Mon credo social

Mon credo social

dimanche 15 mai 2005, par Maximoff G.P.

Мое социалъно кредо Mon Credo Social a été publié en russe en 1933 aux États-Unis par Guéorgui Maximov, anarchiste russe émigré politique. Le texte fut traduit et édité la même année en Bulgarie (Моятя социална вяра, Sofia, Sindikalna Biblioteka Rabotnik). En 1981, il fut également traduit et publié en Pologne par des libertaires. Il me semble qu’il y a eu d’autres traductions.

Mon credo social

Ma vision du capitalisme

Le principe de la propriété privée est la base de la société capitaliste actuelle. Il en découle que la société est divisée en deux classes principales : la classe des capitalistes et la classe des prolétaires. La première, la moins nombreuse, possède tous les capitaux, les outils et les moyens de production ; la deuxième, la plus nombreuse, manque de tout et ne possède que sa force de travail, physique et intellectuelle. Poussée par la faim, elle vend cette force aux capitalistes à un prix inférieur à la valeur réelle. La partie de travail non payée de cette force va, sous la forme de la plus-value, dans les poches des capitalistes. Grâce à cela, la classe capitaliste dispose de richesses fabuleuses, et le prolétariat, et les groupes sociaux proches de celui-ci, sont plongés dans une incroyable misère. Ce contraste est particulièrement visible dans les pays capitalistes développés. Cet ordre économique de la société actuelle constitue toute la force de l’État, sa morale et sa religion.

La production capitaliste est une production de marchandise, c’est-à-dire d’objets destinés au marché. Le marché est le système caractéristique de la distribution des biens produits dans la société capitaliste. Dans cette société tout est fondé sur l’achat et la vente. Les gens, qui vendent aux capitalistes leur énergie musculaire et intellectuelle sont des marchandises vivantes. Les résultats des activités de ces personnes dans le domaine matériel, scientifique, artistique et morale, sont également des marchandises pour le marché. C’est pourquoi les fruits de la science et de la technique, les fruits du progrès ne servent principalement qu’une poignée d’exploiteurs.

Le principe du travail libre et de 1’acceptation volontaire du salariat, à cause de l’inégalité économique des parties en présence, ne bénéficie qu’aux capitalistes. Les tentatives du prolétariat d’établir des conditions d’égalité sont cruellement réprimées par l’État, qui protège les privilèges du capital.

Les progrès des sciences et des techniques conduisent à une mécanisation extraordinaire de la production. la mécanisation de la production conduit à la concentration du capital et à la prolétarisation de la population. La mécanisation de la production rend les capitalistes de moins en moins dépendants de la force de travail vivante et leur permet d’exploiter les éléments socialement faibles de la société, les enfants, les femmes, les vieillards. Les conséquences de cette mécanisation de la production sont accompagnées de la hausse du chômage, qui augmente le degré de dépendance du travail envers le capital, qui élève la misère et l’exploitation. Dans les conditions actuelles de la technique industrielle il est très possible de produire davantage et plus vite, que ce qui est nécessaire pour satisfaire les besoins de chacun. Cependant, de grandes masses de gens n’ont pas les moyens de satisfaire même les nécessités les plus élémentaires pour l’alimentation, l’habillement et le logement. Des millions et des millions de personnes ne peuvent trouver à employer leurs forces. Le chômage, qui apparaît périodiquement, devient constant.

Dans ces conditions, la population est de plus en plus plongée dans la misère. Le pouvoir d’achat baisse. Les marchandises restent dans les dépôts, ou sont détruites pour que les prix sur les marchés ne baissent pas. La production, le chômage croît, la misère et l’absence de droits politiques de la population deviennent de plus en plus grande. La démocratie bourgeoise se transforme en une dictature officielle, accompagnée de l’arbitraire policier. Prévoyant cette crise économique, et en vue d’y échapper et de survivre, les capitalistes cherchent éperdument des marchés extérieurs, et y font concurrence aux capitalistes des autres pays. Ou bien ils s’efforcent de les dominer complètement. Mais ces derniers sont parfois aidés par l’État, son armée et sa marine. La guerre éclate. C’est ainsi qu’a commencé la guerre 1914-18. Ces raisons provoquent aujourd’hui des attaques armées et des assassinats massifs de la population pacifique en Chine.

