« L’imposteur » et Javier Cercas

mercredi 4 novembre 2015, par frank

« L’imposteur » et Javier Cercas

Acte Sud a publié en septembre 2015 la traduction du roman de Javier Cercas « L’imposteur ».

Il s’agit d’une évocation, de citations d’un personnage encore vivant et de réflexions sur son cas. La maison d’éditions, en présentant l’ouvrage comme « une remarquable réflexion sur le héros, sur l’histoire récente de l’Espagne et son amnésie collective, sur le business de la “mémoire historique”, sur le mensonge (forcément répréhensible, parfois nécessaire, voire salutaire ?), sur la fonction de la littérature […] »

« le business de la “mémoire historique”  » signifie en Espagne colporter la même vision que les négationnistes français sur les chambres à gaz nazies, c’est-à-dire une invention de la gauche pour pervertir les vraies valeurs de la France, issues, forcément, du pétainisme et du catholicisme.

Le but de Javier Cercas est, par conséquent, de charmer les lecteurs par sa prose et ses qualités littéraires, qui sont reconnues, pour construire une Espagne contemporaine qui aurait dépassé celle des extrémismes des forces de droite et de gauche. Une Espagne enfin assagie, assainie. Une Espagne que, lui Javier Cercas, représente en démontrant l’inanité de la mémoire historique, qui ne ressasse que les errements d’un passé sanglant.

Le problème est qu’il demeure en 2015 des dizaines de milliers de cadavres dans des centaines de charniers et que les exhumations (souvent payées par des personnes privées) ne mettent à jour que des victimes rouges tués par balles. Le poète Federico García Lorca fait parti des corps disparus.

Curieuse cette Espagne nouvelle incapable de donner une sépulture au poète espagnol le plus connu du XX siècle et sans doute du XXI !

Javier Cercas oublie que l’imposture d’Enric Marco est une sorte de parodie de celle de Francisco Franco, d’abord défenseur du catholicisme et de l’Allemagne nazi et de l’Italie fasciste, puis allié des États-Unis dans la lutte contre le communisme, enfin chef d’un État en plein essor économique et aspirant à entrer dans l’Union européenne.

C’est grosso modo l’évolution de la famille de l’écrivain. Il peut prétendre que nous sommes tous des imposteurs, il demeure qu’il défend une couche sociale qui serait « sincère », mais qui possède les médias les plus prégnants et les plus généreux envers « ses » hommes de lettres (imposteurs ou pas).

Le problème est que bien des dirigeants de cette Espagne nouvelle sont de familles franquistes. Leur corruption est telle qu’elle dégouline sur de grands dirigeants des deux partis politiques qui ont établi le développement de l’économie. La gestion du marché est si différente du passé qu’il y a cinq millions de chômeurs. Tant d’Espagnols sont si convaincus par cette nouvelle Espagne que depuis mai 2011 ils dénoncent les hommes politiques, leur fonction et la Constitution.

Bref, Javier Cercas a bien des contradicteurs ! En outre, il a omis de signaler la persistance de la vision olfactive de la formule d’un dangereux gauchiste britannique « Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark  ». Un autre imposteur, lâche au point de nommer une terre scandinave en pensant à l’Espagne !

C’est pourquoi je ne lirai pas ce livre.

Quant à ce qui concerne le protagoniste du livre, Enric Marco, il a été une figure importante du renouveau de l’anarchosyndicalisme espagnol dans les années 1970. Il en a été évincé par le sectarisme de la tendance des uns et de celle des autres. Après des évolutions que je ne connais pas bien, il s’est retrouvé dans la position étrange d’un déséquilibré mental qui se prétend rescapé d’un camp de la mort nazi, tout en ne l’étant pas et qui devient président de l’Asociación Amical de Mauthausen y otros campos".

Et, en dépit de cet amas de contradictions personnelles, il a fait de nombreux exposés poignants (notamment dans établissements scolaires) pour dénoncer le totalitarisme des camps de concentration. Une besogne toujours utile, indispensable dans l’Espagne actuelle issue d’un régime d’ignominies, à commencer par environ 50.000 enfants de familles « rouges » confiés (par la force du « bon sens ») à des parents bons, honnêtes, catholiques et donc de la droite (de l’époque).

En 2005 un historien démontra qu’Enric Marco avait non seulement menti mais que, s’il avait été entre août 1941 et 1943 en Allemagne, c’était en tant que travailleur volontaire dans le cadre de l’aide franquiste au nazisme.

Mais tout n’était pas aussi simple car Marco fut arrêté par la Gestapo en 1943 pour avoir distribué de la propagande pro communiste parmi les travailleurs espagnols. Après trois semaines d’incarcération, il avait été jugé, acquitté et renvoyé en Espagne. Une punition fort légère, mais je n’en sais pas davantage.

Curieuse destinée en dent de scie que celle d’Enric Marco. Je note qu’elle va dans le sens contraire de celle de certains antifascistes devenus des assassins (le plus jeune maquisard de France, sauf erreur, indépendamment de mafieux de Marseille et d’ailleurs), ou politiquement véreux comme Charles Pasqua, ou aspergé par des cas de corruption pour Gaston Defferre.

Javier Cercas avait discuté avec Enric Marco (né en 1921, il est toujours vivant et assez lucide) pour parachever son œuvre publiée en novembre 1914.

Marco a réagi : « J’ai été un imposteur mais, aujourd’hui, je vois qu’on raconte sur moi plus de mensonges que je n’en jamais dits. »

Frank, 03.11.15