Critique marxiste de l’anarchisme (entre le dialogue et l’anathème)

Critique marxiste de l’anarchisme (entre le dialogue et l’anathème)

samedi 14 mai 2005, par Sekelj Laslo

Ce texte de 1980 de Laslo Sekelj (yougoslave d’origine juive hongroise,d’où une culture marxiste ouverte et un accès à différentes langues)accompagné de son pendant, et traduits à la fin des années 80 a intéressé peu de copains. Il me semble encore actuel.
Frank Mintz

Critique marxiste de l’anarchisme (entre le dialogue et l’anathème)

La critique marxiste de l’anarchisme -de même que le marxisme lui-même- recouvre un large spectre d’idées sociales et politiques qui, de par sa nature et ses buts sociaux, est immanent et contradictoire. De ce point de vue, il faut que nous différenciions deux types fondamentaux de critique marxiste de l’anarchisme. Les auteurs du premier groupe -sans exclure ni Marx, ni Engels- critiquent et rejettent l’anarchisme entièrement à partir du point de vue de l’idéologie et de la praxis qui, en tant que tel, n’est sûrement qu’une opposition sectaire à l’idéologie anarchiste. Et les auteurs du deuxième groupe critiquent l’anarchisme du point de vue d’une théorie (philosophique) d’une certaine époque. Ainsi en fait la méthode de critique de ce dernier type n’est pas le simple rejet de l’anarchisme au nom d’une opposition sectaire, mais c’est un discours sur le dépassement de l’anarchisme par la suppression de ce qui va en sa faveur et, en même temps, en conservant et en assimilant ses aspects positifs. L’exemple historique le plus caractéristique d’une telle suppression par le dépassement est précisément l’incorporation dans le marxisme du principe même du socialisme libertaire dans les écrits sur la Commune de Paris. Le discours porte sur le dépassement et sur la critique de la théorie anarchiste, tout en enrichissant son propre point de vue, ce qui est erroné pour la critique unilatérale.

Critique idéologique de l’idéologie

Au niveau du conflit personnel et pragmatique contre les anarchistes et l’anarchisme, l’idéologie du règlement de compte et de l’anathème offre un exemple paradigmatique avec la lettre circulaire de Marx, Engels et Lafargue Complot contre l’Association Internationale des Travailleurs (1873) sur l’activité prétendument conspiratrice de Bakounine et de ses partisans dans l’AIT, alors en fait ex-Première Internationale. La critique de ce genre, la critique qui rejette et disqualifie l’anarchisme dans sa totalité, se réfère cependant à certains textes théoriques ou des fragments de texte de Marx et d’Engels. En vue de renforcer l’argument classique, elle lance l’anathème de la théorie contre la théorie anarchiste politique dans son ensemble. Dans un tel cas, le plus souvent, on cite deux articles de Marx et Engels, publiés pour la première fois en Italie (Almanacco Republicano 1874), du temps de la domination de Bakounine sur le mouvement ouvrier italien. Les deux articles furent présentés en janvier et en février 1873, immédiatement après la rupture dans la I Internationale. Dans l’article Indifférence en matière politique, Marx attaque l’anarchisme d’alors (mais avant tout Bakounine) en l’identifiant -dans sa totalité- avec les éléments conservateurs de la doctrine sociale de Proudhon. Le discours porte sur l’opposition de Proudhon aux syndicats, aux grèves et sur la loi sur les associations (1) (à son époque, Proudhon voyait dans cette mesure une diminution du principe de la libre concurrence). Il s’agit donc de ce que l’anarchisme ultérieur et le syndicalisme appellent le combat sur le terrain économique. Dans l’interprétation de Marx, ce point de vue de Proudhon, qui date des années 1850, et que plus tard Proudhon lui-même rejettera, commun à celui des fondateurs de l’Internationale -(l’Association Internationale des Travailleurs) -des proudhoniens- est en fait l’essence véritable de la position que défendent les anarchistes de l’époque. Cependant, après avoir été incapable de citer une seule brochure politique, une intervention ou un fait politique et théorique en sa faveur, Marx affirme que les anarchistes d’alors n’ont jamais clairement exprimé cette "essence réelle" de leur position. Mais le mouvement de la classe ouvrière est aujourd’hui si puissant que ces sectaires philanthropes n’osent plus répéter, pour la lutte économique, les grandes vérités qu’ils proclament incessamment sur la lutte politique. Ils sont trop pusillanimes pour les appliquer encore aux grèves, aux coalitions, aux organisations professionnelles, aux lois sur le travail des femmes et des enfants, sur la limitation du temps de travail, etc., etc. (2).

Aux représentants de l’indifférence en matière politique et en plus de cette indifférence politique, Marx attribue aussi le refus non seulement du principe des partis politiques mais aussi du principe même du combat politique et de toute action politique qui ne mène pas directement et sans détour à l’abolition de l’État.

La troisième phase de l’indifférence en matière politique, Marx la voit dans l’opposition à la dictature révolutionnaire de la résistance ouvrière à la bourgeoisie : au lieu de déposer les armes et d’abolir l’État, ils donnent à celui-ci une forme révolutionnaire et transitoire (3). Mehring a indiqué à une occasion l’assimilation -que fait Marx de façon toute à fait erronée- entre proudhonisme et bakouninisme et la réduction de l’anarchisme de Bakounine à celui de Proudhon. C’est pourquoi Mehring a en fait raison d’indiquer qu’il est absurde d’attribuer à l’indifférence en matière politique la création de l’idée de la grève générale comme résultat de l’élargissement et du développement de l’intensité et de l’existence de grèves locales et isolées, jusqu’à atteindre des grèves de masse qui forment la conscience révolutionnaire des travailleurs (4).

En liaison avec le conflit sur la position des anarchistes à propos de la lutte politique, on arrive à un point intéressant dans le cadre de la théorie de Marx lui-même, qui contredit le point de vue de Marx dans La guerre civile... et le prologue de 1872 au Manifeste. Il s’agit de l’insistance répétée sur la dictature du prolétariat comme forme étatique. Encore qu’il soit difficile de croire que Marx, en seulement quatre mois, ait fondamentalement changé sa position, une interprétation de cette position peut être légitimement faite dans le sens de l’appareil de la violence dirigée contre la bourgeoisie ou seulement comme instrument, 1a forme politique enfin trouvée qui permettrait de réaliser l’émancipation économique du Travail (5), c’est à dire la commune. Prise hors de son contexte la position de Marx sur la dictature confirme pleinement le problème posé par Bakounine : Comment pouvez-vous attendre qu’une société égalitaire et libre naisse d’une organisation autoritaire ? L’article d’Engels De l’autorité présenté comme étant de Marx, représente une réponse indirecte à cette question de Bakounine. Engels part de l’hypothèse suivante : Supposons qu’une révolution sociale ait détrôné les capitalistes qui président maintenant à la production et à la circulation des richesses. Supposons, pour nous placer entièrement au point de vue des antiautoritaires, que la terre et les instruments de travail soient devenus la propriété collective des travailleurs qui les emploient. L’autorité aura-t-elle disparu ou bien n’aura-t-elle fait que changer de forme ?(6) La réponse d’Engels est double et contradictoire.

Selon l’idée d’Engels, le travail et le travailleur sont condamnés à être éternellement liés. Dans le processus même du travail -indépendamment de toute organisation sociale- il n’y a pas de place pour la créativité individuelle ni pour la liberté. Cette interprétation est tout à fait exemplaire, vu les affirmations d’Engels : le processus du travail est-il vraiment despotique ? Pour les heures de travail tout au moins, on peut inscrire sur la porte de la fabrique : Vous Qui Entrez, Laissez Toute Autonomie (7). En servant son but, qui est de montrer à tout prix que les antiautoritaires, c’est à dire les anarchistes, servent la réaction, Engels écrit une banalité, (8) à savoir qu’il est nécessaire qu’il y ait dans le processus du travail industriel une certaine tendance à la discipline, à la planification et à la responsabilité, et donc qu’il y ait une certaine autorité rationnelle. Cette même idée est soulignée par Bakounine lorsqu’il dit que les anarchistes posent le problème de l’autorité par rapport à l’autorité politique imposée et non par rapport à l’autorité rationnelle (9).