Le capitalisme engendre la guerre. Tant que le capitalisme vivra, les guerres seront incessantes. Le chaos de la production et la concurrence désordonnée, effrénée sur les marchés ont obligé les capitalistes à s’unir dans de grands monopoles, souvent à caractère international : les trusts, les cartels et les syndicats. Au début du XX siècle, ces unions ont eu une énorme influence sur la vie économique et politique de chaque pays industriel développé. A partir de ce moment le développement du capitalisme a atteint le degré de fusion des capitaux industriels et financiers. C’est-à-dire que le capitalisme est entré dans une nouvelle phase de son développement, qui s’appelle l’époque de l’impérialisme. La caractéristique de cette époque est la hausse progressive de la domination des capitaux financiers et de l’argent sur la valeur industrielle.

L’impérialisme est l’apogée du développement du système capitaliste de la société, qui est inévitablement suivi du stade de la dégradation du capitalisme, c’est-à-dire une période de décomposition et de déclin.

L’étape actuelle de 1’impérialisme est celle de la maturité où les capitaux occupent les postes-clés. Nous vivons à une époque où le capitalisme, ayant atteint son développement maximum, est sur la voie de la décadence. Ce processus a commencé juste après la guerre de 1914-18. Il passe par la forme du crise économique qui se développe progressivement, depuis les années 20, tout aussi bien dans les pays vainqueurs que vaincus. Maintenant la crise touche presque le monde entier et devient une crise mondiale du système capitaliste. La prolongation de la crise économique actuelle, son universalité ne peuvent s’expliquer par les théories cycliques du capital. Nous assistons au processus actif du début de la décomposition du système capitaliste. Ce processus se manifestera plus durement encore dans le futur pour les grandes masses des travailleurs.

Le jeudi noir de la bourse de New York -événement international- de 1929 entraîna la banqueroute de très nombreuses entreprises -petites et moyennes industrielles, financières et commerciales, ainsi que 1e triomphe des capitaux financiers et la soumission complète de 1’industrie, du commerce et de l’agriculture à la finance. Cela provoqua aussi un chômage gigantesque et un appauvrissement catastrophique des masses travailleuses.

Le krach de la bourse de New York montre ainsi l’établissement dans le monde entier de la dictature absolue du capital financier, et de celle de petits groupes opposés les uns aux autres par leurs intérêts respectifs. Cependant, en dépit des contradictions internes et malgré les affirmations des économistes marxistes, le capitalisme, dans forme actuelle, s’est montré capable d’écarter non seulement la concurrence désorganisée sur les marchés et de calculer exactement leur capacité, mais il a su organiser, ce que les bolcheviks appellent l’économie planifiée, sur la base du calcul des possibilités des marchés et de la production rationalisée. Néanmoins, ces mesures n’écartent pas les contradictions internes du capitalisme, au contraire, elles les aiguisent. L’économie planifiée de l’impérialisme et la production rationalisée sont fondées sur le principe de la propriété privée, force motrice pour l’intérêt privé et la soif d’enrichissement aux dépens des masses, ce qui entraîne la dégradation du système capitaliste. L’économie planifiée de l’impérialisme sera fondée sur l’intérêt privé, ce qui détruit non pas les besoins réels de la population, mais seulement son pouvoir d’achat. En fonction de cela, la production de marchandise augmente ou diminue. Ainsi l’établissement de la dictature du capital financier s’accompagne d’innombrables faillites des petits et moyens propriétaires, des chefs d’entreprises, et de millions de chômeurs -qui étaient leurs employés-. Naturellement la production de marchandises baisse dans des proportions semblables, avec la correspondante augmentation de l’armée des chômeurs et l’appauvrissement de la population. Maintenant pour que les marchandises puissent être accessibles aux consommateurs appauvris, le capitalisme est obligé de baisser les prix. La baisse des prix des marchandises, sans réduire les bénéfices du patronat, ne peut se faire que par la baisse des coûts de production et de la valeur du stock. Cela est d’abord obtenu lorsque des parties encore plus grandes de la population sont appauvries par la baisse des salaires ; ensuite, par la rationalisation de la production, qui vient de la plus grande mécanisation de la production et de la moins grande dépendance vis à vis de la main d’œuvre. C’est-à-dire que l’armée des chômeurs augmente et le pouvoir d’achat de la population s’affaiblit encore plus. Cela entraîne à nouveau une baisse de la production et la répétition de ce qui a déjà été dit.

