Chère (la vie)

Chère (la vie)

lundi 20 juin 2005, par Besnard Pierre

Des considérations en partie vieillies, mais le schéma général est toujours valable.

CHERE (LA VIE)

La vie chère est un phénomène d’ordre économique, inhérent à l’ordre capitaliste, qui est caractérisé par une hausse de toutes les choses né-cessaires à la vie et généralement, par une diminution de la capacité d’achat du consommateur.

Il y a le plus souvent à l’origine d’une crise de vie chère persistante, une guerre, un conflit social impor-tant, une situation économique et financière difficile. Très souvent encore, tous ces facteurs se trouvent réu-nis. C’est ce qui donne à la crise toute son acuité en même temps que la durée s’en trouve prolongée.

Il ne faut pas seulement mesurer l’étendue, la valeur chiffrée de la vie chère en se basant exclusivement sur le prix des denrées, des vêtements, du chauffage, etc...

Trois facteurs entrent en jeu pour évaluer la vie chère. Ce sont : le salaire nominal, l’indice du coût de la vie et le salaire réel.

On peut en effet toucher un salaire nominal très élevé par rapport à l’indice de base d’avant la crise, exprimé généralement par le chiffre 100, et n’avoir qu’un salaire réel, c’est-à-dire un pouvoir d’achat, très limité, si l’indice du coût de la vie est supérieur de beaucoup à celui du salaire. Nous le verrons tout à l’heure par des tableaux statistiques et des exemples concrets.

En période normale, avant la guerre de 1914/1918, la vie était stabilisée, en raison d’une longue période de prospérité économique et de paix.

Et, à peu près dans tous les pays, le coût en était identique.

Un facteur qui, en ce moment, joue un grand rôle, a détruit cet équilibre : c’est le change. Alors qu’avant guerre la valeur réelle de l’étalon monétaire était au pair, c’est-à-dire égale à l’unité de même valeur des autres pays, il n’en est plus de même aujourd’hui. La fluctuation continue des changes, les écarts existant entre la valeur réelle et la valeur nominale des étalons monétaires à rompu l’équilibre d’autrefois.

Immédiatement la dévalorisation de la monnaie à change bas a amené une augmentation du coût de la vie qui a, surtout au début, porté sur les produits importés, les denrées coloniales, achetés sur les mar-chés des pays à change élevé. Tout naturellement, les produits indigènes ont suivi la hausse et, insensible-ment, ont atteint les prix des produits exotiques ou étrangers importés.

Parallèlement à cette crise des changes s’est tout naturellement développée l’inflation fiduciaire.

A mesure que le nombre des billets croissait, le pou-voir d’achat du consommateur diminuait, parce que la valeur du salaire réel ne suivait pas la courbe ascen-dante du coût de la vie. La vie déjà chère par le prix des denrées, du chauffage, du vêtement, de l’éclairage, devenait plus chère encore, parce que le pouvoir d’achat, du consommateur était diminué, parce que son salaire réel ne correspondait plus au coût de la vie en cons-tante élévation.

Ce sont là les causes essentielles de la vie chère. II y en a d’autres et de nombreuses : la spéculation, la sous-production d’objets nécessaires, la surproduction des objets dont la fabrication est supérieure aux besoins, l’impossibilité d’achat à l’étranger par suite du change déprécié et le remplacement des productions étrangè-res par l’installation d’industries non adéquates au pays qui veut néanmoins se suffire à lui-même, le protectionnisme, les impôts.

La spéculation. - Au moment des grands conflits armés, des grandes crises sociales, les spéculateurs, la nuée de leurs courtiers, de leurs intermédiaires, de leurs raccoleurs, sont à l’affût. Dès qu’ils sentent de gros besoins, de grosses demandes d’une marchandise quelconque, ils se dépêchent de la rafler, de la stocker ou de l’acheter à terme chez le producteur ou le fabricant. En un clin d’œil toute la production est achetée et, généralement, par quelques individus seu-lement. Ceux-ci ont beau jeu pour ne la revendre qu’au prix qu’ils veulent et quand ils veulent. Il va sans dire que, les besoins étant supérieurs aux offres, le produit ou la marchandise subissent une forte hausse, et c’est presque toujours sur le cours supérieur, que se stabi-lisera, pour un temps, le prix à venir de ce produit ou de cette marchandise, avant de préparer le prix à une opération spéculative ou un coup de Bourse, ce qui revient su même.

