Merci , Monsieur le Mentor ! - Joan Peiró (1) - L’Opinio, 22 septembre 1928

Merci , Monsieur le Mentor ! - Joan Peiró (1) - L’Opinio, 22 septembre 1928

mercredi 6 juillet 2005, par Peiró Joan

Merci , Monsieur le Mentor !

- Joan Peiró (1) - L’Opinio, 22 septembre 1928

Les bolcheviques ont découvert que le métier de tailleur est le plus approprié pour faire faillir les raisonnements d’autrui. Faire les métiers de tailleur et « d’enfonceur de portes », dans le but d’y entrer n’importe comment, sont maintenant les occupations favorites des bolcheviques.
Joaquin Maurin (2) transcrit un de mes paragraphes : « A part cela, nous savons pourquoi la Catalogne est imperméable au socialisme marxiste, et savons, aussi, pourquoi l’anarchisme a eu et aura ici la plus forte expression de vitalité. » Et après ce paragraphe, qui semble une affirmation catégorique, Maurin, transcrit un autre de mes paragraphes : »Je ne nie pas la possibilité que le socialisme réussisse un jour a être la représentation naturelle du prolétariat catalan. »

Rapprochés ainsi, les deux paragraphes ne peuvent pas être plus contradictoires. Mais il faut savoir que les tailleurs ne le sont pas seulement parce qu’ils cousent, mais aussi parce qu’ils coupent et découpent, et Maurin qui pour être bon bolchévisant n’en est pas moins bon tailleur, découpe mes paragraphes par le coté qui l’arrange -il ne manquait plus que cela ! -
Si à la concession « je ne nie pas la possibilité que le socialisme réussisse un jour a être la représentation naturelle du prolétariat catalan », Maurin avait continue en ajoutant les considérations avec lesquelles je complétais le paragraphe, il verrai que l’affirmation que l’anarchisme « a eu et aura ici la plus forte expression de vitalité » est chose relative, comme
sont toutes les choses. Parce que le « a eu » est une évidence, et le « aura » fait seulement référence à un futur immédiat, en affirmant comme quelque chose de vrai, d’inévitable, un fait qui, nonobstant ne veut pas dire - une autre chose serait une stupidité- qu’il ne puisse pas être supplanté demain par un autre fait.

De cette manière, donc, ce que Maurin considère ( ?) être mes intransigeances, ne sont rien de plus que des déclarations, nécessaires pour contenir le déchaînement de ceux qui comme lui - ce n’est pas seulement avec lui que je discute- ont pour norme de forcer l’interprétation de mes arguments. J’ai la prétention de savoir quel sera le futur immédiat de l’organisation ouvrière catalane, et je peux affirmer que dans cent ans je serai mort ; faire des affirmations sur ce qui pourra se passer vers l’an 2222 est le travail des prophètes qui dominent la mécanique terminologie marxiste.

L’essentiel, cependant, est de savoir si l’on peut discuter sérieusement avec des gens qui manient les ciseaux de manière aussi capricieuse qu’arbitraire. Les anarchistes sentons les idées de la seule manière qu’elles doivent être senties : en les honorant.

Lors du mémorable Congrès du Teatro de la Comedia qui se tint à Madrid (3), Salvador Segui prononça ces mots : « Si maintenant la bourgeoisie mettait dans nos mains la responsabilité de la chose publique, nous nous verrions obligés de refuser cette responsabilité, parce que le peuple n’est pas préparé pour cette tache fondamentalement transformatrice de la société actuelle. » Cela était vrai alors, cela l’est encore aujourd’hui, et les anarcho-syndicalistes n’avons pas honte de le dire, au contraire, car être fidèles à la vérité est toujours un motif d’orgueil. Et non seulement le peuple n’y était pas préparé, mais nous-mêmes nous ne l’étions pas non plus et nous ne l’étions pas car nous manquons de prédispositions pour changer d’idées et de principes avec la même facilité que l’on change de chemise.