C’est ainsi que l’économie capitaliste planifiée et sa production rationalisée, n’ayant en vue que leurs intérêts, renforce sa dictature avec une logique implacable et concentre, davantage les finances, en allant vers une réduction constante de la production et une croissance du chômage et la misère. Le capitalisme, créateur du mal social n’est naturellement pas capable de se tirer seul de cette situation, qui le tue, c’est pourquoi le développement logique du processus décrit conduit inévitablement à ce dilemme : la complète décadence de l’humanité ou l’anéantissement du capitalisme et l’organisation d’un système socio-politique nouveau, plus progressif. Il n’y a pas d’autre issue, la forme actuelle de la société a joué désormais son rôle progressif. Maintenant elle est un obstacle au progrès humain et la source de la ruine sociale. Aussi il faut l’envoyer au musée de l’évolution sociale.

Les jours du capitalisme sont comptés. Le processus de désintégration du capitalisme se fait très rapidement. Le traitement sous la forme de différentes réformes que le capitalisme contrecarre fortement, ne peut que prolonger 1’agonie, mais non pas donner la guérison. Auparavant le capitalisme pouvait sortir de la crise à l’aide des marchés coloniaux. À l’heure actuelle, la plupart des colonies ne font que concurrencer le marché des métropoles. Les pays agraires s’industrialisent intensément. Pour leur propre conservation, mais au détriment de la population, les pays capitalistes s’entourent les uns les autres d’une barrière de tarif élevés. Ils pensent échapper à leur mort inévitable. Mais cela ne les aide pas plus que dans le cas d’une banque en faillite.

Vu que les formes économiques déterminent les formes politiques, la transformation des démocraties bourgeoises en dictature devient très compréhensible. À la dictature économique du capital doit correspondre la dictature politique. C’est pour cette raison que maintenant le parlementarisme se transforme en dictature personnelle (Italie, Pologne, etc.) ou collective (USA, France, Allemagne, etc.), et les outils dociles se trouvent dans les banques et la bourse. La démocratie parlementaire n’est plus actuellement que la couverture de la dictature . La dictature, toute dictature, est le signe évident de la destruction des vieilles formes sociales. C’est une tentative agonisante d’arrêter la marche en avant du progrès, qui, sans se fixer sur rien, nous ouvre la voie au passage à des formes plus parfaites d’organisation de la société.

Ma vision du communisme d’État

L’essai le plus grandiose de l’histoire de passer à de nouvelles formes sociales a eu lieu dans la Russie révolutionnaire de 1917-21, en permettant le début du communisme d’État.

Cette tentative d’édification du communisme étatique en Russie donne la possibilité de l’analyser.

La caractéristique du communisme d’État consiste dans la production, fondée sur des rapports économiques bureaucratiques, où tous les instruments et les moyens de production, la distribution des produits, le travail de la population et des individus indifféremment appartiennent à l’État, qui est aux mains d’une classe réduite : la bureaucratie. Tout le reste de la population est prolétarisé et se trouve dans l’obligation de donner sa force de travail à l’État-trust. Ce travail crée la force de ce trust et améliore la position économique de la classe dirigeante.