Une autre partie du texte d’Engels est très importante. Engels réaffirme -dans le texte qui nous intéresse- l’interprétation de la dictature du prolétariat de l’indifférence en matière politique. Engels souligne en effet : Tous les socialistes sont d’accord que l’État politique et avec lui l’autorité politique disparaîtront en conséquence de la prochaine révolution sociale (...) Mais les antiautoritaires demandent que l’État politique autoritaire soit aboli d’un coup, avant même qu’on ait détruit les conditions sociales qui l’ont fait naître. Engels dit ainsi que l’abolition de toute autorité pendant le processus même de la révolution n’est pas à prendre en considération. Il faut une organisation armée pour conserver les résultats révolutionnaires et à cause de la crainte des réactionnaires. Et nous arrivons maintenant au cœur du sujet : La Commune de Paris aurait-elle duré un seul jour si elle ne s’était pas servie de cette autorité du Peuple armé face aux bourgeois ? Ne peut-on au contraire lui reprocher de ne pas s’en être servi assez largement ? (10) Ainsi la dictature marxiste révolutionnaire du prolétariat à laquelle les travailleurs au lieu de déposer et d’abolir l’Etat (donnent)une forme révolutionnaire et transitoire se transforme en force révolutionnaire du peuple non armé, ce qui est, comme chez Proudhon, un organe au service de la commune, et non pas une institution sociale indépendante, ou une forme de l’existence de la société.

L’aspect le plus important de la critique marxiste de l’anarchisme concerne essentiellement les rapports du marxisme envers lui-même. Le rapport envers la théorie politique de l’anarchisme reflète la position des Partis Politiques et de leurs idéologies envers la théorie politique normative du Marxisme. Lorsque Kautsky proclame l’abolition de l’État comme étant du radicalisme anarchiste, ce n’était qu’un simple reflet de l’adaptation et de l’acceptation de l’État bourgeois du moment. C’est pourquoi Plekhanov et Liebknecht jugent les anarchistes comme des criminels, parce que selon eux le socialisme, et en particulier le communisme se réalise sur les bancs parlementaires de l’État bourgeois.

La seconde Internationale marxiste avait donc une bonne raison de nier que l’anarchisme soit aussi l’une des théories socialistes. C’est ainsi que se conduiront les bolcheviks, au moment où ils commenceront à concevoir l’État comme un instrument pour réaliser le communisme d’État. Ils s’opposeront alors au fondement même de la position de Lénine sur la nécessité de la destruction de la machine étatique.

Ils présentent une thèse sur la juste place de la critique politique marxiste de la théorie anarchiste dans le marxisme lui-même, et ils réaffirment l’apport de Marx et d’Engels contre l’anarchisme. Même en apparence, dans les écrits radicalement anti-anarchistes, on trouve un élément unitaire qui n’est pas seulement un propos sur l’unité des buts sociaux. Cependant, on ne peut pas dire la des deux versions de la critique de l’anarchisme du point de vue de l’idéologie du socialisme d’État. Les représentants de ce type de critique marxiste de l’anarchisme sont d’un côté Kautsky, Bernstein et Plekhanov, et de l’autre Staline, Radek, Boukharine et leurs épigones.

Dans l’émigration sociale-démocrate, sous le pseudonyme de Symnachos, Karl Kautsky écrivit pendant l’hiver 1881/82 une série d’articles sur l’abolition de l’État. Kautsky y considère d’un point de vue anarchiste, absurde 1’abolition de l’État et son remplacement par une fédération de communes, dix ans après la Commune (11). Kautsky, ce prétendu représentant du marxisme orthodoxe, est resté fidèle jusqu’à la fin de sa vie à cette position. Pour ne pas citer de faits connus qui ont diverses autres connotations, prenons comme exemple un écrit de l’organe théorique Die Neue Zeit. Cet article représente le mieux la place de la position première de Kautsky en ce qui concerne sa position envers la théorie politique du marxisme. Kautsky affirme en effet : La nationalisation des moyens de production permettra à l’État prolétarien d’offrir une possibilité pour que de la société insupportable d’aujourd’hui on arrive à une société supérieure qui réponde aux nouvelles conditions de la production (12).

Édouard Bernstein, cependant, s’élève contre le danger de l’existence de l’État et il affirme en même temps que le problème du régime communiste est, à cette époque, d’importance secondaire. Selon Bernstein l’anarchisme tourne autour de la vérité lorsqu’il dit aux travailleurs que l’État et la législation ne servent qu’à les exploiter. Il est inutile d’évoquer ici le révisionnisme de Bernstein. Il suffit de passer à la conclusion selon laquelle cela constitue la différence avec la théorie politique du marxisme. Selon Bernstein Bakounine n’a donc pas réussi à saisir l’essence de la conception historique du matérialisme marxiste : Toute l’histoire intellectuelle, matérielle, morale politique et sociale de l’humanité n’est que le reflet de son histoire économique. L’État est donc une conception historique, en tant qu’institution sociale et politique, il n’est qu’un reflet des conditions économiques (13). Heinrich Cunow définit de la même façon le matérialisme historique de Karl Marx. Dans son livre de 1921, Cunow souligne : L’État n’est plus ce qu’il était au XVIII et au commencement du XIX siècle : une organisation purement obligatoire et violente avec un appareil bureaucratique dominateur pour la défense des intérêts dynastiques des classes (au pouvoir)... L’État autoritaire devient de plus en plus un État gestionnaire, une grande union économique à laquelle les intérêts vitaux et culturels de tous les citoyens sont liés de façon multiples... Avec le passage à l’État gestionnaire, l’État a perdu son caractère de défense des intérêts particuliers. L’État devient l’État pour tous et conduit à une identification consciente de tous les citoyens dans l’État. Cunow rejette donc irrémédiablement les idées de Bakounine sur la destruction et l’abolition de l’État, sur la nécessité d’établir une société sans État. Tout comme chez Marx et Engels les hypothèses sur l’abolition prochaine de l’État ou sa dissolution dans la société -qui se sont avérées être un des points révolutionnaires anarchistes à moitié utopique- sont contraires aux conceptions marxistes proprement sociologiques (14).

Les leaders des partis sociaux-démocrates ont identifié l’anarchisme au terrorisme. Ils ont rejeté le caractère socialiste des théories et du mouvement anarchistes. Ils en sont arrivés, comme le Hollandais Troelstra, au point d’affirmer en 1914 : Le plus grand ennemi du socialisme n’est pas la bourgeoisie mais l’anarchisme (15). Le russe Plekhanov a fait quelques nuances. Selon lui les anarchistes ne sont que des défenseurs indirects du capitalisme et leurs défenseurs immédiats sont, cependant, les capitalistes. Il n’y a aucun doute, les anarchistes sont de loin nos ennemis irréductibles. Et Plekhanov de poursuivre : La critique du parlementarisme est un rapprochement impardonnable avec les thèses anarchistes (16). Au sein du mouvement ouvrier, il n’y a pas de place pour une union dans les faits avec les anarchistes. Dans sa brochure, où il repousse tout lien avec l’anarchisme, Plekhanov rejette non seulement la critique anarchiste de la société bourgeoise et la théorie anarchiste de la révolution, mais l’idéal même de la société communiste. En effet, Plekhanov n’a pas d’autre moyen de répondre à la remarque de Kropotkine sur le fait que la social-démocratie a abandonné le combat pour instaurer une société communiste et est devenue à cause de son parlementarisme, un parti de la société bourgeoise, si ce n’est en défigurant la théorie sociale et politique de l’anarchisme. C’est ainsi que Plekhanov a fondé, dans le cadre du marxisme, le principe de l’anathème pour ignorer l’anarchisme.