Si Segui n’avait pas tenu compte de l’honnêteté des idées et du sens de la responsabilité des anarcho-syndicalistes, peut-être que ses mots auraient été ceux-ci : « Si les circonstances mettaient dans nos mains la responsabilité de la chose publique, nous ne la refuserions absolument pas, et si le peuple n ‘est pas préparé pour instaurer le communisme libertaire, nous, « avec l’aide de tous ceux qui voudraient profiter de l’occasion », créerions un grand appareil étatique et une bureaucratie exorbitante et absorbante... », « car la charité bien comprise commence par soi-même. » » Ce n’est pas ce principe moral qu’utilisent et dont se prévalent les jacobins russes ?

Qui peut douter que la Confédération Nationale du Travail, pendant quelques années, a constitué la force organisée la plus formidable d’Espagne ? Qui peut nier qu’en Espagne personne ne pouvait rien faire, dans le sens révolutionnaire, sans compter avec cette force organisée ? ... Si les anarcho-syndicalistes nous pensions dans l’incapacité d’instaurer le communisme libertaire, ce n’était pas de sens commun que d’offrir cette force organisée, dans le but que le progrès politique de l’Espagne ne fut pas arrêté ? Et qu’est-ce qu’il y a de particulier que cette offre fut faite aux gauches bourgeoises ? A qui, alors, pouvait-on faire cette offre ? Peut-être que c’est le retard dans les comptes qui fait ignorer à Joaquin Maurin(3) que parmi les gauches, auxquelles l’on faisait l’offre, étaient les socialistes ? Et c’est ceci le motif de la moquerie, ou pour le moins de l’ironie de Maurin ?

Peut-on être aussi exigeant, comme l’est Maurin, et par communion d’idées, faut-il se solidariser avec ceux qui consciemment facilitent le triomphe d’Hindenburg, avec tous ceux, avec lesquels, qui pour de basses combinaisons électorales, s’associent avec la réaction et le cléricalisme en Alsace, et qu’en même temps, dans d’autres départements français, provoquent la défaite de 40 députés socialistes qui leurs sont proches ? ... De ceci Maurin ne veut rien savoir, comme il ne veut rien savoir non plus qu’un réactionnaire de la taille du comte de Reventlow collabora avec l’organe central du parti communiste allemand, en même temps que ce parti était en relations suivies avec les officiers monarchistes et les nationalistes « voelkischen » et tentait une alliance avec eux. Ceci était si bas, que plus tard, les communistes ( ?) allemands, furent obligés de dire que « seulement ils avaient voulu les utiliser pour les tromper plus tard ». Rien, « simple stratégie bolchevique », non !

El Arraigo del anarquismo en Cataluña [L’implantation de l’anarchisme en Catalogne] (extrait traduit par Antonio Martin)
- Textes de 1926-1934 - Albert Balcells

Notes :
1 - Joan Peiró - militant de la CNT-E. Réfugié en France après la guerre d’Espagne, fut arrêté et livré à Franco par la police pétainiste avec une douzaine d’autres réfugies espagnols, dont le président de la Généralité de Catalogne, Lluis Companys. Le franquisme lui proposa de réorganiser les syndicats verticaux. Peiró refusa l’offre et fut fusillé. Lluis Companys et les autres républicains livrés à Franco furent eux aussi fusillés.

2 - Congrès National de la CNT (Madrid - 10 - 18 décembre 1919).
Le débat le plus important fut consacré à l’attitude à prendre vis à vis de la révolution russe et de l’adhésion à la III Internationale syndicaliste. Lors du IIème Congrès de la Troisième Internationale du 26 juillet 1920, Angel Pestana, mandaté par la CNT-E fut pratiquement empêché de s’exprimer et de contester la manière dont les débats étaient menés par Zinoviev et Trotski. C’est à cette occasion que fut approuvé ce qui suit : « Dans les prochains congrès mondiaux de la III eme Internationale les organisations syndicales nationales adhérentes seront représentées par les délégués du Parti Communiste de leur pays respectif ». Les protestations contre cet accord furent purement et simplement ignorées.

3 - Joaquin Maurin ex-cenetiste adhéra au communisme après la révolution russe, en même temps que Andrés Nin, lui aussi ex-cenetiste. En opposition avec le stalinisme tous les deux créèrent le POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste). Le NKVD russe assassina Andrés Nin pendant la guerre d’Espagne.