Les rapports économiques bureaucratiques englobent toute la vie sociale. Les classes travailleuses sont complètement dépendantes de l’État, c’est-à-dire de la clique bureaucratique. L’État distribue l’ensemble de la population en groupes professionnels, en les soumettant à la bureaucratie, en les obligeant à travailler sous le contrôle des fonctionnaires et en les payant selon son bon plaisir. Par l’application du principe de la différenciation de 1’activité humaine, l’État crée des groupes économiques inégaux, en établissant des privilèges et en ne considérant les individus qu’en tant que force de travail. L’État déplace cette force de travail à volonté, selon ses intérêts et en organisant le travail avec la discipline militaire. Le communisme étatique transforme ainsi les travailleurs en unités dépersonnalisées de la machine communiste centralisée, en les faisant rendre au maximum toute leur vie durant, dans le travail, aux ordres de l’État, et en réduisant au minimum leur initiative et leur volonté. Cette situation matérielle détermine l’inégalité sociale et renforce la structure classiste et la domination bureaucratique.

Le résultat inévitable d’une telle situation sociale est un État fortement policier, qui domine toute la vie des citoyens dans tous ses aspects. Par la grande concentration du pouvoir, l’État communiste utilise toutes les réglementations policières et surveille avec soin grâce à des systèmes d’espionnage. Ce régime annihile toute liberté et établit l’esclavage étatique. Dans un tel système, il n’y a pas de place pour la liberté de réunions, d’impression, d’enseignement, d’éducation, l’inviolabilité de la personne et du domicile.

Le développement d’un tel régime amène inévitablement à 1’aggravation des contradictions internes et, de même que dans le capitalisme privé, à la lutte de classe, beaucoup plus difficile et plus cruellement réprimée que dans le capitalisme bourgeois.

La tentative russe, indépendamment des conditions matérielles et du talent des militants, a démontré l’impossibilité de bâtir un tel régime.

La révolution russe, qui avait commence par la liberté et la liquidation de la société bourgeoise, à cause de l’application du principe aristocratique de la dictature, par l’intermédiaire du communisme de guerre, est revenue à son point de départ, le capitalisme, le capitalisme d’État.

Avec la banqueroute du communisme étatique en Russie, de la démocratie socialiste en Allemagne, avec le renforcement du processus de dégradation de la société capitaliste, le combat des travailleurs contre l’ordre actuel et contre la tentation de remplacer le monde bourgeois en déclin par l’esclavage étatique naît et grandit dans le monde entier. Dans ce sens, le combat révolutionnaire du prolétariat espagnol est très significatif.

Et le progrès technique prolongé qui mène au renforcement des entreprises industrielles et à la collectivisation du processus de production dans ces mêmes centres, crée les conditions matérielles indispensables au passage de l’économie capitaliste à une économie plus parfaite : le communisme libertaire. Le progrès technique facilite ce passage et rend tout à fait possible et réelle le succès de la révolution sociale, qui est le but du mouvement international des travailleurs anarchiste.

Ce à quoi je crois

Je crois que l’action de chaque personne honnête consiste à appeler les masses travailleuses à ne pas éteindre le feu de la révolution, mais à élargir la sphère de son action par le développement de l’activité, de l’autonomie et de l’organisation d’institutions ouvrières qui, après la chute du capitalisme, pourraient prendre en main l’organisation de la vie libre sur des bases de travail justes.

J’accepte entièrement la devise de la Première Internationale : L’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes. Je crois à la lutte de classe, en tant que moyen puissant de libération. Je pense que le prolétariat peut obtenir sa pleine émancipation uniquement par la violence révolutionnaire, c’est-à-dire l’action directe contre le capitalisme et l’État. Voilà pourquoi je suis révolutionnaire.