Après la révolution de 1905, dans la brochure L’anarchisme en Russie (17), Kropotkine faisait appel à la création d’une sorte de front populaire en Russie, fédération de tous les partis socialistes, pour préserver l’autonomie des organisations. La réponse à cet appel de Kropotkine fut la série d’articles Anarchisme ou socialisme de J.V. Staline (1906-1907).

Bien plus tard, ces articles parus dans les journaux sociaux-démocrates géorgiens ont parcouru le monde entier, comme point de vue étatique complètement déshumanisé. Ainsi cet exemple montre très clairement que la critique marxiste de l’anarchisme est en fait un discours du marxisme sur lui-même. Une autre dimension de l’article n’est pas négligeable la confusion des clichés sur le caractère individualiste de l’anarchisme, ou pour le dire plus délicatement (que Staline) la tendance de l’anarchisme à poser le problème de la liberté individuelle dans le socialisme.

Staline commence sa discussion de l’anarchisme en se plaçant explicitement dans la tradition de la social-démocratie. C’est une grande erreur de considérer que le marxisme et l’anarchisme ont les mêmes principes ; qu’il n’existe entre eux que des divergences de tactique. Au contraire le marxisme et l’anarchisme sont des rivaux, des ennemis et ils reposent sur des principes diamétralement opposés. La pierre angulaire de l’anarchisme est l’individu, dont l’affranchissement est selon lui la condition principale de l’affranchissement de la masse, de la collectivité. Selon l’anarchisme, l’affranchissement de la masse est impossible tant que l’individu ne sera pas affranchi, ce qui fait que son mot d’ordre est : Tout pour l’individu. Tandis que la pierre angulaire du marxisme, c’est la masse dont l’affranchissement est selon lui la condition principale de 1 affranchissement de 1 ’individu. C’est-à-dire que, selon le marxisme, 1’individu ne peut être affranchi tant que ne le sera pas la masse, ce qui fait que son mot d’ordre est : Tout pour 1a masse (18).

Ensuite la brochure critique les accusations anarchistes, en particulier de Kropotkine, contre le marxisme. Certaines critiques de Staline sont parfaitement justifiées, par exemple lorsqu’il critique Kropotkine pour être complètement imprécis dans sa position sur l’anarcho-communisme fondé sur une philosophie matérialiste. Staline a raison quand il affirme que Kropotkine ne sait sans doute pas qu’il existe, entre les divers courants du matérialisme, un contraste fondamental ; il ne comprend pas que confondre ces courants 1’un avec 1’autre ce n’est pas régénérer la science, mais faire preuve d’une ignorance pure et simple. Staline est également dans son droit lorsqu’il accuse Kropotkine de ne pas avoir lu Marx et Engels, mais les accusations de Staline sont en fait dirigées contre les fantaisies de Kropotkine sur Marx et Engels (19). Comme preuve de son affirmation, Staline prend une citation très adaptée du livre de Kropotkine L’anarchie, sa philosophie, son idéal, qui parle de Marx et Engels communistes allemands autoritaires, puis une autre de La conquête du pain sur les prétendus objectifs de la dictature social-démocrate (20). Cependant, ce qui est caractéristique dans cette brochure, ce n’est pas la critique plus ou moins fondée de Staline contre Kropotkine et les anarchistes en général mais l’attitude de Staline par rapport à Marx et Engels, exprimée par la transformation de la philosophie de Marx en une idéologie extrêmement simplifiée. Une transformation du marxisme en un collectivisme déshumanisé et de l’anarchisme en un individualisme égoïste. Ensuite ce marxisme et cet anarchisme déshumanises sont opposés et interprétés en tant qu’idéologies s’excluant l’une l’autre. Par la suite, la pratique (stalinienne) de cette idéologie a conduit à la liquidation physique des anarchistes (Russie, Espagne). Le cercle se referme lorsque cette idéologie-praxis devient, finalement, le mythe de l’anarchisme exclusivement petit-bourgeois, et individualiste à l’extrême. Puisque c’est un discours sur le mythe, la vérification est alors non seulement inutile mais interdite.

Cette digression téléologique (21) sur l’interprétation de la brochure de Staline est à rattacher fonctionnellement à sa dimension historique. À la critique traditionnelle anarchiste de la dictature du prolétariat, Staline oppose la Commune de Paris. Cette opposition se fait en deux temps. D’abord, la dictature du prolétariat du Manifeste est interprétée dans l’esprit de La guerre civile.... Cette méthode élargit donc la vision marxiste au point que Staline déclare fermement : Les anarchistes ne savent rien de ce que pensent les marxistes par dictature du prolétariat, c’est pourquoi ils leur attribuent n’importe quel1e sottise. Donc pour Staline, s’il est certain que quiconque veut savoir ce qu’est 1a dictature du prolétariat selon 1’idée des marxistes, doit connaître la Commune de Paris.(...) Regardez 1a Commune de Paris. Voilà la dictature du prolétariat (22).

Nous allons faire maintenant une digression pour illustrer l’interprétation de Staline, en nous arrêtant sur deux victimes de ce dernier : Radek et Boukharine.

La thèse principale de l’article de Radek Le pouvoir soviétique et l’anarchisme publié dans le journal Izvestia (d’avril 1918) est que la classe ouvrière ne désire en aucun cas la destruction immédiate de l’appareil étatique (mais veut) renforcer ce rapport par les bataillons des travailleurs. La classe ouvrière doit renforcer l’appareil étatique actuel, déclare Radek. I1 justifie ce renforcement et l’immobilité de l’appareil étatique par les nécessités futures et actuelles. Pour le futur, le discours porte sur l’État en tant que pouvoir central de l’économie. Pour le moment présent, l’État présente les fonctions suivantes : la révolution doit avoir la possibilité, quand c’est nécessaire, de lancer toutes les forces de la classe ouvrière sur les exploiteurs, de rassembler cette force pour des coups puissants, d’avoir un pouvoir révolutionnaire centralisé, disposant de toutes les forces des masses populaires combattantes pour écraser les bourgeois et leurs complices. Ce pouvoir central révolutionnaire n’est plus le soviet, version russe de la Commune de Paris, mais c’est le discours sur les commissaires du peuple qui n’emploient aucun pouvoir du gouvernement. Nos adversaires parlent de la tyrannie des soviets ; ce sont la, naturellement, des bêtises. Une tyrannie qui n’a d’autres forces que le soutien de la masse populaire, tel est le pouvoir populaire dans le meilleur sens du terme (23).

Quelques pages plus loin, Radek indique ce que veut dire par rapport aux anarchistes, cette démocratie dans le meilleur sens du terme : ces derniers ont le droit d’exprimer leurs idées tant qu’elles ne sont qu’une pure réflexion intérieure qui ne mène à aucune sorte de contact avec l’opinion publique, et ne seront pas poursuivis, parce que les idées doivent être combattues par les idées (24). Répondant à l’accusation des anarchistes, selon laquelle pour aider les éléments prolétaires à combattre le danger contre-révolutionnaire, le pouvoir étatique centralisé et invulnérable n’est pas nécessaire parce que les travailleurs sont prêts et désireux de faire les efforts utiles en ce sens, Radek déclare : Qui décidera quel sera le plus grand danger contre lequel il faudra d’abord frapper, vis à vis duquel il faudra céder à un moment donné ? C’est précisément dans le combat contre les manifestations contre-révolutionnaires internes qu’il faut un pouvoir révolutionnaire centralisé (25).

