Pas pleurer roman [Prix Goncourt 2014]

vendredi 21 août 2015, par frank

Lydie Salvaire Pas pleurer roman [Prix Goncourt 2014], Paris, Seuil, 2014, 279 p. 18,50 euros

J’ai acheté le livre parce que des copains m’ont dit qu’il évoque les libertaires espagnols en 1936-1939 ; ensuite j’ai entendu une discussion de deux camarades sur la difficulté de compréhension de certains passages en franco-espagnol ou avec des phrases carrément en espagnol.

Cela m’a encore plus poussé à la lecture, qui vient de se faire, d’un triple point de vue. La façon de présenter l’Espagne libertaire, la composition des séquences et du style (avec en arrière-plan la recherche de ce qui a motivé l’attribution du Prix Goncourt) et l’auteure elle-même et sa mère.

J’ai apprécié le livre pour son français bigarrée et tirebouchonnée et son triple recul : la mère qui parlait de sa jeunesse et qui est maintenant coincée par la maladie dans ce laps de temps ; Bernanos souffrant que sa foi soit prostituée devant lui et l’écrivant sans crainte [tout le contraire de communistes comme Aragon, et même Gramsci] et les habitants du village de la mère qui vivent la guerre civile ; les protagonistes qui sont triturés par la guerre tout se l’appropriant. Et l’auteure qui retrouve, par ricochet, ses racines de fille de réfugiés politiques espagnols et qui les aborde en littérature.

Le tout est pris avec une bonne dose d’ironie. Ce n’est pas le déchirant suivi pas à pas de la poétesse russe Marina Tsvetaeva, présentée par Lydie Salvayre dans son livre 7 femmes [Emily Brontë, Marina Tsvetaeva, Virginia Woolf, Colette, Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann, Djuna Barnes]. On l’a entendu par deux fois sur France Culture.

C’est ce ton guilleret, mais lentement plus lourd, effaçant Bernanos pour être également dénonciateur du catholicisme d’alors [et sans embardée sur sa pourriture constante] qui a dû en partie transporter les jurés du Goncourt. Et c’est aussi l’hommage à la mère : sa jeunesse qui repousse la condescendance des classes bien pensantes et qui découvre sa fougue dans l’Espagne révolutionnaire et libertaire.

« Ça veut dire, je bouillais ma chérie je bouillais, ça veut dire que je serai une bonne bien bête et bien obédissante ! […] Ça veut dire que je présenterai toutes les garanties d’une perfecte idiote, que je ne rechisterai jamais contre rien, que je ne causerai aucune moleste d’aucune sorte !  » (p. 13).

« 8 février 2011. Ma mère se repose […] Ne persiste en sa mémoire que cet été 36, où la vie où l’amour la prirent à bras-le-corps, cet été où elle eut l’impression d’exister pleinement et en accord avec le monde, cet été de jeunesse totale comme eût dit Pasolini et à l’ombre duquel elle vécut peut-être le restant de ses jours […] » (pp. 278-279).

Pas pleurer

Au contraire de sa mère, l’auteure peint ses personnages secoués par l’Espagne révolutionnaire, comme étrangers à elle : le futur mari de sa mère est un aigri de naissance qui adopte les idées et les pratiques marxiste-léninistes ; le frère de la mère est anarchiste mais ne voit son idéal que comme quasiment incompréhensible pour autrui et irréalisable pour lui-même ; les habitants du village forment une masse fluctuant entre les leaders et profondément engluée dans la routine, soumise et passive face à la hiérarchie.

Mais la mère et son frère sont tout le contraire, consciemment ou pas, ils irradient leur anarchisme. Et ils arrivent même, 88 ans après l’été 1936, à ébranler dans leur sens, l’auteure, la fille et la nièce de l’une et de l’autre.

La réserve dans l’exposition des idées libertaires qui régnaient en Espagne de Lydie Salvayre vient sans doute de son expérience de médecin et de psychiatre, avec des victimes de la société des gagnants et des perdants. Mais ce ne fut pas la réalité aragonaise ni, dans les autres régions de l’Espagne républicaine, celle de la majorité des autogestionnaires (avec ou sans étiquette libertaire).

Un socialiste chilien venu voir les paysans de l’Aragon libertaire écrivit « Ils travaillent pour l’éternité », la volonté de créer une assise égalitaire solide. Le camarade anarchosyndicaliste andalous Manuel Armario, interviewé le 18 juillet 1971, conclut notre entretien par cette phrase qui rejoint, à mon avis, l’éblouissement de la mère de Lydie Salvayre :

Trente ans après ces faits, il semble incroyable qu’une œuvre d’une telle nature ait pu être faite par des analphabètes. Et cela alors qu’on proclame aujourd’hui sur tous les tons que le peuple espagnol n’est pas mûr pour la démocratie. Tel que tu me vois, invalide et plus, je n’aurais pas pu vivre si je n’avais pas eu ce sentiment de dépassement.

Pas pleurer

Frank, 21.08.15.