Je crois que seule la forme non-étatique de la société correspond au progrès humain, que seule cette sorte de coexistence humaine peut apporter la liberté entière. C’est pourquoi je suis anarchiste.

Je crois que l’anarchie, en tant que forme politique de la société, n’est possible qu’à condition qu’il y ait la liberté complète d’établir des groupes sur le plan social, sans les centraliser. Cette liberté ne peut exister qu’avec le principe du fédéralisme. C’est pourquoi je suis fédéraliste, plus exactement, confédéraliste.

Je crois que pour la réalisation maximale de la liberté et de l’indépendance dans la fédération, celle-ci doit reposer sur des organisations politiques de base. Ces organisations sont les communes. C’est pourquoi je suis communaliste.

Mais dans les fédérations il n’y aura ni liberté ni anarchie, si dans les communes elles-mêmes on n’applique pas strictement le principe de la liberté de l’individu. La société est organisée pour la satisfaction des besoins nombreux et variés de 1’individu, et non pour en faire la victime de la collectivité. L’individu, ses intérêts, et principalement, sa liberté sont la base sur laquelle il faut construire le nouveau monde de la société du travail libre et créatif. C’est pourquoi je suis individualiste.

Je crois, cependant, que la liberté politique seule n’est pas suffisante. Pour qu’elle soit véritable, il faut aussi la liberté économique. Cette liberté, j’en suis fermement convaincu, ne peut être acquise que par l’élimination de la propriété privée, par l’organisation du travail social sur la base de À chacun selon ses capacités et l’organisation de la distribution selon À chacun selon ses besoins. C’est pourquoi je suis communiste.

Je crois que l’anarchie et le communisme ne sont possibles qu’à l’échelle internationale, et je ne crois pas à l’anarchie et au communisme dans un seul pays. Aussi je considère indispensable d’unir le prolétariat dans une union internationale de producteurs. Je pense que c’est seulement par l’action solidaire internationale du prolétariat que la société bourgeoise et l’État pourront être détruits. Seule une union internationale des ouvriers producteurs peut changer la société capitaliste à la dérive. C’est pourquoi je suis internationaliste. Pour moi l’appartenance à la classe est importante, et non pas la nationalité, dont je respecte, entre autre, la personnalité collective.

La voie et la méthode qui peuvent éliminer le capitalisme et organiser le communisme sont la prise en main de la production par les unions des travailleurs producteurs. C’est pourquoi je suis syndicaliste.

Le genre humain existe non pas pour s’entre-tuer, mais pour créer et jouir d’une vie épanouie, brillante et radieuse, fondée sur la liberté, le respect mutuel et le travail de chacun pour tous et de tous pour chacun. C’est ainsi qu’il y a clairement chez les gens une aspiration à la paix, que l’humanité ne peut avoir en vivant dans des conditions étatiques et capitalistes, où les guerres sont inévitables. Je considère comme mon devoir d’encourager cette aspiration, et je suis pour la paix dans le monde entier. Mais je sais que la paix ne pourra être obtenue que par la guerre de classe révolutionnaire contre la bourgeoisie, la victoire sur elle, l’élimination du régime capitaliste et de toutes les institutions infâmes et injurieuses pour un peuple libre. L’une de ces institutions est l’armée et le service militaire obligatoire. Voilà pourquoi je suis pour la suppression de l’armée, du budget militaire dans tous les pays. Je me bats contre le militarisme. C’est pourquoi je suis antimilitariste.

L’expérience historique m’a convaincu que toutes les religions sacralisent et justifient l’esclavage, l’exploitation et l’oppression des faibles par les forts ; que dieu est toujours du côté de la force. La religion est donc un obstacle au progrès humain. En outre, je n’ai pas besoin de la morale divine. Je pense que la morale humaine, qui vient de l’instinct et de l’habitude, est la plus parfaite de tous les systèmes moraux. La religion n’a plus le droit d’exister. Je la combat, comme un vestige d’un passé lointain. Je suis donc athéiste.