Cette justification tout à fait lumineuse de l’auto-établissement de l’État par rapport à la société et à la prolongation à perpétuité de la dictature du prolétariat comme dictature sur le prolétariat sera continué, ainsi que la critique de l’anarchisme, par une seconde victime de Staline N.I. Boukharine.

Cependant, à la différence de Radek, Boukharine ne rejette pas entièrement la collaboration avec les anarchistes. Comme Zinoviev et Lénine, Boukharine considère que dans 1e travail de destruction de 1’État bourgeois, les anarchistes peuvent faire un travail positif, mais ils sont organiquement incapables de créer un monde nouveau ; d’autre part, après la conquête du pouvoir par le prolétariat, lorsque la tâche la plus urgente est 1’édification du socialisme, alors les anarchistes jouent un rôle presque exclusivement négatif [...] (26)

Le renforcement de ce qu’on appelle stalinisme mène d’un côté à l’augmentation du pouvoir et à l’élargissement des activités de l’appareil étatique et de l’autre à une révision de la théorie de l’État et des normes de la théorie politique marxiste. Il y a un exemple typique de cette révision -pour masquer complètement la Commune de Paris et replacer la commune, le soviet et les autres institutions antiétatiques dans le cadre de la théorie politique du marxisme, c’est le tiré à part Anarchisme de la Grande Encyclopédie Soviétique (édition 1950). Ainsi ni dans son introduction, véritable panégyrique de la brochure de Staline Anarchisme ou Socialisme, ni dans l’intitulé Anarchisme lui-même, il n’est fait mention de la Commune de Paris (27). Le Staline de 1906 évite d’écrire quoi que ce soit sur la structure concrète de la Commune de Paris, et de se démarquer -sous quelque forme que ce soit- de l’abandon social-démocrate des buts de la philosophie sociale marxiste. Si cela était typique du jeune Staline, alors c’est une caractéristique typique du stalinisme de couvrir de ténèbres les points épineux, en l’occurrence l’idée même de commune par rapport aux soviets, encore que parfois Staline lui-même ait parlé de la Commune de Paris qui est le prototype de la dictature du prolétariat (28).

Une autre sorte d’approche stalinienne du marxisme consiste à ignorer totalement tout ce qui est critiqué. Cette tradition qui remonte à la brochure de Plekhanov sur l’anarchisme, est très courante dès que le problème de l’anarchisme est posé comme problème politique quotidien. Pour la culture yougoslave, l’exemple représentatif de cette approche est l’article d’Oleg Mandic L’anarchisme comme notion sociale. Cet article, qui est émaillé de citations incohérentes contre les anarchistes, et sans citations correctes pour réfuter soit les anarchistes, soit les prétendus anarchistes, présente ce leitmotiv : L’anarchisme engendre des créations fantastiques. Cependant bien sûr ces créations fantastiques sont l’affaire de Mandic qui n’a tout simplement rien lu de valable. C’est pourquoi sa conclusion ne saurait surprendre : Les doctrines anarchistes ont joué un rôle positif uniquement lorsqu’elles ont renforcé les bases marxistes, qui en les combattant fortifient leurs positions. Voilà tout ! Après tout, que cela ait eu lieu ou pas, selon cet auteur, les anarchistes sont bons ou débauchés, sauf Kropotkine qui était prince (29). La troisième sorte de démarche stalinienne vis à vis de l’anarchisme est le refus de toute lecture objective (dans le sens de l’étude par la méthode scientifique) sur l’anarchisme ou sur l’anarchisme et le marxisme. De ce point de vu vue, l’objection de B. Krilov et de N. Kolpinski est typique dans leur édition d’Europe de l’Est de la biographie de Karl Marx par Mehring (30). Ces deux auteurs soviétiques condamnent carrément Mehring (sans se référer à des sources historiques) pour la même raison que près d’un demi-siècle auparavant Kautsky et Riazanov (qu’ils ne mentionnent pas) le firent. Mehring est attaqué parce qu’il n’a pas confirmé toutes les accusations de Marx-Engels-Lafargue contre les personnes liées à Bakounine et l’affaire Netchayev et l’activité prétendument nuisible de l’Alliance dans le sens d’intrigue contre Marx. L’historien Mehring est critiqué pour son objectivité envers l’anarchisme, en particulier dans le fait de signaler des buts identiques entre l’anarchisme et le marxisme (le régime communiste, pour ce qui est de l’anarchisme). Ainsi ces auteurs soviétiques reprochent à Mehring de ne pas avoir vu la pseudo-identité des doctrines de Proudhon, de Lasalle, de Bakounine et d’Owen, autant d’ennemis du marxisme et du socialisme prolétaire. Cette défense de Marx apparaît très clairement lorsque Mehring est attaqué lorsqu’il différencie la position sur la dictature du prolétariat dans la deuxième partie du Manifeste et celle sur la destruction de l’appareil étatique de La guerre civile. Selon nos deux auteurs soviétiques, il n’y a aucune différence, parce que Mehring -prétendent-ils n’était pas capable de saisir l’essence de la Commune de Paris et des écrits de Marx, Engels et Lénine sur la Commune, selon lesquels la Commune est la source et la forme première de la dictature du prolétariat. Après les emplois courants de la notion de dictature du prolétariat, nos auteurs abordent le régime stalinien. Et c’est pourquoi ces auteurs soviétiques sont inénarrables lorsqu’ils critiquent Mehring : il n’a pas été en fait capable de comprendre la Commune de Paris, en tant que forme première du régime dans lequel l’Etat dépérit en se renforçant.

Critique théorique de l’idéologie

Dans le développement du marxisme on distingue trois formes de prise de pouvoir par le prolétariat. Dans le Manifeste du parti communiste, la dictature jacobine dans le 18 Brumaire (la dictature autoritaire ) et dans La guerre civile en France (la gestion fédérale libertaire) (31). Ainsi, on en arrive à un grand changement dans la conception des moyens adéquats pour réaliser le régime de liberté : on ne considère plus que ce processus ouvre la voie à la prise de possession de la machine de l’Etat, mais -comme chez les anarchistes- on pense que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de 1 ’État et la faire fonctionner pour son propre compte (32). Pour ce qui a trait à la Commune : (c’est) 1a forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du Travail’. C’est pourquoi Marx finit sa brochure par ces mots : le Paris ouvrier, avec sa Commune, sera le glorieux fourrier d’une société nouvelle (33). Et précisément à partir de l’analyse objective des positions de Marx et au vu des écrits de Marx sur la structure, les mesures et le programme de la Commune(34), il est important de souligner qu’on voit clairement qu’il s’agit de la commune dans le sens des conceptions proudhoniennes, comme programme politique concret, sans que le nom de Proudhon soit du tout mentionné (35).

Emboîtant le pas à la dialectique marxiste de la suprématie (lorsqu’il est question de la théorie anarchiste), nous avons ces auteurs contemporains entre eux : Plekhanov, Kautsky, Bernstein, Cunow, et aussi Rosa Luxembourg. Celle ci, partant de l’expérience des deux révolutions russes de 1905 et de 1917, critique les deux versions du socialisme étatique (la social-démocratie et le bolchevisme), et s’oppose par un refus argumenté et critique aux accusations sectaires des anarchistes, des sociaux-démocrates et des bolcheviks.

Le point de départ de Rosa Luxembourg est la vision marxiste de la Commune de Paris comme forme politique et moyen exemplaire pour obtenir la libération économique de la classe ouvrière. D’autre part, Rosa Luxembourg comprend la question de l’organisation non pas uniquement en tant que tactique révolutionnaire en soi, mais aussi comme le problème essentiel de l’établissement et de l’édification de la société socialiste.