Lorsque nous avons traité l’accaparement, nous avons aussi démontré, comment par le jeu de la resserre, de la cessation d’envoi, les mandataires aux Halles provo-quaient la hausse des denrées de première nécessité et périssables. C’est encore une forme de la spécula-tion à la hausse.

La spéculation, en temps normal ne réussit pas tou-jours et souvent des groupes rivaux provoquent des baisses qui, en quelques jours, ruinent leurs concur-rents non prévenus ou moins forts, moins soutenus par les Banques. Une spéculation à la baisse reste presque sans influence sur les cours du détail. Elle reste aussi inconnue au consommateur qui ne peut en bénéficier ; souvent encore elle n’est que le prélude d’une spéculation à la hausse lorsque la concurrence est supprimée et, alors, le consommateur connaît la hausse chez le détaillant, s’il n’a pu bénéficier de la baisse.

Comme on le voit, ce sont là des opérations assez compliquées, mais courantes. La spéculation est sans nul doute le principal facteur normal de la vie chère.

Sous-production d’objets nécessaires et. surpro-duction des objets dont la fabrication est supérieure aux besoins.

Comme nous l’indiquons en traitant du chômage, la production est organisée non pas en vue de la satisfaction des besoins mais, au contraire, pour la réalisation des profits. Il en découle, forcément, que des productions utiles mais peu rémunéra-trices, sont délaissées au profit de productions moins utiles mais plus avantageuses ; que des produits, den-rées, cultures diverses, indispensables pourtant, ne sollicitent pas l’effort, tandis que d’autres, moins nécessaires mais d’un meilleur rapport sont poussés au-delà des besoins.

Il est de toute évidence que les produits dont l’utilité, la demande est supérieure à l’offre, à la production sont vendus, même sans spéculation, à un prix supérieur à leur valeur réelle et provoquent ainsi une hausse partielle du coût de la vie. Si on considère que nombreux sont les produits et denrées pour lesquels il en est ainsi, on concevra facilement que cette organisation capitaliste de la production soit un facteur sensible de vie chère.

La contrepartie n’existe d’ailleurs pas pour les pro-duits dont la production est supérieure aux besoins. Le développement de ces besoins d’une part, la spécula-tion, la destruction ou le stockage d’autre part, permet-tent aisément aux détenteurs, spéculateurs et intermé-diaires de fixer le cours qu’ils veulent. Ainsi l’abondance du vin, depuis la guerre, en France, n’a pas fait baisser le prix de cette marchandise. Elle a tout simplement suivi le cours général des autres marchan-dises et, le consommateur n’a pas bénéficié, le moins du monde de cet excédent réel de production. Il a consommé davantage et c’est tout.

Impossibilité d’achat à l’étranger en raison de la dépréciation du change et installation d’industries de remplacement non adéquates au pays.

La dépréciation trop considérable de la monnaie d’un pays ne permet plus à ce dernier de s’approvisionner en denrées coloniales, en produits étrangers dans les pays à change haut.

Conséquemment, il doit chercher, dans la mesure du possible à vivre sur lui-même. Pour cela, il est obligé de créer de toutes pièces des industries de remplacement pour lesquelles il n’est pas outillé, pas préparé ni approvisionné en matière première.

En produisant des « ersatz », des objets ou marchan-dises qui lui font défaut, ou en s’approvisionnant en matières premières au lieu des produits finis, il arrive parfois à se suffire ou à peu près. Mais toutes ces ins-tallations, tous ces achats, faits, il est vrai, en monnaie du pays, n’en coûtent pas moins très chers et provo-quent une augmentation du coût de la vie.

Le protectionnisme.

En protégeant, et souvent d’une façon extrêmement outrancière, les produits ou l’industrie du pays, les dirigeants obligent la population de ce pays à vivre sur ses ressources ; s’il arrive que la récolte ou la production soient déficitai-res et qu’il faille acheter au dehors, le prix de la marchandise importée subit une hausse correspondante à l’importance de l’achat extérieur.

En outre, le cours de la marchandise du pays, dont la parité s’établit sur le cours extérieur, subit une hausse de même importance.