Je crois que c’est le début de 1’époque de la réalisation en pratique de l’anarchisme. L’anarchisme a cessé d’être une théorie et devient un programme. L’anarchisme est donc entré dans la période constructive de son développement. Je participe intensément à ce développement. C’est pourquoi dans l’anarchisme je suis constructiviste.

Je ne suis pas maximaliste dans 1’anarchisme, parce que je pense, en prenant en compte tous les facteurs objectifs, que l’anarchie et le communisme ne peuvent être réalisés d’un seul coup dans toute leur extension. Mais je ne suis pas minimaliste en anarchisme car je pense qu’il est vain et historiquement faux de préparer la voie de la réalisation de l’anarchie et du communisme par une série d’étapes successives, à la manière des socialistes. Je récuse le programme minimum. Je m’efforce d’incarner l’anarchisme dans la vie aujourd’hui même, mais l’extension de la réalisation de l’anarchie et du communisme est, à mon avis, fonction de chaque moment historique donné. C’est pourquoi mon anarchisme est réaliste.

Ma croyance réaliste se fonde sur la réalisation de l’anarchisme maintenant, et non pas dans un futur éloigné indéterminé. Cela m’amène à analyser le moment historique actuel dans son ensemble, et à en déduire le caractère et les formes possibles de la réalisation du communisme anarchiste dans des conditions historiques précises. Ce dernier point me conduit à reconnaître inévitablement une période transitoire du capitalisme à l’anarcho-communisme total. Ainsi la réalisation de l’anarchie et du communisme à un moment historique donné me semble possible sous 1a forme de la période transitoire, que j’appelle le régime communal-syndicaliste. Le contenu, le caractère et la forme de ce régime sont expliqués plus bas.

Ma vision de la réalisation de l’anarchie et du communisme

La révolution sociale sera forcée de tenir compte de circonstances où elle héritera du capitalisme une industrie hétérogène selon les étapes de développement de ses branches. À cause de ce facteur de maturité insuffisante, il ne sera pas possible de communiser immédiatement, non seulement une série d’entreprises industrielles données, mais même certaines branches entières de la production, comme, par exemple, l’agriculture.

Les branches de 1’industrie mûres pour l’industrie sont celles où le travail est déjà socialisé par le capitalisme et où il n’y a qu’à socialiser la possession. Presque toutes les branches des industries de transformation et des services rentrent dans cette catégorie. Les branches de l’industrie où en même temps que la propriété individuelle, il existe le travail individuel, comme dans les industries d’extraction, et principalement dans l’agriculture, ne sont pas mûres pour la communisation. Dans de telles branches industrielles, la voie au communisme s’oppose directement à l’orientation des industries d’extraction et des services. Ailleurs, on part du travail collectif en collectivisant la propriété, ici il faut d’abord établir la propriété collective, et ensuite passer au travail collectif.

La socialisation de la propriété est un acte révolutionnaire, violent, dont le succès dépend de la force. La socialisation du travail est un processus, dont le développement exige des conditions et un moment donnés. La révolution sociale peut donc amener d’un coup la propriété collective dans tous les domaines, mais elle n’est pas en mesure de le faire pour le travail. Le travail collectif est le fondement du communisme, sans lui le communisme est impossible.

En conséquence, il est indubitable que la société au lendemain de la révolution sociale aura forcément deux bases, opposées l’une à l’autre par principe deux systèmes économiques : communiste et individualiste, et un autre intermédiaire, de transition vers le communisme, coopérativiste. C’est pour cette raison que la société sera obligée de créer un système de relation réciproque avec la sphère économique individualiste, qui sera incitée à se fondre rapidement et sans heurt dans le communisme. Le système économique de la période de transition se caractérise donc par le dualisme économique, c’est-à-dire la coexistence entre le communisme et l’individualisme, où le communisme occupe une position clé.