Critiquant la conception organisationnelle du programme de Lénine dans Que faire ? en 1902, Rosa Luxembourg dit : les revirements de tactique les plus importants et les plus féconds des dernières dix années n’ont pas été l’invention de quelques dirigeants et encore moins d’organes centraux, mais ils ont été chaque fois le produit spontané du mouvement en effervescence (36). Ce fut un mouvement spontané de masse durant plusieurs années, dont la force semblait venir de la classe travailleuse, et qui commença comme une grève purement économique pour atteindre son point culminant en 1905 avec la révolution. Ce mouvement de masse concret prit la forme d’une grève massive. Rosa Luxembourg souligne à ce propos : il est absolument contraire aux faits de s’imaginer la grève en masse comme un acte, une action particulière. Elle est au contraire le caractère, le résumé de toute une période de lutte de classe qui remplit des années, peut-être des dizaines d’années. Pour Rosa Luxembourg, la grève de masse est inséparable de la révolution L’histoire de la grève de masse en Russie est l’histoire de la révolution russe (...) Ce n’est pas la grève de masse qui produit la Révolution, c’est la Révolution qui produit la grève de masse. Mais la grève de masse -et donc la révolution elle-même- ne peut être déclenchée par l’ordre des chefs d’aucun parti. De même il est impossible de la lancer et de l’accompagner dans les faits par pure discipline (37). Pour Rosa Luxembourg, l’élément spontané joue un rôle dominant, non seulement dans la grève russe, mais dans la révolution en général.

Jusqu’à présent, on peut parler de correspondance fondamentale entre la théorie de la spontanéité de Rosa Luxembourg et la théorie anarchiste, comme acte de pure spontanéité. Cependant, à la différence de la théorie anarchiste, la théorie de la de Rosa Luxembourg est concrètement dans l’histoire et semble être une partie de la dialectique révolutionnaire, comprise comme la totalité de la lutte des classes. Chez les anarchistes, entre d’un côté le mouvement révolutionnaire spontané des masses prolétariennes et de l’autre l’organisation Politique prolétarienne et sa direction, il n’existe soit qu’un rapport d’opposition soit (éventuellement) qu’une complète fusion de l’organisation dans le mouvement révolutionnaire spontané. En tant que sujet révolutionnaire, il n’y a pour les anarchistes que le mouvement spontané du peuple, en particulier des travailleurs. Pour les anarchistes, l’organisation politique ne peut ni rien lancer, ni jouer aucun rôle politique et créateur (38). Il s’ensuit que pour les anarchistes il y a une complète séparation entre la lutte économique et le combat politique du prolétariat. C’est pourquoi la critique anarchiste de l’opportunisme de la social-démocratie (au demeurant tout à fait justifiée) s’avère stérile en pratique (39).

A la différence des anarchistes, Rosa Luxembourg adopte la lutte de classe du prolétariat dans sa totalité, en introduisant dans le rapport entre le mouvement spontané des masses prolétariennes, l’organisation politique et sa direction, un élément de médiation. Et elle jette sur ces éléments les bases de l’unité dialectique de la spontanéité et de l’organisation. Le premier élément de la médiation mène à la position des grèves de masse, même pendant le cours de la révolution, qui proviennent de l’action spontanée du mouvement ouvrier lui-même : il est vrai que l’initiative, et ensuite la direction en incombent naturellement au noyau du prolétariat le plus organise et le plus éclaire, le noyau socialiste. Mais cette initiative et cette direction ne s’exercent que dans l’application de tel ou tel acte, de telle ou telle grève, une fois donnée la période révolutionnaire, et cela, le plus souvent, dans les limites d’une seule ville (40). De cette médiation, on arrive à l’organisation politique (sociale-démocrate). Pour Rosa Luxembourg, il est : bien évident que la grève de masse ne peut pas être provoquée de toutes pièces, dût la décision en provenir de l’autorité la plus supérieure du parti socialiste le plus fort (41) ;R. Luxembourg souligne -et ce point essentiel est d’origine anarchiste- : le socialisme est appelé, dans la période révolutionnaire, à prendre la direction politique. La tâche la plus importante de direction dans la période de grève générale consiste à donner à la bataille son mot d’ordre, sa tendance à régler la tactique de la lutte politique de façon qu’en toute phase et à tout moment soit réalisée et mise en activité la somme entière de puissance déjà engagée dont le prolétariat dispose, en activité, qu’elle se manifeste dans la position de combat du parti, que la tactique du socialisme ne se trouve jamais, en décision et en précision, au dessous du niveau des rapports de force existant en réalité, mais qu’au contraire elle dépasse ce niveau. Et que cette direction se transforme d’elle-même, dans une certaine mesure, en direction technique (42). Afin d’éclairer ces positions, i1 faut prendre en considération ce que Rosa Luxembourg comprend par social-démocratie : Le parti socialiste est l’avant-garde la plus éclairée, la plus constante du prolétariat. Il ne peut ni ne doit attendre en fataliste, les bras croisés, la venue de la situation révolutionnaire, attendre que ce mouvement populaire spontané tombe du ciel (43).

Dans la théorie de Rosa Luxembourg, la spontanéité est synonyme de liberté de création, d’initiative et d’invention L’organisation ne peut jouer un rôle révolutionnaire que si elle répond consciemment aux besoins du peuple, que si elle représente un organe de classe complet (44). Pour Rosa, dans le mouvement social-démocrate, à la différence des anciennes expériences du socialisme utopique, l’organisation n’est pas le produit artificiel de la propagande, mais le produit de la lutte des classes, à laquelle la social-démocratie donne simplement la conscience politique (45). Les anarchistes n’ont pas été capables d’amener cet élément de conscience de classe dans le combat révolutionnaire (comme avant 1905 et comme dans 1’exemple concret de la révolution russe de 1905), ce qui est historiquement contrôlable. Rosa peut donc affirmer avec raison : la révolution russe, cette même révolution qui constitue la première expérience historique de la grève générale, non seulement ne réhabilite pas l’anarchie, mais encore aboutit à une liquidation historique de l’anarchisme (46).

Par sa conception dialectique du rapport entre le mouvement spontané et 1’organisation, Rosa Luxembourg amène à la compréhension de la lutte de classe comme une totalité concrète opposée aux visions partie11es et donc idéologiques d’un côté de 1’anarchisme et du syndicalisme (action de masse spontanée et directe) et, de 1’autre, de 1’opportunisme parlementaire social-démocrate (combat politique parlementaire qui justifie le combat secondaire revendicatif et syndical). La position de totalité de Rosa Luxembourg met 1’accent sur la nature socialiste du combat syndical et politique, qui consiste à ce que le combat politique et syndical prépare le prolétariat. C’est le facteur subjectif de 1’insurection socialiste. Donc le combat tant politique que syndical n’est qu’un moyen. Selon la vision courante du parti, le prolétariat pendant la lutte syndicale et politique arrive à la conviction de l’impossibilité d’un changement radical de sa position par l’intermédiaire de ce combat, et de l’inévitabilité des buts des moyens politiques (47). Pour Rosa Luxembourg, la question de savoir si la grève de masse révolutionnaire dépend exclusivement des conditions de 1’absolutisme russe, est un faux dilemme : action directe (combat économique) ou combat politique. L’histoire a trouvé la solution d’une façon quelque peu plus fine et plus profonde : avec la grève en masse, laquelle, il est vrai, ne remplace ni ne rend superflue le moins du monde la bataille dans les rues, mais la réduit à un moment d’une longue période de luttes politiques et lie en même temps à la période révolutionnaire une œuvre énorme de civilisation au sens le plus exact du mot : le relèvement matériel et intellectuel de toute la classe ouvrière, en civilisant les normes barbares de l’exploitation capitaliste. Ainsi, la grève en masse apparaît non comme un produit spécifiquement russe, surgi de l’absolutisme, mais comme une forme générale de la lutte des classes prolétarienne, déterminée par le niveau actuel de l’évolution capitaliste et les rapports entre les classes (48).