Parfois les gouvernements baissent bien les droits de douane pour la marchandise nécessaire, mais le vendeur, par représailles, tenant compte du droit normal, majore d’autant le prix initial. Enfin, la spéculation, agissant extérieurement et intérieurement, pousse à la hausse en tenant la dragée haute aux acheteurs directs, aux détaillants et ceux-ci, par répercussion, aux consommateurs.

Le protectionnisme est donc une cause certaine d’augmentation du coût de la vie et les droits prohibitifs dont sont frappés marchandises et produits retombent en fait sur le consommateur. Seuls le commerce et l’industrie du pays protégé en bénéficient, puisque toute concurrence extérieure devient impossible.

Les impôts.

Les impôts divers : chiffre d’affaires, taxe de soi-disant luxe et surtout les impôts Indi-rects, droits d’octroi, etc., sont aussi une cause per-manente de vie chère. Rentrant dans les frais généraux des exploitants, fabricants, industriels et commerçants pour leur valeur réelle, ils sont majorés, plusieurs fois leur valeur et, en définitive, payés entièrement par le consommateur.

L’annonce de nouveaux impôts donne toujours lieu à une augmentation sensible du coût de la vie. Pour peu que les choses traînent en longueur, que le Parlement discute quelques mois de la nouvelle taxe, on peut-être certain que le consommateur subira trois ou quatre augmentations sur denrées, loyers, etc., etc., ce qui ne l’empêchera pas, au vote de la loi ou à la mise en vigueur du décret. de subir l’augmentation majorée comme il convient et cela parait normal aux vendeurs. Hélas ! le commerce comme la propriété, c’est bien le vol, a dit Proudhon !

Il y a enfin des causes locales ou régionales d’augmentation du coût de la vie. L’affluence de la troupe, le gros mouvement des affaires, les situations spéciales occupées par les stations balnéaires ou climatériques, la présence dans une localité d’une industrie neuve à gros bénéfices, payant de hauts salaires sont autant de causes de vie chère.

Le calcul du salaire réel ou pouvoir d’achat s’obtient de la façon suivante : nombre indice du salaire réel ; nombre indice du salaire nominal x 100 ; nombre indice du coût de la vie ce qui veut dire que le salaire réel s’obtient en divisant le nombre indice du salaire nominal multiplié par 100 (indice général de 1914), par le nombre indice du coût de la vie.

voir le tableau

On remarquera par l’examen des tableaux ci-dessus, que le pouvoir d’achat ou salaire réel a diminué, se trouve au-dessous de celui de 1914, pour l’Angleterre, la Belgique, les Etats-Unis et l’Italie, c’est-à-dire que sauf les neutres : Suède, Danemark, Norvège, Pays-Bas, tous les pays ayant participé à la guerre sont affectés par la vie chère et que le pouvoir d’achat du consommateur y a sensiblement diminué, ce qui cor-robore pleinement notre exposé objectif du début.

En ce qui concerne l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie, atteintes par des crises économique et financière, on remarquera de quelle façon a agi sur le salaire réel, la débâcle financière de ces pays, ce qui confirme éga-lement ce que nous affirmons.

Enfin, et bien que le gouvernement français s’abs-tienne soigneusement de nous renseigner, nous savons que la baisse du franc, l’inflation qui suivit, portèrent le coût de la vie à 470 alors que les salaires atteignent 380, ce qui ramène le salaire réel ou pouvoir d’achat du producteur -consommateur français à 89 % de sa valeur de 1914.

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Les remèdes à une telle situation sont presque nuls ou empiriques. Les mesures gouvernementales contre la vie chère restent sans effet. Il ne pourrait y avoir qu’un palliatif - nous disons bien : palliatif - le développement des coopératives de consommation afin de « régulariser » le marché dans une certaine mesure. Ce remède ne pourrait être efficace que si ces coopéra-tives pouvaient se soustraire à la pression des spéculateurs en s’approvisionnant directement dans des coopératives de production et chez le producteur libéré des spéculateurs.

Nous ne sommes pas près d’en être là. Le capitalisme ne permettra d’ailleurs jamais que nous atteignions ce stade qui marquerait la fin de son rôle. Ce n’est que par la transformation du système social qu’on pourra efficacement porter remède à un tel mal.

Pierre BESNARD

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