Bref compte-rendu du débat avec le sociologue Alexander Bikbov : « Régime politique et protestations en Russie dans le contexte du conflit en Ukraine »

mardi 19 mai 2015, par frank

Bref compte-rendu du débat avec le sociologue Alexander Bikbov : « Régime politique et protestations en Russie dans le contexte du conflit en Ukraine »

Le lundi 11 mai 2015, la Librairie de l’EDMP, 8 impasse Crozatier, 75012 Paris a accueilli une trentaine de personnes et les intervenants Volodymyr Kuznetsov (Kyiv), chercheurs et militants spécialistes de la Russie et de l’Ukraine parmi lesquels Yves Cohen, Françoise Daucé, Anne Le Huérou, Perrine Poupin...

S’exprimant en français, Alexander Bikbov a relevé le paradoxe que Vladimir Poutine est l’homme politique le plus populaires dans les pays arabes et qu’il en va pratiquement de même pour la gauche en Europe. Cette popularité s’explique par l’opposition de Poutine à l’impérialisme des États-Unis.

Tous ces gens ignorent la politique que Poutine applique à la population russe. Il y a presque trois mois il y a eu deux marches de protestation de plus de 30.000 personnes à Moscou et à Saint Petersbourg. On n’en trouve presque aucune mention dans la presse russe et étrangère. C’est l’opposition la plus forte contre Poutine depuis 2011.

La politique de Poutine est un mélange d’exaltation de la culture russe, dans le sens de la protection des groupes russes hors de Russie, et du respect des valeurs chrétiennes (opposition au mariage gay).

L’annexion de la Crimée a été applaudie en Russie car elle s’est faite sans effusion de sang.

Le service de propagande du pouvoir présente toujours la politique de la Russie comme une réponse à une agression venue des États-Unis.

Après ce panorama, Alexander Bikbov a présenté brièvement des résultats d’une enquête sociologique sur les manifestants des dernières grandes manifestations de 30.000 personnes en 2014.

Trois grandes motivations sont apparues :

-Il est inadmissible d’intervenir en Ukraine et de mettre en danger la fraternité qui y existait. Opinion exprimée plutôt par une génération déjà consciente.

-Opposition à la guerre en Ukraine parce qu’il n’est pas acceptable d’envoyer des soldats russes mourir en Ukraine. Visions de jeunes et d’intellectuels.

-Refus de toute politique venant de Poutine.

Bikbov a ensuite posé le problème de la situation de la Gauche en Russie. Elle est très fragmentée comme dans de nombreux autres pays. La question gay a profondément divisé les groupes trotskistes, anarchistes, etc. Mais la question de l’Ukraine les a unifiés.

En effet, derrière la rhétorique de la politique de Poutine il existe une dimension occulte. Elle consiste à impulser la démographie, la production, la culture et la langue russes contre l’influence dommageable de l’Occident. D’où le rôle de l’armée russe.

Il s’agit d’un modèle néo libéral et paternaliste.

L’arrivée de Poutine au pouvoir en 2000 a déclenché un processus qu’on observe également en France et Allemagne depuis 2000-2002. C’est la gestion sociale des secteurs non rentables.

Plusieurs faits corroborent cette tendance.

-Application du Plan Bolonia : les frais des études universitaires sont passés de 1.000 à 3.000 euros.

-Annulation des grilles de salaires dans le public.

Sur le plan éducatif et sanitaire dans le secteur public, une partie du fin-ancement est pris en charge par les familles.

-Fusion des établissements scolaires à Moscou avec une diminution de 10% des fonctionnaires.

-Passages de 65 centres hospitaliers à Moscou à 30, sous prétexte d’améliorations des services. Les résultats sont 30 % des effectifs en moins et aussi 30 % de moins de lits dans les hôpitaux.

Les réactions et les oppositions à toutes ces mesures ont été faibles. Il y a eu des exceptions avec de petits syndicats indépendants dans les secteurs de l’éducation et de la santé. On note, cependant, d’après des organisations de droits de l’homme, une hausse des conflits sur les lieux de travail entre 250 et 300, dont 30% de grèves, par an depuis 2008.

Volodymyr Kuznetsov a parlé d’aspects des luttes à Maïdan. Par exemple, l’occupation du ministère de la Culture pour présenter un plan de réforme au prochain ministre de l’Éducation, de l’occupation tolérée de la Maison de l’Ukraine.

Ce dernier cas est intéressant car le bâtiment appartient à un parti de droite et il fallait donc ne pas arborer de drapeaux rouges. Volodymyr a évoqué les assemblées générales autogérées et la résolution de tous les aspects pratiques quotidiens. Au point que les militants ont été débordés et n’ont pas eu matériellement le temps de populariser l’autogestion au sein de la population. Il y a eu l’initiative d’un quotidien en A4 fait sur place par deux personnes.
Toute une série de détails passionnants.

De nombreuses questions ont fusé et Alexandre et Volodymyr ont donné leurs réponses.

Il y a d’abord eu la constatation de la disparition de toute l’activité militante de Maïdan avec les élections et le retour des partis politiques. Je n’ai pas été satisfait par ce constat partagé par Alexandre et Volodymyr. Il me semble que c’est la tactique des hommes et des femmes politiques évincés du pouvoir par une ébullition populaire de type horizontale.

Face aux propositions immédiates de résolution d’une crise, qu’elle soit davantage sociale qu’économique ou vice versa, les politiciens fuient, évacuent tout dialogue, car ils sont toujours les responsables, passifs ou actifs, des déséquilibres dénoncés. Ils inventent aussitôt un danger subit : telle ou telle minorité ethnique, une guerre, une crise énorme. Face à cela, se serrer les coudes, taire les différents, suivre un-e leader capable d’obtenir une aide de l’étranger deviendrait l’unique solution.

La discussion a duré longtemps et a beaucoup apporté.