La critique de la pratique bolchevique se fonde sur ces positions et la compréhension de 1’expérience de la révolution de 1905. Rosa Luxembourg, de même que les anarchistes, adopte une position extrêmement critique de la pratique bolchevique avant et pendant la révolution d’octobre. Et Rosa et les anarchistes critiquent les bolcheviks sur un point essentiel : avoir mis à la place du pouvoir révolutionnaire du prolétariat, leur dictature sur le prolétariat. Cependant Rosa et les anarchistes s’opposent quant à la démarche, la forme et le contenu de la critique. Cette différence provient d’abord du désaccord théorique fondamental déjà indiqué. I1 est très important de montrer ce que Rosa Luxembourg indique positivement en critiquant Lénine et les bolcheviks, c’est-à-dire leurs conceptions de 1a démocratie socialiste. Pour Rosa Luxembourg, le dilemme de la dictature du prolétariat (position de Menine et de Trotsky) ou de la démocratie (Kautsky) est un faux problème, qui est dépassé dialectiquement par la démocratie socialiste. La démocratie socialiste commence avec la destruction de la domination de classe et la prise de pouvoir par le parti socialiste (49). C’est la position et la pensée profonde de Kropotkine et des anarchistes en général sur la théorie de la révolution. C’est le processus même du combat révolutionnaire contre la classe bourgeoise qui est en même temps le processus d’abolition de la société bourgeoise et donc le processus de réalisation pratique de 1’idéal humaniste de la société juste. Cependant alors que pour Kropotkine et les anarchistes la démocratie socialiste est absolument opposée à la dictature, y compris celle du prolétariat, pour Lénine cette affaire est renvoyée à 1’avenir. Quant à Rosa, (la démocratie socialiste exerce) la dictature, mais une dictature de classe, non celle d’un parti ou d’une clique, dictature de classe, c’est-à-dire avec la publicité la plus large, la participation la plus active, la plus illimitée des masses populaires dans une démocratie complète (50). Par conséquent le discours porte sur la Commune de Paris, et non pas (comme chez Radek) sur une version dictatoriale à la César sous la forme d’un pouvoir illimité dont 1’application (chez Trotsky) échappe non seulement à tout contrôle, mais à toute morale et à tout droit. Ainsi la démocratie socialiste veut dire, pour ce qui est du pouvoir des soviets au sens premier du mot, quelque chose de qualitativement différent de la vision anarchiste de la défense de la révolution par en bas (Voline), ou des critiques abstraites des anarchistes et des sociaux-démocrates contre le terrorisme bolchevique et 1’étouffement de toute démocratie.

I1 faut souligner, dans la brochure La révolution russe, cette règle essentielle de la démocratie socialiste, sans chercher la justification ou non de chaque proposition concrète. Par la suite, dans son emprisonnement en Allemagne elle n’a pu trouver toutes les solutions d’un événement qui était la conséquence directe des conditions russes. I1 est très heureux que Rosa Luxembourg ait présenté une position qui ne soit pas passée par 1’efficacité de la révolution (intérieure et extérieure) afin de lancer le processus de réalisation des buts révolutionnaires durant le fait révolutionnaire lui-même. En d’autres termes, il s’agit du processus de construction qui a permis à la révolution d’octobre de mettre en place la commune russe.

Les créateurs que nous avons cités de ces deux orientations unitaires -d’une façon ou d’une autre- du marxisme furent des acteurs du mouvement politique reconnu comme marxiste. En résumé, ce furent des leaders politiques qui ont critiqué les théories anarchistes et ont eu à la fois besoin d’éviter dans la pratique le mouvement anarchiste. L’un des premiers auteurs qui n’a pas eu du tout besoin de s’éloigner du mouvement anarchiste ni de mélanger ces deux niveaux (la théorie politique de 1’anarchisme et 1’anarchisme en tant que mouvement) a été Hans Mayer de 1’Institut Social de Frankfort.

Le point de départ de Hans Mayer est que chaque théorie anarchiste repose sur le dualisme de 1’être et du devoir (Sein und Sollen). Ce dualisme est constitué par le monde créateur, que les anarchistes critiquent et qu’ils veulent rejeter en créant 1’être, et ce qui en tant que sphère du devoir s’oppose au futur ordre social anarchiste. La position anarchiste est un pur devoir, un ordre éthique et politique (...) L’anarchie se présente comme un postulat éthique, et le monde actuel est vu comme sa négation, comme rouillé, comme injuste. I1 y a ainsi un fossé infranchissable entre le présent (la société non-juste) et le futur qui doit être (la société juste). Ainsi la totalité du monde se divise en deux sphères : celle de l’être, formée du monde injuste, de la société bourgeoise, et celle du devoir, la société anarchiste. Selon Mayer, entre les deux, il n’y a par définition pas de passage (51). C’est justement ce dualisme éthique de la théorie anarchiste (souligne Mayer) qui explique le manque de liaison entre la critique anarchiste de l’ordre présent et le but final. Cependant puisque l’anarchisme n’est pas seulement une théorie, mais un mouvement social, il doit affronter le problème du passage du présent à la finalité. Étant donné que ce postulat éthique de la justice n’est pas satisfaisant, les anarchistes sont obligés de trouver une médiation. Et vu qu’ils ne trouvent pas cette médiation dans le destin de la société et l’intérêt de l’ordre social, les anarchistes doivent élever l’affiliation à l’idée anarchiste, sans s’occuper de l’origine sociale, au niveau de la médiation entre l’être et le devoir, la société telle qu’elle est et la société telle qu’elle devra être. Du fait de cette position sur les classes sociales, selon Mayer, l’anarchisme demeure une théorie de petites élites, qui partage un point de vue sur le présent et la structure de la société future, tout en négligeant l’origine sociale de ces élites. De Stirner à Kropotkine, l’anarchisme désire acquérir une valeur pour tous, et servir à l’émancipation de tous (52).

Le destin historique du mouvement anarchiste a été déterminé par la position spécifique des idées anarchistes dans le spectre des idées politiques modernes. L’anarchisme a situé à plusieurs moments sa patrie sociale (Soziale Heimstätte) dans différents groupes sociaux. Ces derniers ont évolué parce que l’anarchisme ne peut occuper longtemps une position de classe. Cependant ces groupes ont présenté un point essentiel en commun : la position de double antagonisme. D’une part contre la classe bourgeoise et l’appareil étatique, de l’autre contre le marxisme et les buts et les méthodes de la lutte de classe. Cela répond à la position idéologique typique des classes moyennes (53).

