historiques choisies ? Le groupe des interviewés hésitent et finalement mentionnent les classiques de l’iconographie piquetera, le Che, Evita.
" -8-

L’intérêt de ces citations est triple : montrer le protagonisme des femmes dans les luttes sociales argentines, la participation des anarchistes bien avant les 19 et 20 décembre 2001 et l’importance de l’influence marxiste (extérieure parce que les PC et PS argentins ont été presque évincés du mouvement ouvrier au profit du péronisme) et péroniste (la figure d’Eva Duarte de Perón, de famille pauvre de province, inspiratrice de son mari, morte à 33 ans, dont la photo la plus reprise ressemble pas mal à la vierge ... !).

IV Le péronisme (de la droite à la base)

Une première approche actuelle est celle du camarade Pablo M. Pérez : "Le péronisme semblait réunir les conditions d’un mouvement fasciste vernaculaire, construisant son point d’appui sur la masse ouvrière, organisée en syndicats impulsés de l’État et avec un biais autoritaire. La majorité des libertaires n’hésitèrent pas à attaquer l’État péroniste, d’où des incarcérations et des fermetures de publications. [...]
La syndicalisation ouvrière monta de 500.000 à 2.500.000 affiliés et les bénéfices obtenus par les travailleurs, en situation de plein emploi, entraînèrent une augmentation rapide d’adhésion au péronisme. Cette attitude de la plus grande partie du mouvement ouvrier, qui continue jusqu’à nos jours, a fait oublier la richesse des expériences antérieures, d’où une « invisibilisation« , surtout du mouvement anarchiste. [...]

Le travailleur a commencé à être protégé par une législation inexistante auparavant, la redistribution du revenu national s’est effectue au profit des plus défavorisés, les salaires ont augmenté, de nombreuses revendications des socialistes et des anarchistes ont été appliquées et des millions de personnes ont connu un début d’accès aux bénéfices, refusés par le passé. Mais si les gains économiques et sociaux ont été réels et l’exploitation cruelle de la part des élites a été limitée, la dignité obtenue était éloignée des postulats révolutionnaires de la première moitié du siècle." -9-
Une deuxième vision actuelle vient du groupe anarchiste Libertad de Buenos Aires : " le fascisme péroniste", "[OSL, AUCA qui se propose de] mélanger l’anarchisme avec un fascisme à tendance gauchiste" -10-.

Un commentaire s’impose sur ce dernier pont de vue qui relève de deux falsifications : sur le péronisme et sur certaines attitudes anarchistes.

S’il est incontestable que Perón s’est inspiré de Mussolini, en octroyant aux salariés des droits inconnus avant lui, il a tenté un premier jeu : lui-même comme l’État conciliateur des intérêts des patrons, en leur demandant de céder des augmentations aux salariés pour éviter que "le malaise des masses ne devienne explosif" -11-.

L’échec fut total et Perón se retrouva mis aux arrêts par un putsch militaire en octobre 1945. Avant, avec son entourage, dont sa femme Evita, il avait déclaré "l’avènement de l’ère des masses, la fin de la domination bourgeoise" et fait appel aux "travailleurs pour se mobiliser contre le complot reactionnaire qui menace l’œuvre de la Revolución de Juin [1943]". Un jour avant la date générale prévue en faveur de Perón, le 16 octobre 1945, les ouvriers se rendirent en masse à Buenos Aires, donc spontanément. Les putschistes, suivis par la classe dirigeante, libérèrent Perón. La plus grande manifestation de travailleurs avant les 19 et 20 décembre 2001 avait renversé un gouvernement bourgeois.

Et Perón prit le pouvoir pour passer à un deuxième jeu : feindre d’appuyer les masses en servant les classes dirigeantes et en respectant la démocratie parlementaire : victoire en février 1946 avec 1.486.866 contre 1.288.880 à l’Unión Democrática (et la majorité dans toutes les provinces sauf Corrientes), droit de vote pour les femmes en 1947, nouvelle victoire en 1951 4.745.000 contre 2.415.000 aux radicaux Balbín et Frondizi, soit en 1946 52,4 % des voix et en 1951 62,4 %.

Renversé en 1955 au nom des libertés démocratiques par un putsch sanglant de l’armée, sous la pression des classes dirigeantes libres échangistes opposées à l’autarcie et à la faiblesse de l’ouverture des marchés, Perón se refusa à armer les travailleurs. Ce fut sa grande victoire et aussi la source de sa grande faiblesse. Ses partisans les plus fidèles (le militaire Alberte, l’idéologue John William Cooke) lui suggérèrent de dénoncer les militants corrompus, adulateurs et magouilleurs. Perón tergiversa et une aile franchement ouvriériste, de plus en plus insurrectionnelle et marxisante se forma. Les premiers disparus et les premiers guérilleros victimes des militaires étaient péronistes. C’est pourquoi les péronistes de base sont des ouvriers anticapitalistes, même s’ils ont du mal à rompre avec leurs leaders.

Perspectives

Le panorama des assemblées et des mouvements de chômeurs est clair et complexe : la plupart des assemblées ont subi une chute brutale de leurs activités et de l’engagement des participants, mais les MTD continuent à être actifs et polifacétiques.