En partant de cette prémisse, à mon avis, absolument vraie le régime de période transitoire sera, me semble-t-il, comme il est décrit maintenant.

La structure économique de la société

Le système de 1’économie communiste : toutes les branches de la production où le travail est déjà socialisé par le capital sont syndicalisées. Cela veut dire qu’elles passent aux mains des organisations des ouvrier des industries, unis directement sur le principe du fédéralisme, en concédant la pleine autogestion administrative à chaque maillon de la chaîne organisationnelle.

L’industrie syndicalisée se fonde sur les rapports de production communistes.

C’est aux syndicats que revient toute 1’industrie de transformation, à l’exception de 1’artisanat ; et aussi toute l’industrie des services, dans laquelle je place les transports, la poste, le télégraphe, le téléphone, la radio, les communications, la santé, la comptabilité, les sciences, l’art et le théâtre. Ces branches s’ajoutent à l’industrie, dans laquelle le capitalisme socialise le travail, comme par exemple, dans le cas des secteurs industriels reliés à l’extraction des fossiles utiles : le charbon, les minerais, les métaux, le bois, la pêche et les parties de l’agriculture où le travail, à cause de la mécanisation, est socialisé par la production elle-même.

L’appareil de production de l’économie communiste se fonde sur les usines, transformées en communes de production. Sur le plan général, cet appareil représente la confédération économique, composés des groupes suivant : a) au niveau d’une cellule : l’usine autogérée ou commune de production ; b) la fédération industrielle des usines-communes ; c) au plan local, la confédération des fédérations d’industries ; d) la confédération nationale du travail ou soviet de l’économie et de la culture nationales.

La commune de production s’ajoute à la commune de consommation, toute deux sont comme les faces d’une médaille, parce que la production et la consommation sont inséparables. La commune de consommation, qui remplit des fonctions de comptabilité au sens le plus large du terme, est formée par les coopératives de consommation. La structure organisationnelle de l’appareil de consommation est formée par : a) les comités d’immeubles, en tant qu’organes très simples de consommation et de comptabilité : b) les fédérations locales c) la confédération nationale.

Dans la mesure où les produits de l’activité économique sont le bien des communes nationales, et où chacune a les mêmes droits que les autres et où la consommation est organisée selon le principe à chacun selon ses besoins, l’application de ce principe au sens strict dépendra de la richesse des communes.

De cette façon, c’est à partir de la production syndicalisée, sur la base de rapports de production communiste, qu’est formée la commune nationale.

En dehors des communes, on trouve de nombreux éléments qui continuent à mener une économie individuelle : les artisans et une très grande partie des agriculteurs. Pour ce qui est de la production artisanale, il faut lui appliquer le principe de la coopération volontaire qui en offrant toute liberté aux initiatives permet d’utiliser toutes les techniques. Unies sur l’exemple de la production syndicalisée des communes, ces branches de l’industrie entrent dans 1’union de la confédération nationale du travail. Les rapports économiques de cette dernières avec les communes s’établissent comme des rapports économiques entre économies agricoles individuelles.

Ce principe de coopération s’applique aussi à 1’économie agricole individuelle, qui exploite la terre socialisée, qui cesse d’être l’objet de transactions et d’héritage.

Comme les différentes branches de la production de la commune sont gérées par les unions des industries respectives, le même système joue pour la terre, la tenure, les migrations, l’agronomie, etc., qui sont sous la direction des unions des communes agricoles, qui font partie de la confédération nationale du travail.

L’économie agricole de la période de transition sera représentée par trois types : a) individuel ; b) coopératif ; c) communiste, par les communes nationales. Le type prédominant sera, évidemment, l’économie individuelle où domineront les rapports de production fondés sur le droit de la possession privée des fruits du travail.