Cette critique de la théorie anarchiste de la révolution et de la théorie politique dans son ensemble montre justement l’échec de l’anarchisme. I1 faut noter clairement que la cause de l’échec historique de l’anarchisme ne masque pas la pensée fondamentale de la théorie révolutionnaire anarchiste, à savoir que la révolution n’est pas la simple conquête de la puissance sociale, mais qu’elle s’identifie à la libre réalisation d’une société d’individus et de groupes associés dans ce but. Et cet échec ne cache pas non plus la conception anarchiste d’un idéal humaniste de société juste. Comme l’a dit l’anarchiste Pierre Archinov (54), la cause de l’échec de la théorie anarchiste réside dans la pratique historique concrète du mouvement anarchiste et de ses théories organisationnelles. Une fois de plus, la profondeur historique de la pensée de Lukacs montre que l’organisation est la médiation active, créatrice, entre la théorie révolutionnaire et la pratique révolutionnaire (55). La théorie révolutionnaire, uniquement en tant que médiation d’une organisation révolutionnaire adéquate, peut amener la pratique révolutionnaire. De même l’idéal anarchiste de société juste peut donner une pratique seulement s’il est médiateur de la pratique révolutionnaire. C’est justement pourquoi le mouvement anarchiste n’a jamais un rôle de médiation entre la théorie et la pratique. I1 n’existe pas de coordination entre la critique anarchiste de la société bourgeoise et de l’État et la société anarchiste. Au contraire de ce que pense Hans Mayer, entre les deux sphères de l’être et du devoir il n’y a pas de communication.

La critique anarchiste du marxisme a insisté sur la séparation qu’il fait sur le rôle de l’État pendant le processus révolutionnaire. D’autre part ce même problème apparaît au centre des deux variantes marxistes de la critique de l’anarchisme. Cette question a été abordée par notre contemporain Rudi Rizman : la différence fondamentale entre le marxisme et l’anarchisme dans la démarche vis à vis de l’État consiste en ce que le marxisme va au-delà de l’affirmation que l’État en tant que tel est mauvais(...) Les marxistes (...) en décidant que la cause et la forme principale de la non-liberté des gens réside dans la production et l’assujettissement de l’individu dans le cadre de la production(..) Marx et Engels, à la différence des anarchistes, montrent donc avant tout l’étatisme de la production, et alors seulement l’autoritarisme de l’État (56). Rizman en conclut que la -critique anarchiste globale du marxisme peut tout simplement être écartée par une argumentation vieille de plus d’un siècle : vu que pour le problème de l’élimination de l’État les marxistes et les anarchistes ne se différencient pas dans leurs buts, c’est l’hypothèse marxiste suivante qui les sépare : pour arriver à ce but, il est indispensable provisoirement d’utiliser l’outil, le moyen et la méthode du pouvoir étatique contre les exploiteurs. En effet, pour éliminer les classes, il faut provisoirement la dictature de la classe exploitée (57).

À une occasion, lors de la polémique avec Marx, Bakounine a montré tous les dangers que cache l’utilisation provisoire de moyens qui contredisent les buts recherchés. Bakounine a posé en particulier la question du provisoire de la dictature en tant qu’État passager comme moyen vers une nouvelle société. Sans entrer dans toute la complexité de la critique Bakouninienne de Marx, il faut mettre en évidence qu’après la catastrophique expérience du stalinisme et autres formes du socialisme étatique (58), on ne peut simplement ignorer -comme le fait Rizman- l’enseignement de Bakounine et des anarchistes en général sur les dimensions fonctionnelles et causales multiples de l’État en tant qu’État.

En outre, plus de soixante ans après la révolution d’octobre et cent dix ans après la conférence de l’Association Internationale des Travailleurs à Londres, et après la rupture sur le problème des moyens pour le combat, il est enfin temps que le marxisme abandonne, dans sa critique de l’anarchisme, sa position de parti théorique. Hic Rhodus, hic salta ! (59) Le marxisme, s’il désire critiquer la théorie anarchiste (et être en même temps au niveau de ses lignes fondamentales), ne peut se contenter d’une critique théorique. La critique marxiste de l’anarchisme doit être théorique et pratique. Et elle ne l’est que dans la mesure où elle est théorique et pratique (donc marxiste) -ici et maintenant-, pour s’appliquer dans une société qui soit essentiellement la réalisation du communisme. Le socialisme doit devenir une réalité dès le premier acte de la révolution parce qu’il doit être déjà prêt dans la conscience et dans l’action de ceux qui font la révolution.(...) La révolution socialiste est la fin du système capitaliste et elle est à la fin du système capitaliste (60).

Laslo SEKELJ (Gledista n° 3-4, mars-avril 1980)

NOTES

Les nombreuses citations ont été localisées le plus souvent possible dans éditions originales. Quand cela n’a pas été le cas, elles sont retraduites du serbo-croate, ce qui est signalé : r.s.o.

1) Karl Marx, L’indifférence en matière politique dans Sur l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme, Moscou 1973, p.101-107 (l’édition yougoslave -Belgrade 1973- a pour titre Contre l’anarchisme, le libéralisme, le gauchisme et le révisionnisme, textes de Marx, Engels, Lénine).

2) ibidem p.103

3) ibidem p.102 (phrase que Marx attribue aux anarchistes)

4) Bakounine, Political philosophy of Bakunin by G.P. Maximov, New York, 1964, p. 382-384

5) C’est dans ce commentaire sur la dictature du prolétariat que consiste le mérite historique de Rosa Luxembourg. Paradoxalement, l’article d’Engels De l’autorité confirme ce commentaire de la position marxiste sur la dictature du prolétariat dans l’article L’indifférence en matière politique.(citation de Marx, dans Marx, Engels, Lénine sur la Commune de Paris, Moscou, 1971, p.63-64)

6) Engels, De l’autorité dans Sur l’anarchisme... p.109

7) ibidem p.109-110

8) Si nous nous en tenons au sens littéral du texte, alors Engels exprime une position profondément anti-socialiste, parce que si une nouvelle organisation de la société ne peut apporter la libération économique du prolétariat -toujours à cause de la prétendue nécessité de régler le processus du travail-, alors non seulement le communisme (par rapport au socialisme) est impossible, mais c’est tout bonnement un rêve, une utopie.ibidem p .111

9) Bakounine Dieu et l’État

10) Engels, De l’autorité dans Sur l’anarchisme... p 111-
112 (souligné par Sekelj)

11) Karl Kautsky Die Abschaffung des Staates in Der Socialdemokrat décembre 1881-janvier 1882 (Bâle-Zurich) ) r.s.o.

12) Karl Kautsky Der Kapitalismus fin de siècle in Die Neue Zeit XII, band I, p.595-597. Kautsky met l’accent dans cet article sur le fait que Marx a affirmé que la chute de la société actuelle va inévitablement commencer, r.s.o..

13)Eduard Bernstein Die soziale Doktrin des Anarchismus in Die Neue Zeit X, band I, n° 12_13 ; band II, n° 45, 46, 47, 51, 52 (1891/92) r.s.o.

14) Heinrich Cunow Die Marxische Geschichts-Gesellschaft und Staat theorie Berlin, 1923 r.s.o.

15) Luiggi Fabbri Die historischen und sachlichen susammenhange zwischen Marxismus und Anarchismus Archiv fur sozialwissenschaften und sozial politik, band XXVI (1908), p. 593 r.s.o.

16) Plekhanov Anarchisme et Socialisme r.s.o.

17) Kropotkine Der anarchismus in Russland brochure non traduite en français

18) Staline Anarchisme ou Socialisme Paris, ed. Sociales, 1950, p.5

19) Staline o. c. p.26 (voir Kropotkine, Œuvres, Maspero)

20) Staline ibidem p.26, voir p.56. Staline a aussi raison quand il refuse la théorie du Manifeste de Marx comme un plagiat, comme le disent Tcherkessof et Ramus, p.47

21) téléologique : qui concerne les buts d’une doctrine (N.d.T.)