Deux commentaires complètent la vision des assemblées. :Pour Adamowski (voir les TM N° 15), les dissensions et les frictions avec les représentants des partis ont fait perdre beaucoup de temps et ont découragé une quantité de gens. Cristina Feijóo (voir le CS de juillet 2003) constate une forte baisse et quelques activités des assemblées (aide aux cantines, défense d’espaces verts), mais pas de projets importants.

Les multiples échos de militants ou de fonctionnaires sympathisants sur les MTD pointent quatre traits communs à tous les groupes de chômeurs.

- Le surgissement des "cabecitas negras", les travailleurs à la peau tannée par le soleil, les "gueules" indiennes. La présence de familles entières ;

- L’adhésion des chômeurs aux militants, aux "référents" (volontaires donnant les informations administratives pour l’obtention des plans), aux groupes venus les premiers pour les aider.

- La difficulté de faire passer un message idéologique aux chômeurs à cause du bas niveau culturel.

- La confusion actuelle des étiquettes (fusions, divisions multiples). Par exemple, le regroupement Aníbal Verón s’est divisé en septembre 2003, avec le départ de Solano (handicapé par un fort abandon de chômeurs attirés par des offres alléchantes de plus de plans de la part de membres du parti péroniste). Par rapport au futur, à court terme et aussi à long terme, l’initiative vient du gouvernement. Un analyste offre cette réflexion intéressante : " Au lieu d’encourager le développement de ces mouvements, la plupart des partis de gauche se sont mis à s’occuper des chômeurs en contribuant à la division, en cherchant à pousser la quantité la plus grade possible de personnes à prendre leur carte, au détriment de la construction d’un authentique mouvement, un large espace qui respecterait la formation du mouvement. [...] Le péronisme a tendance au suivisme, à l’alignement. Cette tendance est favorisée par la bonne image du gouvernement, [...] Mais à moyen terme c’est un faible résultat. " -12-

Les 19 et 20 décembre 2001 ont montré une double prise de conscience : celle des chômeurs de plus en plus opposés au gouvernement et n’écoutant plus les consignes de certains de leurs leaders ; celle des classes moyennes complètement abandonnées par les couches supérieures et conscientes de leur faiblesse et, subitement, de la pauvreté des plus démunis (indépendamment de l’union tactique contre le gouvernement et du vague souvenir de milliers de disparus -militants de la gauche péroniste et de groupes marxistes-, souvenir plus vivace lorsqu’on peut gagner en prestige en se moussant en public, le cas du gouvernement de Kirchner).

Actuellement cette union a disparu, mais la crise n’a pas changé, le fric part pour payer la dette et l’emploi ne revient pas. Les MTD se retrouvent divisées, sans l’appui global des groupes des droits de l’homme et des partis d’extrême gauche. Les chômeurs vont être obligés de se former eux-mêmes face aux multiples idoles qui leur promettent des améliorations. C’est le plus grand cadeau qu’ils pouvaient recevoir : pouvoir se tromper, s’en rendre compte et reprendre une autre voie.

Frank Mintz (information due à María Esther Tello, Buenos Aires, mars 2004)

1) Kohan Aníbal A las calles ! (Una historia de los movimientos piqueteros y caceroleros de los ‘90 al 2002) Buenos Aires, Colihue, 2002, p.12

2) Hacher Sebastián Rebelión, 13-II-2004

3) Extrait du seul tract distribué le 20 décembre 2002 devant l’ambassade argentine à Paris, signé 20 de diciembre (et rédigé par une libertaire argentine et deux cénétistes)

4) Cité par Sofía Bleichmar dans Dolor país Buenos Aires, p.81

5)Aliverti Eduardo, Página 12,22-III-2004

6)Extrait du seul tract distribué le 20 décembre 2002, voir note 3.

7) MTD Aníbal Verón La Plata, N 4 mars 2004 (tiré le 19.03)

8) Página 12, 20-VIII- 2003.

9)Federación Libertaria Argentina (FLA) Catálogo de publicaciones políticas, sociales y culturales anarquistas (1890-1945) Buenos Aires, Reconstruir, 2002, pp.25-26.

10)Libertad N° 27, novembre-décembre 2003, p.2 et N° 26, juillet-août 2003, p.8 Il est nécessaire de préciser que la FLA, comme la gauche argentine, prit fait et cause pour le coup d’État militaire qui renversa Perón en 1955 et certains militants - Danussi et Grunfeld - aidèrent les militaires à licencier des ouvriers selon leurs affiliation péroniste. Deux trahisons étaient accumulées : appuyer un État, servir les militaires contre des travailleurs ... au nom des idées anarchistes !! La FLA, aujourd’hui, a répudié cette époque, peut-être explicable par le stress de la guerre civile espagnole chez les camarades argentins.

11)Nueva Historia Argentina, tome 8, Los años peronistas (1943-1955) Juan Carlos Torre, pour toutes les citations et données de l’époque.

12)Federico Schuster (doyen de la faculté de Sciences Sociales de l’Université de Buenos Aires), Página12, 2 mars 2004

Les assemblées et les organisations de chômeurs sont l’emblème de l’Argentine qui nous intéresse, la contrepartie urbaine des luttes indigènes et paysannes du zapatisme du Chiapas. Un livre va prochainement donner une description fort complète (traduction de Frank Mintz et María Esther Tello)

Zibechi Raúl Genealogía de la revuelta Buenos Aires, Letra Libre, 2003
[édité en octobre 2004 par la CNT-RP]