La commune n’entretient aucune relation économique avec l’économie individuelle, parce que c’est la tâche des coopératives pendant la période de transition d’être la seule intermédiaire entre les communes et les individus dans le pays. La coopération devra englober complètement sur tout le territoire les millions d’économies individuelles. Les coopératives seront organisées par exemple : a) collectifs agricoles d’achat-vente ; b) fédération des collectifs agricoles ; c) conseil supérieur des collectifs agricoles.

Les organes coopératifs de l’économie individuelle sont en contact très étroit avec les organes comptables des communes, qui gèrent 1a banque d’échange et de crédit, avec un grand nombre de sections. Cette banque s’occupera de toutes opérations de ce type à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

De cette façon l’économie individuelle confiera volontairement sa surproduction aux collectifs correspondants, qui rempliront la fonction d’achat-vente. Les collectifs les donneront à la banque des communes ou à ses sections, et recevront, en tant que calcul de 1’échange en nature, le signe monétaire des communes et tous les produits nécessaires. Le marché, la spéculation le capital marchand et le commerce lui-même seront abolis.

L’économie individuelle, de même que les communes, se serviront du transport, des voies de communication, des postes et du téléphones, de la radio diffusion, de l’enseignement, des soins médicaux et sanitaires et des autres services des communes, sans avoir à rien payer. C’est pourquoi les communes devront prendre chaque jour une certaine partie en nature de l’économie individuelle. L’importance de cette impôt et son principe devront être déterminés par le congrès de la confédération nationale du travail. La banque des communes et ses sections recouvreront cet impôt dans le processus des échanges économiques.

Tel est mon point de vue sur le régime économique de la société au lendemain de la révolution sociale.

Structure politique de la société

Dans le domaine politique l’État est remplacé par la confédération des collectifs libres et leurs conseils ; au lieu de l’étatisme, le communalisme est établi. Aucun pouvoir n’est donné aux conseils des communes et à leur union, même la confédération.

Partant de la liberté individuelle, le régime communal, par le biais de l’union libre des individus dans les communes, les communes dans la région, les régions dans la nation, donne lui-seul une solution juste au problème national : l’unité nationale naturelle dans la différence, fondée sur la liberté et l’égalité.

Les organes de défense militaire de cette société ne peuvent être que l’armement de tous les travailleurs. Il en découle la création de milice populaire du travail, apte à utiliser toutes les données techniques et organisationnelles de la science militaire. La milice populaire dirige les unions de production, étant donné qu’elle a un caractère industrielle. En temps de paix, elle s’occupe de travaux utiles dans la production.

En ce concerne la sécurité nationale et la tranquillité intérieure, on organise dans ce but, avec 1’aide des comités d’immeubles, la réalisation immédiate par les citoyens de la fonction de défense. C’est l’autodéfense sans un organe central.

Un arbitrage compréhensif remplace les tribunaux actuels. Dans le cas de délits graves comme le crime ou une atteinte à la liberté et l’égalité, on fait appel à un tribunal communal spécial, qui n’a pas de caractère constant, étant donné que les fonctions permanentes de justice sont abolies. Les prisons sont supprimées. L’école, l’hôpital et le médecin, et surtout la prospérité et la liberté seront des moyens sûrs pour se débarrasser des délinquant et des crimes.

En conséquence, la trame de la future société anarchiste se trouve, à mon avis, dans ces trois points :

a) l’union sur le plan de la production des individus, ce qui amène par l’intermédiaire de la syndicalisation de la production, au communisme de la production ;

b) l’union sur le plan de la consommation des individus, ce qui amène, par la coopération, au communisme de la consommation ;

c) l’union territoriale des individus, qui amène, par 1’intermédiaire du communisme, à l’unité dans la multitude, c’est-à-dire la confédération des peuples, fondée sur les principes de l’anarchisme : la liberté et l’égalité.

Cependant, je ne crois pas que la société future prendra cette forme simplifiée, schématique. A mon avis, la société adoptera un aspect beaucoup plus complexe, dont le fondement aura un ensemble innombrable de petits groupes différents, reliés en pratique par les besoins multiples et les nécessités des individus libres.