22) Staline ibidem, p.59-61 (r.s.o., n’existe pas dans la version française). Pour renforcer son propos sur la Commune de Paris prototype marxiste de la dictature du prolétariat, Staline s’appuie sur un extrait de la préface d’Engels de 1891 à La guerre civile.... Mais la citation n’est pas exacte : là où Engels dit le philistin social-démocrate

23) Karl Radek Anarchismus und Rateregierung, Hamburg. Nous n’avons pas souligné que les commissaires soviétiques ont reçu leur autorité du congrès des soviets, où les bolcheviks avaient d’abord utilisé les principes des thèses d’avril 1917 : Tout le pouvoir aux Soviets. (Le titre russe est Les anarchistes et la Russie soviétique, Petrograd 1918, 8 pages, traduit du russe p.3, 4,5)

24) ibidem p. 6 (r.s.o. ; les texte russe est non la violence, mais la propagande sur la science révolutionnaire, le meilleur outil pour vaincre l’anarchisme, comme courant idéologique p.5, 6)

25) ibidem p.4, souligné par Sekelj

26) Boukharine Anarchismus und wissenschaftlicher Kommunismus (L’anarchisme et le communisme scientifique) Berlin 1920, deuxième édition (traduit de l’espagnol, Barcelone, 1977, p. 20)

27) Grosse Sowjet-Enzyklopedie Der Anarchismus, Dietz Verlag, Berlin , 1953

28) voir la brochure de Staline Anarchisme ou Socialisme p.59-62

29) Oleg Mandit Anarhizam kao drustvena pojava L’anarchisme comme notion sociale) in Arhiv za pravne i drustvene nauke I/2, 1960

30) Franz Mehring Marx Karolly eletrajza Gondolat Budapest 1958 (reprint) p.628-633. L’édition serbo-croate ne donne pas cette introduction mais -sans indiquer de sources- elle commente l’ensemble des positions de Mehring, sans trouver utile d’expliquer quoi que ce soit. Par exemple : Mehring, ici et dans d’autres passages, est tombé dans le travers anarchiste de ne pas faire la différence entre l’État bourgeois et l’État en général (p.451). Cette édition enlève une partie des notes de Mehring qui explique sa position, parce que les traducteurs ont estimé qu’elle ne présente pas un intérêt immédiat pour le lecteur d’aujourd’hui.

31) Le passage est : Michel Collinet dans La Tragédie du marxisme relève chez Marx trois formes de prise du pouvoir par le prolétariat : république jacobine dans le Manifeste communiste, dictature autoritaire dans Le 18 Brumaire et gouvernement fédéral et libertaire dans La Guerre civile en France. L’Homme révolté, Paris, Gallimard 1951, p.256 en note)

32) Ce n’est absolument pas par hasard que dans la préface à l’édition allemande du Manifeste (édition de cette œuvre qui a été très diffusée) Marx et Engels en citant précisément cette phrase, écrivent : Étant donné les expériences, d’abord de la révolution de Février, ensuite surtout de la Commune de Paris (...), ce programme (on peut penser à une autre partie : les moyens révolutionnaires, note de Sekelj) est aujourd’hui vieillisur certains points. p.4, Paris, Éditions Sociales, 1959) . Cette partie touche justement le centre de la critique anarchiste du marxisme.

33) Karl Marx La guerre civile en France dans Marx, Engels, Lénine sur la Commune de Paris p.63, 64, 87

34) Slomo Avineri considère qu’on ne peut parler de changement de la position fondamentale de Marx à l’encontre de la Commune de Paris parce que lorsqu’on parle de la Commune, il ne s’agit pas de la Commune de Paris de 1871 in The social and political thought of Karl Marx, Londres 1968, p .240 241 ; r.s.o.

35) (Marx Les prétendues scissions dans l’Internationale, janvier-mars 1872, dans Sur l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme, p .80)

36) Rosa Luxembourg Questions d’organisation de la social-démocratie russe, Paris, Spartacus, 1972, sous le titre de Centralisme et démocratie p.23

37) Rosa Luxembourg Grève de masse, parti et syndicats, Paris, Spartacus, 1974, p .42, p.45 et p.47

38) Les positions de Bakounine sur l’organisation ne changent rien à son opposition fondamentale. En effet, Bakounine a toujours à l’esprit l’organisation exclusive de quelques individus, et jamais l’organisation politique. De même lorsque les anarchistes parlent d’une organisation sans en préciser le genre, il s’agit toujours d’une organisation privée de tout pouvoir indépendant organisationnel et révolutionnaire.

39) Maintenant, quarante ans après la scission (de l’Internationale en 1872), nous pouvons en évaluer les résultats. Par le passé nous nous sommes penché soigneusement sur l’analyse de la foi que les sociaux-démocrates ont placé dans ce qu’ils appellent la conquête du pouvoir dans les. États bourgeois existants. Maintenant on peut établir la stérilité étonnante de tout ce qu’ils ont entrepris dans ce sens ces dernières quarante années. Au lieu de conquérir cet État, comme ils rêvaient de le faire, ils ont été eux-mêmes conquis par l’État bourgeois. Ils sont son outil, ils ont renforcé le pouvoir des classes supérieures et moyennes sur les travailleurs. Kropotkine . Sekelj le cité d’après l’allemand Sindicalismus und Anarchismus (Berlin 1922) p.8 (retraduit à partir de l’original en russe dans Kropotkin i ego uchenie [Kropotkine et son enseignement], p.92, NDT)

40) Rosa Luxembourg Grève... p.47

41) ibidem p.47

42) ibidem p.49

43) ibidem p.61

44) Ljubomir Tadic Zivot i revolucionarno delo Roze Luksemburg (Vie et activité révolutionnaire de Rosa Luxembourg), dans Roza Luksemburg Izabrani spisi p.15

45) Rosa Luxembourg Question d’organisation ... p.18

46) Rosa Luxembourg, Grève... p.15

47) Rosa Luxembourg Réforme sociale ou Révolution r.s.o.

48) Rosa Luxembourg Grève ... p.63

49) Rosa Luxembourg La révolution russe Paris, Spartacus, 1977, p.30

50) Ibidem, p.29-30

51) Hans Mayer Autoritat und Familie in der Theorie des Anarchismus dans Studien uber Autoritat und Familie présenté par Max Horheimer et Felix Alcan, Paris, 1936 p.827 r.s.o.

52) ibidem p. 828. (Il est curieux de constater le mépris de la réalité que cette citation révèle puisqu’au même moment -en 1936- les anarchistes espagnols (plus exactement les travailleurs anarcho-syndicalistes des villes et des campagnes) étaient en train de construire l’autogestion anarchiste ou communiste libertaire ; NDT)

53) Voir le commentaire précédent. Il est dommage que Sekelj n’ait pas relevé cette absence de critique théorique et pratique ; (NDT)

54) Pierre Archinov, figure remarquable de l’anarchisme russe de la période de la révolution d’octobre aux années 20. C’est l’historien du mouvement de Makhno dans le sud de l’Ukraine, dans son livre rédigé en exil Histoire du mouvement makhnoviste. Sa brochure Анархизм и диктатура пролетариата [l’anarchie et la dictature du prolétariat] en russe abandonne le point de vue traditionnel anarchiste sur l’organisation.

55) Cependant, cela ne veut pas dire que Lukacs a raison lorsqu’il écrit : Il est par exemple très caractéristique, aussi bien pour l’anarchisme comme théorie que pour la conscience de classes des paysans, que quelques-uns des soulèvements contre-révolutionnaires de riches et moyens paysans en Russie aient trouvé le lien idéologique avec cette conception de la société qu’ils prenaient pour but. Histoire et conscience de classe, ed. de Minuit,1970 p.85

56) Rudi Rizman, Anarhizam i marksizam dans Argumenti 1/1978, p.88

57) ibidem p .89

58) Y compris la Yougoslavie NDT

59) locution latine : "voici Rhode, saute". Le sens est "Fais-le, si tu le peux", "C’est au pied du mur, qu’on voit l’artisan"

60) p.66, 67 Herbert Marcuse, L’Homme Unidimentionnel, Paris, éd. de Minuit, 1977